“J’ai toujours considéré l’inconscient comme un processus naturel dépourvu de toute intention de prestidigitation.” C.Jung
Reprendre la lecture

“J’ai toujours considéré l’inconscient comme un processus naturel dépourvu de toute intention de prestidigitation.”C.Jung

Les bras protecteurs d’un père aimant peuvent-ils devenir menaçants ? Sa voix si rassurante au moment du coucher peut-elle glacer d’effroi ? Son parfum familier peut-il donner envie de vomir ? Violette est tétanisée, le sang ne circule plus dans son corps. Elle est coupée de toute émotion car son cœur est prêt à exploser. Elle doit se protéger. Et pour cela, elle essaie de chasser la scène qui vient de bouleverser sa vie.Après la séance avec Jeanne, elle s’est endormie dans le fauteuil de sa grand-mère. Son sommeil a dû être profond car elle n’a rien entendu et pourtant son père avait pénétré chez elle alors qu’elle se souvient d’avoir fermé la porte à clé. Elle a été réveillée en sursaut par un bruit sourd et l’a trouvé affalé sur une chaise dans la cuisine ; il murmurait des paroles incohérentes. Tout d’abord elle a eu peur qu’il ne soit victime d’un malaise grave et s’est précipitée sur le téléphone pour appeler une ambulance. C’est alors que son regard a été attiré par la lettre violette à moitié dissimulée sous la main de son père. Son index était posé sur le nom de Giovanni Pavese qui se détache en caractères gras au milieu de la page. Lorsqu’elle s’est approchée pour se saisir de cette invitation qu’elle tient absolument à conserver, il s’est cramponné au papier qui a été déchiré sur toute la longueur, ce qui a eu pour résultat de la mettre dans un état de fureur terrible. Elle a oublié son inquiétude pour la santé de son père et l’a couvert de reproches violents tandis qu’il revenait à lui. Que viens-tu faire chez moi sans y être invité, a-t-elle hurlé et qui te permet de lire mon courrier ? Ne peux-tu pas comprendre que je suis une adulte et me ficher la paix? Tu as toujours voulu me contrôler mais c’est terminé!

 Je n’ai aucun compte à te rendre et je ne me laisserai pas tuer comme ma mère!

Elle n’a pas compris pourquoi ces mots étaient venus à ses lèvres et en est restée foudroyée. Jamais elle n’a tenu son père pour responsable de l’accident qui avait coûté la vie à Chantal. Il dormait encore lorsque la voiture l’avait renversée et il avait été si triste. Elle n’avait que sept ans mais c’était elle qui s’efforçait d’être la plus courageuse des deux et de le consoler.Jules Marcau a ouvert les yeux mais son regard était transparent. Il n’a pas semblé saisir le sens des paroles prononcées par sa fille et a murmuré : – Elle voulait le rejoindre. Elle voulait nous abandonner. Violette s’est jetée sur lui et l’a violemment secoué en l’accablant de questions :

– Qui voulait-elle rejoindre ? Où allait-elle ? M’abandonner, moi ? Mais de quoi parles-tu ? Je veux savoir !

– D’une voix sombre et presque inaudible, le père a tout dit à sa fille: l’amour fou que sa mère avait allumé en lui lorsqu’il l’avait entendue chanter la chanson du vieux tilleul de Schubert que lui chantait sa grand-mère dans les seuls moments heureux de son enfance ; ses efforts désespérés pour la séduire, l’indifférence qu’elle lui témoignait et la certitude qu’il avait de pouvoir la rendre heureuse

– Je l’aimais plus que ma vie.  Violette a voulu savoir comment il était parvenu à ses fins. Sa détermination était telle qu’il n’avait pu se dérober.

– Elle avait un fiancé à cette époque mais il était parti aux Etats Unis et elle pensait qu’il l’avait oubliée car elle ne recevait plus de nouvelles.  Il s’était tu mais elle l’avait forcé à poursuivre.

– Un jour elle a eu un accident et s’est retrouvée dans mon service. J’ai dû l’opérer et bien sûr, je m’occupais d’elle avec tout mon amour. Elle se sentait seule car son fiancé restait muet. Je l’ai trouvée en larmes un matin et elle s’est jetée dans mes bras en me demandant de ne pas l’abandonner, faisant de moi le plus heureux des hommes. Nous nous sommes mariés et tu es venue nous combler de bonheur. Jusqu’au jour où….

– Jusqu’au jour où ? avait-elle répété d’une voix cassante

– Elle m’a dit qu’elle allait à Paris avec une amie pour assister à un concert…. J’étais heureux qu’elle décide de se changer les idées car elle était d’une humeur très sombre les derniers temps. J’étais loin de me douter… Sa voix était presque inaudible.

– Loin de me douter ?…

– Dans son sac on a retrouvé un billet d’avion pour Londres. Qu’allait-elle y faire ? Et pourquoi ce mensonge ? Je ne l’ai su que plus tard. Il semblait prêt à s’évanouir mais avait poursuivi.

