Douce bien-aimée :” bonne nuit, je ne veux pas déranger tes rêves, ce serait dommage pour ton repos”    Schubert Le Voyage d’Hiver
Reprendre la lecture

Le rêve de Violetta chap 23 Il s’appelait Gilbert

Le Dr Marcau est inquiet. Il n’a pas revu sa fille depuis sa sortie de l’hôpital. Elle a refusé de venir s’installer chez lui alors qu’elle est encore si faible. Cette attitude l’a fortement contrarié mais il a quand même déposé un bouquet de bienvenue sur la table de sa cuisine. Il n’a jamais supporté que l’on s’oppose à sa volonté, cela le met dans un état de colère intérieure qu’il ne peut contrôler. Le premier innocent qu’il trouvera sur son chemin va devenir la cible de cette violence dont tous ses collaborateurs ont été un jour ou l’autre les victimes. Ce qu’on ne lui pardonne pas sur le plan relationnel est compensé par son réel talent professionnel. Beaucoup de personnes lui doivent la vie car il ose tenter des opérations difficiles, malgré des pronostics défavorables et les résultats sont souvent spectaculaires.

« Il a un caractère de cochon mais on n’en trouvera pas un autre aussi doué que lui » disent ses collègues. C’est pourquoi ils évitent de le fréquenter en-dehors de l’hôpital et n’entretiennent avec lui que des rapports distants.

Il ne parle jamais de sa vie privée. On sait qu’il a élevé seul sa fille après l’horrible accident où sa femme a perdu la vie. On raconte qu’elle était plus jeune que lui et qu’il lui vouait une adoration tyrannique. Il aurait brisé sa carrière de chanteuse d’opéra mais la preuve de ces rumeurs n’a pas été établie et personne n’a jamais osé faire mention en sa présence de la mère de son enfant. La seule fois où un sourire a illuminé son visage est le jour où il a pu annoncer dans un colloque que Violette s’était inscrite à la faculté de médecine. Sa fierté était si grande qu’il en était devenu presque humain.

Certains s’étaient alors risqués à lui poser des questions sur la jeune fille mais ils avaient été vertement remis en place. Il était évident que le père ne dirait rien de plus. Et le sourire avait disparu aussi brusquement qu’il était apparu.

Le Dr. Marcau a gardé une clé de l’appartement de sa fille. Il a fait faire un double sans l’en informer. Depuis le jour où il l’a trouvée inconsciente dans son lit, il a décidé qu’il était de son devoir de médecin de pouvoir lui porter secours à tout moment.

Ce matin-là il va aller chez elle sous un prétexte qu’il doit encore inventer car il a besoin de la voir. Il est si préoccupé par sa santé qu’il en perd le sommeil. Il va juste passer sans s’arrêter et si tout va bien il pourra au moins dormir cette nuit.

Lorsqu’il repense à sa propre enfance, Jules Marcau se considère toujours comme un survivant.

Sa mère est morte en le mettant au monde et il a grandi avec un père qui semblait le rendre responsable de ce malheur. Les servantes qu’il engageait pour s’occuper de son fils ne restaient jamais longtemps et le petit garçon n’avait pas le temps de s’attacher à elles car le salaire qui leur était offert leur permettait juste de ne pas mourir de faim. Dès qu’elles trouvaient un travail mieux rémunéré, elles s’enfuyaient avec joie de cette maison triste, laissant l’enfant seul avec son géniteur.

A cette époque, Jules s’appelait Gilbert. Le père du petit Gilbert, fonctionnaire d’état, était un homme austère, ne tolérant pas la moindre dérogation aux règles de discipline établies par lui et qu’il modifiait au gré de son humeur. Parfois il exigeait que son fils l’attende pour manger en face de lui et en silence le repas préparé par l’employée du moment et d’autres fois il était capable d’entrer dans de terribles colères à la vue de cet enfant qui aurait du être couché depuis longtemps et qu’il trouvait souvent endormi lorsqu’il arrivait enfin. . Pour justifier sa mauvaise humeur, il se mettait alors à l’interroger sur des sujets que Gilbert n’avait pas encore étudiés à l’école et dont il ne connaissait les réponses. Il était alors violemment frappé par ce père incapable de contenir sa fureur puis envoyé dans sa chambre sans avoir mangé.

La seule personne qui témoignait un peu d’affection au petit garçon était sa grand-mère maternelle qui ne vivait pas dans la même ville et qu’il ne voyait qu’à Noël. Elle faisait le voyage pour lui apporter un cadeau utile auquel elle joignait toujours un sac de biscuits à la cannelle dont il se régalait car c’était la seule friandise qu’il connaissait. Il fallait qu’il se hâte de les cacher car si son père les avait vus il les lui aurait immédiatement confisqués. La grand-mère venait toujours en l’absence de ce beau-fils qui ne l’avait jamais aimée et le lui faisait lourdement sentir. Elle ne restait donc que très peu de temps avec son petit-fils mais celui-ci attendait sa visite avec impatience. Il décidait chaque année qu’il allait confier son martyre à cette bonne fée qui s’inquiétait de le voir si maigre. Elle l’emmènerait avec elle très loin de ce tyran dont elle découvrirait enfin l’infamie. Mais le miracle ne se produisit jamais. Lorsque Gilbert se retrouvait en face d’elle, il n’osait plus se plaindre, de peur qu’elle ne demande des explications à son père qui se vengerait ensuite sur lui.

L’enfant ne se sentait heureux, l’espace de quelques secondes, que lorsque sa grand-mère chantait pour lui des mélodies populaires qu’elle connaissait par cœur. Il n’a jamais oublié la chanson du Tilleul près du puits et celle de l’Au-revoir qui est, curieusement, la première du Voyage d’hiver.Lorsqu’il quitta enfin la maison, à l’âge de dix-huit ans il n’y retourna plus jusqu’au décès de son père qui ne fut même pas pour lui une libération car sa colère était si grande qu’elle tuait en lui toute autre émotion. Les humiliations subies l’avaient rendu insensible. Il s’était tu pendant si longtemps qu’il n’avait rien d’autre à faire que de continuer à se taire. Cette agressivité qu’il n’avait jamais pu exprimer à son père était retournée contre lui. Sa vie n’avait de sens que par le travail et il avait décidé d’être le meilleur dans sa profession. Son choix s’était porté sur la médecine car cela lui donnait un pouvoir sur les autres, sur tous ceux qui l’avaient laissé seul avec son bourreau. Il les soignerait mais en même temps les mépriserait de leur dépendance vis-à-vis de lui qui ne dépendrait plus jamais de personne. C’est à ce moment qu’il avait décidé de changer de prénom. Le petit Gilbert vouait une passion à Jules Verne dont il avait découvert quelques romans dans la bibliothèque de son père. Au risque des pires représailles, il était parvenu à emporter les précieux livres dans sa chambre et plongeait sous les mers, s’envolait en ballon, faisait le tour du monde ou découvrait l’île mystérieuse. Les rêves dans lesquels l’emportait l’auteur l’avaient sauvé d’une mort certaine, pensait-il et Jules était pour lui le prénom de la survie. Les démarches furent longues et difficiles car il fallait un juste motif pour que la requête soit acceptée par l’état civil. Mais grâce à un ami avocat bien introduit dans le monde de la politique, elles finirent par aboutir. Le jour où Gilbert put apposer au bas d’un document sa nouvelle signature fut pour lui le moment le plus heureux de son existence. Même la naissance de Violette ne lui apporta un tel sentiment de libération. ll en avait définitivement terminé avec son père, croyait-il

Le Dr. Jules Marcau fait très souvent le même rêve mais il n’attribue aucune importance à ces phénomènes nocturnes incontrôlables. Il pense que ses nuits seraient plus reposantes s’il pouvait se débarrasser de ce songe qui provoque en lui une très forte irritation mais il s’en accommode. Une fois il l’a même noté et puis il l’a brûlé car il espérait ainsi le neutraliser. Lui, le scientifique confirmé, n’a pu se retenir de pratiquer cette sorte d’exorcisme. Mais le résultat escompté ne s’est pas produit. Le rêve continue à le hanter.« Je me promène à la campagne, le long d’un ruisseau. Le niveau de l’eau monte brusquement et tout le paysage est inondé. Je ne sais pas nager et j’ai peur de me noyer car il y a de gros remous. J’appelle au secours et je me réveille très angoissé. »Un rêve désagréable qui se répète est très souvent le signe d’un problème important sur lequel l’attention du rêveur est attirée et qui ne cessera de se produire que lorsque ce dernier en aura compris le sens. Mais si on ne lui accorde aucune valeur, si on ne passe pas du temps à faire des associations et à laisser monter en soi les pensées émergeant du plus profond de l’individu, on n’aura pas d’explication suffisante pour interrompre ce phénomène répétitif. Jules Marcau est médecin. Pour lui, le corps humain n’est qu’un amas de cellules fonctionnant sur un mode universel. Son travail consiste à restaurer cet ordre lorsqu’il est déréglé et pour y parvenir, les méthodes chimiques ou chirurgicales sont seules efficaces à ses yeux. Il a une confiance absolue dans la science médicale et l’applique au plus près de sa conscience mais sans état d’âme. Et sans chercher à analyser ceux de ses patients.  Il a en face de lui des hypertendus, des cancéreux, des cardiaques ,des diabétiques et non des employés surmenés, des mères ayant perdu leur enfant, des chômeurs en fin de droit ou des hommes d’affaire abandonnés par leur femme qui n’en pouvait plus de vivre avec un fantôme.Si le médecin chinois demande toujours à son patient de lui raconter ses rêves pour pouvoir établir son diagnostic, cette pratique ne sera jamais celle du Dr Marcau qui n’a vraiment pas de temps à perdre avec ce qu’il nomme ésotérisme ! C’est juste ce cauchemar récurrent qui lui pose un problème car la sensation de se noyer lui est extrêmement pénible et parfois il redoute de s’endormir. Il a mentionné ce rêve à Violette à une seule occasion et elle lui a conseillé de prendre rendez-vous avec une dame qui pouvait l’interpréter. Mais l’idée que sa fille connaissait et peut-être même fréquentait de telles personnes peu sérieuses l’avait à tel point inquiété que la conversation avait très vite dégénéré. Il voulait lui faire promettre qu’elle ne verrait plus cette exploitante de la crédulité mais elle l’avait quitté, furieuse, et le sujet n’avait plus été évoqué entre eux. Lorsque l’eau déborde et devient menaçante, cela indique que le rêveur a refoulé des sentiments et des émotions qui exercent sur lui une telle pression que cela peut conduire à la rupture. L’inconscient peut à tout moment se transformer en un fleuve déchaîné dans lequel va sombrer l’individu qui entre dans une dépression. Pour éviter la catastrophe, il faut le courage énorme et l’humilité que demande la descente en soi-même. Mais Jules Marcau n’a ni ce courage, ni cette humilité et pour masquer sa peur, il prétexte le côté non scientifique des productions d’un cerveau endormi. Comment un professeur d’université reconnu peut-il prendre au sérieux ce qui se passe lorsque nous ne sommes plus conscients ? Que nous ne pouvons plus contrôler le cours des pensées ? Que les fantaisies produites sont illogiques et irrationnelles ? La question, à son avis, ne mérite même pas d’être posée.Pour survivre il a tacitement accepté la présence de deux personnalités différentes en lui : celle du docteur qui soigne et guérit et celle de l’homme qui ne recule devant rien pour s’accorder ce que la vie lui a toujours refusé. Il estime avoir droit au bonheur et ne connait pas le sentiment de culpabilité. C’est ce qui lui a permis de faire parvenir au minable fiancé la fausse information du décès de celle qu’il avait choisie pour compagne Ces deux aspects de lui-même, complètement séparés l’un de l’autre, fonctionnent de façon autonome.C’est au moment de la mort dramatique de sa femme que Jules Marcau a commencé à faire le rêve de la rivière qui déborde. Comme si le bouleversement que produisit en lui la perte de l’amour qu’il lui portait à sa manière avait provoqué une brèche dans son armure de béton. Dans le désarroi total et la tristesse infinie qui furent les siens, il avait pu instaurer un dialogue fragile entre le mari respectable et le menteur porteur de mort. Il avait reconnu que son couple avait été construit sur des cadavres et aurait voulu demander pardon à celle qu’il ne pouvait plus blesser. Il avait souffert de ne pouvoir lui montrer combien il était faible, de lui avouer les causes de cette immense incapacité de communication et de n’avoir jamais posé sur les genoux de la morte sa tête de petit orphelin battu et humilié. Il n’aurait pu lui avouer sa faute mais peut-être une relation plus profonde se serait-elle établie entre eux et aurait-elle commencé à l’aimer.La violence des émotions qui déferlent dans son cœur lui font parfois craindre de perdre la raison. Il s’est toujours efforcé alors de les réprimer en se lançant dans une opération chirurgicale délicate ou en roulant pendant des heures sur sa bicyclette. L’effort physique éloigne le danger que le rêve vient lui rappeler. Profondément plongé dans ses pensées, Le Dr Marcau se retrouve devant l’immeuble où habite Violette sans se souvenir du chemin qu’il a parcouru. Il y a plusieurs itinéraires pour y parvenir et il serait incapable de dire lequel il a choisi. Il sonne chez sa fille mais personne ne répond. Grâce à sa clé, il peut pénétrer dans l’appartement non sans une certaine appréhension. Il ne sait ce qu’il va découvrir et les battements de son cœur redoublent. Comment réagira-t-elle si elle le trouve subitement face à elle ? Elle a parfois de très violentes réactions qui transforment son père en un petit garçon terrorisé par la correction qui va lui être infligée. Et sa seule réaction est alors la fuite. Aussi son soulagement est-il immense lorsqu’il aperçoit sa fille endormie dans le fauteuil de sa grand-mère. Elle s’est blottie comme une enfant dans la profondeur du siège et ses traits sont détendus. Son sommeil semble calme et elle ne réagit pas à son arrivée. Ses cheveux tombent de chaque côté de son visage ; elle a l’air d’un ange.

Cette vision rend Jules Marcau si heureux qu’il s’assied sur une chaise de la cuisine pour prendre un peu de repos et calmer son cœur. Il laisse errer ses yeux autour de lui et parcourt d’un œil distrait les murs aux catelles blanches, le vaisselier sur lequel son bouquet de roses jaunes jette une note de lumière, le frigidaire décoré de toutes sortes de messages retenus par des aimants multicolores, et la fenêtre où des miettes de pain attirent quelques moineaux . Ses yeux continuent à se promener sans se poser sur un objet précis mais ils sont de plus en plus nettement attirés par la porte du frigo et par les papiers qui y sont collés.

Je ne veux pas me mêler de sa vie privée, pense le père de Violette. Je suis déjà entré chez elle à son insu, mais c’était mon devoir. Les messages qu’elle reçoit ne me regardent pas. » Il a pourtant perçu une tache violette au centre du panneau. Et il ne comprend pas pourquoi cette couleur retient ainsi son regard. Il y a également une lettre manuscrite, une carte postale avec une vue de la place Saint Marc à Venise, des petits billets écrits de la main de sa fille et l’invitation d’une galerie d’art moderne à un vernissage. Mais la tache violette semble neutraliser tous les autres documents. Il ne voit plus qu’elle. Et contrairement à la décision qu’il vient de prendre, il se lève pour en découvrir le contenu

 

A suivre: Chapitre 24 Les affreux soupçons de Violette

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus