”Belle amie, ainsi en est-il de nous. Ni vous sans moi, ni moi sans vous” Marie de France Lai du Chèvrefeuille vers 1250
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« Belle amie, ainsi en est-il de nous, Ni vous sans moi, ni moi sans vous. » Marie de France Lai du Chèvrefeuille. Vers 1250 Violette ne s’est pas retournée pour apercevoir une dernière fois Giovanni. Elle ne pleure plus, indifférente à ce qui se passe autour d’elle. Elle est plongée dans un univers où personne ne peut la rejoindre et dont elle ne parlera jamais. L’étudiante en médecine épuisée, la chanteuse contrariée s’effacent devant une adolescente de quatorze ans qui a son père pour unique dieu. Une enfant qui n’a jamais su être petite, adulte dans le monde des adultes, avec la solitude pour seule compagne. Depuis que sa mère a disparu, elle a cherché à la remplacer auprès de ce père si merveilleux. Elle savait qu’il ne survivrait pas sans elle, pas plus qu’elle sans lui et elle se souvient de l’angoisse insurmontable qui l’étouffait lorsqu’il n’était pas rentré à l’heure prévue et qu’elle se cachait sous son lit pour calmer sa terreur de ne plus jamais le revoir Certaine alors qu’il était mort, elle adressait des prières désespérées au ciel pour que son Papa lui soit rendu. Parfois son angoisse était si forte qu’elle ne parvenait plus à respirer, ne retrouvant un souffle régulier que lorsqu’elle entendait le moteur de sa voiture. Elle sortait alors précipitamment de son refuge et prenait un air indifférent pour lui demander s’il avait passé une bonne journée. Le Dr.Marcau lui rapportait toujours quelques nouvelles de l’hôpital qu’elle faisait mine d’écouter avec le plus grand intérêt, toute à son bonheur de l’avoir retrouvé vivant. Elle n’entendait pas ce qu’il disait mais le contemplait avec adoration.

 

Un jour, elle avait quatorze ans et c’était le printemps. Rien ne la préparait à subir ce qui lui tomba sur la tête de manière si surprenante que le temps s’est arrêté pour elle à cet instant. Très souvent elle a essayé d’affronter la réalité de ce qu’elle considère comme la condamnation à mort de sa féminité mais jamais elle n’y est parvenue. Recroquevillée sur la banquette de la voiture, elle revit chaque détail de ce moment terrible et pourtant si beau. C’est l’amour exclusif que lui vouait son père qui l’avait poussé à lui faire la déclaration la rendant inaccessible aux autres hommes. Elle est incapable de faire preuve d’objectivité face à son attitude perverse pour la maintenir dans sa dépendance.

Elle revoit la scène avec une précision diabolique et se souvient très clairement que le soleil brillait et qu’ils étaient tous deux assis dans le salon .

« Tu es pour moi la femme idéale, avait dit son père, c’est toi que j’aurais voulu épouser. »

Elle en avait été si magnifiquement glorifiée qu’il lui semble aujourd’hui encore que cette seconde fut la plus parfaite de son existence. « Moi aussi » avait-elle répondu d’une voix imperceptible mais ferme. Cette certitude sublime établissait un rapport de mort entre deux êtres unis par un désir perfide et illusoire. Elle se réfugiait dans le monde du rêve et quittait celui de la réalité. Elle devenait l’incarnation de la noblesse et de la vertu. Aucun autre homme, jamais, n’en ferait déesse plus puissante, idole plus intouchable. Quel mortel pourrait désormais lui donner un pouvoir plus prestigieux ? En quelques mots elle est devenue pure héroïne de l’amour courtois que chantent les troubadours dès le milieu du XIIe siècle.

 

A cette époque l’amour authentique n’existe pas dans le mariage, simple alliance économique et politique entre deux familles nobles ou aisées qui doivent toutes deux donner leur consentement. La femme mariée peut donc laisser parler son cœur si elle est courtisée selon les règles précises de l’amour courtois qui lui donne un rôle divin et la rend inapprochable. Le chevalier doit vouer à sa dame un véritable culte mystique, être à l’affût de ses désirs et lui rester inébranlable de fidélité ; il lui est soumis car elle représente pour lui un idéal de comportement mais elle reste lointaine et inaccessible, le récompensant par un chaste baiser ou une caresse. Elle n’est pas quelqu’un qu’un homme puisse prendre dans son lit. L’amour devient un art, une mystique et une délicieuse souffrance.

Lorsque son amant idéal a rencontré une autre femme, cette Géraldine qu’elle veut ignorer, la jeune fille s’est sentie trompée de manière intolérable. Il trahissait leur serment secret de fidélité éternelle. Elle–même n’avait jamais eu ce sentiment lorsqu’elle se retrouvait avec Yvan qu’elle considérait comme son frère et dont elle n’était pas amoureuse. Elle pensait même rassurer son père qui ne pouvait voir en lui un rival et qui était heureux de constater que sa fille vivait une sexualité normale à son âge. Totalement absorbée par ses pensées, Violette ne voit pas défiler les kilomètres. Elle touche pour la première fois le fond de sa colère. Elle se sent victime d’un abus plus grave qu’un viol réel. Son père n’avait pas le droit de s’approprier sa virginité en profitant de sa naïveté. Elle voudrait lui hurler sa rage et elle souhaite sa mort pour la délivrer. Mais cette perspective à peine formulée la renvoie immédiatement aux terreurs enfantines. S’il disparaissait, elle ne pourrait que le suivre car leurs sorts sont liés. Ils ne sont pas amants mais leur union est indestructible car elle lutterait de toute son âme pour la préserver. Toute sa vie de femme repose sur cette sensation d’être investie d’un pouvoir absolu de nature divine et depuis ce jour, elle n’appartient plus à la communauté des mortels.

C’est du moins ce qu’elle croyait jusqu’à cet instant où un homme inconnu est devenu en quelques heures plus proche d’elle que son propre père. Cet instant où l’amour maternel ressuscité a recommencé à couler dans ses veines purifiant son sang du poison paternel. Elle a compris qu’elle essayait de voler avec des ailes brisées et qu’elle n’avait jamais su s’abandonner.

Le rôle du docteur dans le décès de sa femme n’est pas encore clairement établi mais elle est capable d’envisager le pire sans y perdre son identité. Elle ne porte plus la culpabilité de l’inceste jubilatoire. Elle peut accepter d’en avoir ressenti un immense bonheur mais elle en rétablit les circonstances et s’en distancie. La petite Violette d’alors qui vivait dans une telle pénombre avait été sauvée lorsque la lumière de la déclaration d’amour de ce père qui était son unique univers avait embrasé son cœur. Ce père qui, dans son rêve, conduit le bus qui va déchiqueter la jeune femme en rose. Que lui avait dit Jeanne à propos de cette femme en rose dont les morceaux étaient emportés par des hommes qui allaient probablement les rassembler et reconstituer le corps ? Elle avait parlé d’un aspect de sa personnalité qui avait été tué et qu’il fallait retrouver. Elle avait aussi évoqué l’écartèlement de la fillette entre son père et sa mère.

« Ce rêve m’annonçait la violence de ce que j’allais devoir affronter, reconnaît Violette et il me donne la force nécessaire car je sais que je ne suis pas en train de perdre la raison mais que l‘épreuve est immense. C’est comme si je n’étais pas seule. Il y a en moi une source à laquelle je peux puiser. Les énergies masculines qui ont pris les morceaux en mains vont certainement s’unir pour redonner vie à mon corps et réveiller mes sens.”Ces pensées remplies d’espoir permettent à la jeune femme de ressortir de sa torpeur. Elle se sent envahie par un espoir nouveau. Malgré la colère qui l’habite, elle n’est plus la victime d’un tyran possessif.Le chauffeur du taxi qui avait peur de la découvrir effondrée sur la banquette car il ne l’apercevait plus dans son rétroviseur n’en croit pas ses yeux lorsqu’il voit descendre de la voiture une passagère élégante et souriante qui le remercie d’une voix chaleureuse de l’avoir ramenée devant l’hôtel Beau Rivage. Elle décide de s’y arrêter pour passer encore quelques instants avec Giovanni.

 

A suivre: Chapitre 29 Le choix de Violette

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