– Le jeune homme dont elle avait été amoureuse donnait un concert dans cette ville et elle s’était procuré un billet que j’ai retrouvé dans ses affaires lorsque j’ai eu le courage de les ranger. »

– Elle allait donc le retrouver. Violette sentait couler des larmes sur ses joues. Maman est morte en allant rejoindre l’homme qu’elle n’avait cessé d’aimer. Mais il l’aurait peut-être repoussée. Il devait avoir refait sa vie puisqu’elle n’avait plus de nouvelle de lui.

Le visage du Docteur était décomposé par la peur d’avoir à affronter sa fille qu’il allait perdre après avoir perdu sa mère. Au moment de hurler « C’est parce qu’il la croyait morte », il retient les mots qui lui brulent la poitrine, se lève d’un bond et se précipite hors de l’appartement alors que sa fille n’esquisse pas un geste pour le retenir. Elle est donc là, immobile, et ses pensées tournent dans sa tête à une vitesse folle. Il s’est produit tant de bouleversements dans sa vie depuis la veille: tout d’abord le chanteur qui tombe en syncope en la voyant et puis son père qui vient s’affaler dans sa cuisine et lui fait des révélations sur les circonstances de la mort de sa mère. Pourquoi aujourd’hui ? Et cette invitation qu’il a déchirée alors qu’elle tenait tellement à la conserver. Subitement sortent des profondeurs de son inconscient les mots prononcés par Jeanne pendant la séance de travail sur les rêves :« Votre mère a sûrement connu Giovanni Pavese puisqu’ils ont étudié dans le même conservatoire à la même époque. »Elle n’avait pas exclu cette possibilité mais n’en avait tiré aucune conclusion. Et tout-à-coup un terrible soupçon se met à la tourmenter : « Et si son père avait volé sa fiancée à Giovanni Pavese ? » Elle refuse tout d’abord de laisser cette pensée s’installer mais plus elle la repousse et plus elle s’impose. Son regard tombe alors sur le pull violet de sa mère qu’elle portait la veille et elle se souvient du soin qu’elle avait mis à ressembler le plus possible à la Chantal des photographies qui ornent ses murs.

Violette ne reste jamais longtemps en état de choc. Il faut qu’elle connaisse la vérité et rien ne l’arrêtera plus. Elle va trouver le moyen d’obtenir l’adresse du chanteur et elle va le rencontrer.Il lui suffit de téléphoner au secrétariat du conservatoire.Elle compose aussitôt le numéro et c’est hélas une voix étrangère qui lui répond. La secrétaire est en vacances et sa remplaçante ne saura certainement pas lui donner l’adresse de l’hôtel où est descendu Giovanni Pavese mais il est trop tard pour reculer. Elle tente donc sa chance.« Rappelez demain » propose l’inconnue à son interlocutrice qui sait que demain sera trop tard et qui insiste pour obtenir le renseignement. Après quelques secondes de silence, une voix d’homme au bout du fil « Allo ! Qui parle ? » C’est la voix un peu agacée du directeur de l’école qui avait demandé à ne pas être dérangé et dont la secrétaire remplaçante n’a pas respecté la consigne.« Ici Violette Marcau, répond une voix à peine audible. Je voulais vous prier de m’excuser pour mon arrivée tardive chez vous dimanche. Je m’étais trompée d’adresse, j’avais cru que le récital avait lieu au conservatoire et je…» Elle se perd dans ses explications et renforce ainsi l’agacement de son interlocuteur qui l’interrompt assez sèchement : « C’est bon, l’incident est clos. Lisez plus attentivement les instructions la prochaine fois. Au-revoir mademoiselle. » Il s’apprête à raccrocher mais Violette ne peut renoncer au seul espoir qui lui soit offert de retrouver le chanteur.

« S’il-vous-plaît, je voudrais aussi exprimer à Monsieur Pavese mes regrets d’avoir été la cause de l’interruption de son concert. Pouvez-vous me dire où je peux l’atteindre ? C’est très important pour moi » ajoute- t-elle avec des sanglots dans la voix. Elle est prête à surmonter tous les obstacles pour rencontrer celui qui pourra peut-être lui faire des révélations sur sa mère.Ce directeur est un homme réputé pour sa grande efficacité et son sens de l’organisation mais aussi pour son manque de chaleur et de patience et bien souvent les jeunes artistes qu’il rabroue ravalent leurs larmes. Il pense ainsi former le caractère de ces êtres trop fragiles. Cependant c’est un homme sensible et il perçoit chez son élève une très vive émotion qui le touche. Il transmet rapidement le précieux renseignement :

 

« Hôtel Beau-Rivage. Au-revoir Violette. » Bien qu’il ait mis fin abruptement à la conversation, il n’y a pas d’aménité dans le ton de sa voix. Cette démarche a été extrêmement pénible mais ce n’est qu’un tout petit pas face au chemin qu’il reste à parcourir. Et pourtant, le fait d’avoir été appelée par son prénom donne des ailes à la jeune fille. Elle se sent moins seule.

 

A suivre: Chapitre 25 La chanson de l’hirondelle

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus