Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? Alphonse de Lamartine, Harmonies poétiques
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Le temps est contrarié, les nuages chahutent et un puissant tonnerre fait entendre sa voix. Des éclats de lumière embrasent la campagne.

Plus bas, une clairière, Antoine est allongé sur une herbe bien drue qui ne doit sa tenue qu’à un printemps précoce. Juste au-dessus de lui, quelques bruines éparses dispersent une lumière aux couleurs d’arc-en-ciel.

La clairière l’aperçoit, se voit fort honorée, lustre ses boutons-d’or et laisse se répandre quelques notes boisées de baies de chèvrefeuille.

 

La scène est bucolique, mais à la vérité dans l’ombre des forêts s’ourdit une menace. Un complot se prépare. Ce sont pour la plupart de sombres résineux qui pistent sans ambages la course du soleil. Ils gardent en mémoire leur passé prestigieux, arguant que leurs ancêtres auraient écrit l’histoire. Il est vrai qu’aucun roi n’aurait gagné de guerre sans des arcs et des flèches, des ponts et des charpentes, des bateaux de conquête. En ces temps révolus, le bois régnait en maitre et coulait dans ses veines, le bien-être du monde.

 

Mais ce passé glorieux, gravé dans leur écorce, résonne dans leurs branches et jusque dans leur tronc comme une nostalgie aux allures guerrières. Aujourd’hui déclassés, rongés de parasites, ils craignent le bucher plus que le charpentier. Ce rêve de conquêtes aux accents de revanche est tout ce qui leur reste.

Saison après saison, ils sont un peu plus hauts, resserrant leur étau. Entre ces comploteurs, une seule règle prévaut : les branches les plus hautes accèdent à la lumière, les branches les plus basses vivront dans la pénombre. Il y a dans ces arbres comme une métaphore.

Le jour où la lumière empêtrée dans les cimes ne pourra plus venir caresser la clairière, ce sera le début de l’ombre mortifère.

Son herbe jaunira avant de disparaitre, ses oiseaux nicheront sur des terres plus fécondes. Au pire, quelques bois morts brisés par le galop de gibiers en détresse, préviendront les chasseurs que les bêtes approchent.

 

La clairière se souvient.

 

Il y eut une époque où elle était courtil. Les animaux partis, elle put s’émanciper en jardin d’agrément.

Au siècle des Lumières, ses bosquets symétriques formaient des labyrinthes dans lesquels l’été, de belles courtisanes aimaient à s’étourdir sous le regard gourmand de quelques flagorneurs.

Puis il y eut les guerres et la révolution, le départ des bosquets et l’entrée triomphale des armées de poireaux, de navets, de carottes et autres tubercules … Les jardins ouvriers fleurirent un peu partout. Et dans ces potagers, quelques épouvantails portèrent encore un temps, le deuil des dentelles qui s’en étaient allées.

Mais ce siècle n’est plus, les jardiniers d’antan qui soignaient le domaine ont tous déserté et le monde ouvrier est parti lui aussi vers l’orée des cités.

Laissé à l’abandon, ce jardin oublié se plia par contrainte au rythme des saisons. Au réveil cruel, ni bosquets ni navets, mais une armée de l’ombre partout la menaçait.

Ne dit-on pas que l’homme est souvent le meilleur lorsqu’il doit affronter les pires situations ? Il y a là dans ces faits comme une ressemblance.

 

Avec il faut le dire des moyens limités, l’astucieuse clairière eut ainsi une idée.

 

Dès le prochain été, elle voudrait offrir aux couples amoureux, une herbe un peu plus haute et dépourvue de ronces, cocon d’intimité au plus loin des regards.

Bien sûr, me direz-vous, le geste est dérisoire, mais au fil des saisons, combien d’enfants pourraient se vanter d’être nés d’un aussi bel endroit ? Et que dire du regard éperdu des parents sur leur progéniture et du doux souvenir de leur procréation ?

 

Aussitôt la clairière met son cœur à l’ouvrage. Pour les orties et ronces, la chèvre des fossés en fera un festin. Et s’il faut plus de fleurs, on devra convoquer quelques essaims d’abeilles. Sans oublier bien sûr des travées d’herbe douce pour les voutes plantaires venues s’encanailler.

En quelques mois à peine, la scène s’organise. À la fin du printemps, chacun est à sa place et l’attente s’installe.

Un premier couple arrive, la clairière aux aguets s’assure de la hauteur des grandes herbes folles et demande aux oiseaux de redoubler d’efforts. La scène se déroule sans plus de précisions. Quelques instants plus tard, leurs regards enlacés, les jeunes amoureux s’éloignent en chantant, le pari est osé, mais il semble gagné.

Des couples alanguis, amoureux par nature, leur emboitent le pas. Ils viennent effeuiller de jolies marguerites ou de beaux tournesols. Ils gambadent d’abord sans beaucoup d’innocence, badinent et folâtrent puis enfin batifolent. Seuls les plus audacieux finiront par s’ébattre. Quelle jubilation de voir tant de dentelles voler dans l’herbe folle.

À la fin de l’été, les bouches et les oreilles de ces amants champêtres susurrent à l’envi qu’Aphrodite ou Vénus ont élu domicile dans un si bel endroit qu’on pourrait renommer « la clairière des amours ».

Les cartes de l’endroit en prennent acte aussitôt et l’on voit apparaitre de petits panonceaux cloués sur les écorces de quelques comploteurs. C’est une double victoire et le début tangible de la notoriété, un titre de noblesse qui sonne la victoire.

Car c’est donc bien ainsi que la belle clairière qui était aux abois, suscita par ces faits, l’intérêt confessé de quelques forestiers. Émus par cet endroit chargé du souvenir de leurs premiers ébats, ils prirent la décision d’abattre les ingrats.

 

Il fallut obtenir les autorisations, mais le maire de l’époque, volage impénitent, adhéra au projet sans vraiment ferrailler. Quelques administrés s’en étonnèrent alors jusqu’à ce que l’un d’entre eux, c’était l’instituteur, rappela à l’assemblée que sans sa précieuse aide, l’école tout entière aurait fermé ses portes depuis plusieurs années.

 

Enfin autorisés, les forestiers s’affairent. Ils viennent un matin comme le font toujours les gendarmes en escouade arrêter les malfrats. Vers six heures à la fraiche, les voilà qui déboulent, harnachés de métal, tels des gladiateurs ruisselants de victoire.

Les pins ne furent pas dupes, ils sentirent l’allégeance aux péchés de jeunesse, mais il était trop tard.

Ils tombèrent un par un, le vert de leurs épines se fondit pour un temps dans celui, éternel, du Pâturin des prés, graminée fourragère qui occupait les lieux.

Dans le ciel, médusés, les fiers pigeons ramiers et les mésanges bleues se souviendront longtemps des empreintes malingres de ces pins insolents.

Les troncs furent élagués, faisant de ces cadavres, un jeu de mikado pour des mains de géants.

À l’étape suivante, il fallut les scier. Les champêtres s’activent, car la nuit va tomber. Un métier bien ingrat, celui de forestier, sans être dépensiers, les voilà débiteurs, mais d’un bois encore vert qui va devoir sécher.

Le chantier se termine, grumiers à la manœuvre, chevaux en équipage, quatre vieux percherons fatigués du halage.

Les arbres disparaissent et le silence tombe sur la nuit qui s’installe.

Au lendemain matin, c’est un bain de lumière amplement mérité. Le moment est divin, mais elle est insatiable. Grandir encore un peu au rythme des ondées et des lunes gibbeuses, c’est là un épilogue qui déjà l’émoustille.

Ce qu’elle ignore encore, c’est qu’au fond des forêts, le fracas de la veille a aussi réveillé un monde minuscule qui s’apprête en silence. Le vide, assurément, ne sera qu’éphémère.

 

Le mantra des insectes résonne dans les bois : transformer les déchets en matière organique ! Quand la clairière comprend, la voilà qui exulte. Le cycle de la vie pourra lui assurer le meilleur des engrais et une terre légère propice aux graminées.

Partout du fond des bois, des colonnes se forment prenant la direction de cette terre promise. Si l’imagination nous donnait quelques grâces, on pourrait les entendre haranguer leurs semblables. « C’est de l’herbe abondante, une terre encore meuble, jonchée de branches mortes qu’on pourra déguster.  Compagnies de fourmis, capricornes du chêne, insectes xylophages, scolytes affamés, formez vos bataillons et venez festoyer ! ».

Au bout de quelques heures, là, juste à fleur de terre, des escouades serpentent, lombrics et mille-pattes, cloportes et vermines se frayent un chemin. Ce n’est plus un appel, mais une transhumance.

Quelques branches plus hautes, tourterelles et fauvettes ont l’embarras du choix pour choisir le repas de leurs progénitures qui déjà s’égosillent.

Même le vent du Sud qui semblait à la peine, entonne des bourrasques aux accents du pays. On entendra bientôt le chant des orthoptères, compagnie de grillons, escouades de criquets. Ils astiquent leurs ailes et se préparent à rendre leur plus vibrant hommage.

Sous l’effet du soleil, les pistils fébriles guettent le bourdonnement des abeilles mielleuses et des bourdons bagnards. Voici venu le temps des agapes festives, des gamètes volages agrippés au pollen.

Dans le creux des chemins en lisière de forêt, des rangs de pèlerins avancent en chapelet sur des chemins de croix. Pétris de pénitence, cherchant la rédemption, ils ne s’accorderont que de petits répits le temps d’une prière.

À chacun de leurs pas, leurs grands bâtons de marche tisonnent l’arquebuse, la sauge ou la mélisse. Abeilles et bourdons, enivrés de senteurs et un peu étourdis, s’extirpent des corolles pour leur faire cortège, avant de replonger pour un nouvel extase.

 

Près d’un tronc oublié, de gros asticots blancs quelque peu incongrus, repus de leur festin, tentent de digérer avant de s’y remettre.

Antoine est toujours là, les paupières fermées et le souffle coupé. Sur son front dégarni, un petit trou noirci, on y voit quelques vers qui remontent en surface pendant que des diptères y entrent en fanfare.

On dirait bien qu’il bouge, mais à la vérité, dans ce corps putréfié, c’est un champ de bataille. D’un côté c’est la vie, reine de l’éphémère et de l’autre la mort et son éternité. Comme à leur habitude, elles se sont enlacées, l’une donnant à l’autre le sens qui lui sied.

 

Antoine est habité, l’a-t-il toujours été ?

 

Aux abords d’un manoir sans doute abandonné végétait un jardin qui n’en était plus un. La nature y avait ainsi repris ses droits. Le maitre de ces lieux avait un soir d’été, au hasard d’un chemin, croisé un forestier courtisant sa promise.

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