Créé le: 25.11.2023
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Le professeur T…

Fantastique, Philosophie

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© 2023-2024 Peter Pumpkin

Où il est question d'un très vieux professeur qui a connu Wittgenstein, de philosophie, de religion et de lutins...
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Je me réjouissais énormément de rencontrer le Professeur T… Les auteurs les plus autorisés s’accordent à dire qu’il est actuellement l’un des philosophes plus importants encore en vie. En plus de travaux personnels importants, il a connu les plus grands, dont Wittgenstein qu’il a le premier traduit en français. Il est l’un des très rares spécialistes francophones de la philosophie que l’on nomme, faute de mieux, « analytique » ; à l’époque, il était presque le seul à en avoir saisi toute l’importance.

 

Le professeur me reçut dans sa grande maison, où il était né et avait passé toute sa vie. C’était un très vieux gentleman aux manières exquises. Je le vois encore avancer lentement, à tous petits pas mal assurés, portant sur un plateau d’argent le porto qu’il allait nous servir.

 

Au sujet de la personne de Wittgenstein, il se montra assez réservé. « Je considère depuis très longtemps », me dit-il « que la biographie n’est pas un genre intéressant. Ce que Wittgenstein avait de précieux, ce qui le rendait différent des autres, c’était sa pensée – et sa pensée, il l’a écrite. Tout le reste n’est qu’anecdotes, comme on pourrait en raconter de n’importe qui. Il était réservé, comme d’autres. Il y avait bien des choses attachantes chez lui, mais il y en a aussi chez d’autres. Si je me mettais à vous dire les goûts et les manies de mon grand oncle, vous vous ennuieriez. Pourquoi jugeriez-vous intéressantes les mêmes choses, racontées de Wittgenstein ? Parce qu’il s’agit de lui, bien sûr. Mais qu’entendez-vous par « être Wittgenstein » ? D’avoir écrit, son œuvre, rien d’autre ». Il resta silencieux un instant. « Vous voyez », ajouta-t-il avec un sourire un peu malicieux, « avec le temps, je deviens presque existentialiste… Nous ne le dirons à personne, n’est-ce pas… ».

 

« La grande idée de Wittgenstein, celle qu’il qualifiait ainsi, était que les connecteurs logiques du langage ne désignent aucun objet. L’idée classique, qui nous vient presque naturellement, est que les éléments du langage désignent quelque chose. C’est ainsi dans le passage de Saint Augustin que Wittgenstein cite au début des Investigations ; et c’était ainsi, de manière plus systématique, chez les premiers philosophes analytiques, Frege et Russell. Wittgenstein a démontré, comme vous le savez, que des termes tels que « ou », « et », « exclut » etc. ne représentent que des relations entre des propositions, plus précisément la manière dont la vérité d’une proposition complexe dépend de la vérité des propositions qui la composent. L’autre aspect de cette idée, c’est que la logique elle-même, qui conditionne tout le discours, ne se laisse pas représenter. Elle se montre au travers du langage – de n’importe quelle assertion ; c’est seulement de manière plus évidente qu’elle apparaît au travers des propositions de logique, des tautologies et des contradictions ».

 

« Je pense quant à moi que Wittgenstein a eu plusieurs grandes idées. L’une d’entre elles concerne l’éthique, et je crois que l’on n’a pas saisi toute l’importance de son œuvre dans ce domaine. Vous avez lu, je suppose, les Conversations sur l’Ethique. Mais l’idée principale de Wittgenstein sur ce sujet se trouve déjà dans le Tractatus. C’est l’idée selon laquelle l’éthique, comme la logique, ne se laisse pas représenter. Il est impossible de la dire. Et je pense que l’on peut s’assurer de la vérité de cette idée en essayant de lire ce qu’écrivent les professeurs d’éthique, ceux que l’on appelle actuellement des « éthiciens »… Il existe même actuellement, paraît-il, des éthiciens d’entreprise… Si l’on veut s’en faire une idée claire, il est toujours bon d’appeler les choses par leur nom le plus courant. Essayez donc de réfléchir à ce que peut être un professeur de morale, un moraliste, ou un moraliste d’entreprise : vous verrez clairement de quoi il s’agit ».

 

Je demandai au professeur quelles étaient les vues de Wittgenstein sur la religion.

 

« Vous les connaissez, je pense, il en a écrit ou dicté l’essentiel. Plus j’y réfléchis, et plus il m’apparaît que l’on peut faire des parallèles entre sa pensée et celle de Kant – des parallèles, seulement, ce n’est pas la même chose, certes non… Mais considérez ceci : pour Wittgenstein, l’éthique ne peut se dire. L’Impératif catégorique de Kant se dit, si l’on veut, mais il est par définition vide de tout contenu. Pour Kant, il est seulement permis d’espérer que Dieu existe. Son existence ne peut être démontrée, mais l’Impératif catégorique, l’existence de la norme morale, la laisse espérer. Chez Wittgenstein, il n’est pas véritablement question de Dieu. Mais il y a quelque chose, qui ne peut davantage être décrit, et qui correspond au sentiment religieux : c’est l’étonnement, l’émerveillement en quelque sorte, face au fait qu’il existe un monde – qu’il existe quelque chose. Wittgenstein n’était pas impressionné par les développements subtils des théologiens, encore moins par ceux des philosophes qui se mêlent de religion. C’était pour lui presque un blasphème – j’exagère : mettons qu’il s’agissait d’une erreur, d’une erreur fondamentale. Plus on tente de développer une argumentation, une théorie sur un tel sujet, plus on s’éloigne de cet émerveillement initial, qui contient déjà en lui tout le religieux – et sur lequel il est impossible de tenir un discours qui a un sens. Il avait le plus grand respect pour les manifestations naïves de la foi, les services religieux dans les églises. De telles manifestations étaient pour lui plus proches du sentiment religieux que n’importe quel discours théologique ».

 

Le soit tombait. Le professeur restait silencieux, comme s’il méditait. Il paraissait fatigué, et je m’aperçus mieux, en ce moment, de son extrême vieillesse. Mais il reprit :

 

« On trouve curieusement le même sentiment chez certains penseurs japonais. Le sage Honda, alors qu’il étudiait le bouddhisme en Inde, s’était trouvé comme dégoûté par les rites et les théories raffinées des érudits indiens. Il n’aspirait, selon ses termes, qu’à « boire de l’eau pure tirée d’un puits japonais ». C’est en somme, exprimée de manière poétique, la même pensée que celle de Wittgenstein. Comme vous le savez, les japonais ont deux religions. Ils ont adhéré au bouddhisme, mais ont conservé leur croyance aux « Kami », qui sont les esprits, ou les génies des arbres, des pierres ou des sources. De telles croyances peuvent sembler primitives. Mais aux yeux de Honda elles étaient plus proches du véritable sentiment religieux que ne l’étaient les élaborations scholastiques des savants bouddhistes ».

 

Il faisait maintenant presque nuit.

 

« Et savez-vous » ajouta le professeur dans un souffle « que la croyance aux « Kami » représente ce qui est le plus proche de la vérité… je le sais, maintenant… je le sais… la nature est en son entier enchantée… et la nuit, il y a des lutins qui se promènent partout… ».

 

Je quittai le professeur en proie au doute le plus affreux. C’était il y a plusieurs années, et ce doute, qui ne m’a pas quitté, continue de me tourmenter : Le professeur T… a-t-il atteint un niveau supérieur de sagesse ? – ou est-il devenu complètement sénile ?

 

 

Commentaires (2)

Webstory
13.12.2023

Les Kami... Ludwig Wittgenstein... Quelques noms inconnus et nous plongeons dans un univers passionnant. Merci Peter. Je relève ceci: ...récemment, Patrick Hebron, un expert de l'intelligence artificielle chez Adobe, qui a étudié la philosophie avec Garry Hagberg, spécialiste du philosophe autrichien, constatait que l'architecture de réseaux mise en place pour le fonctionnement de Google Translate était une représentation littérale du travail de Wittgenstein sur le langage.(LesEchos)

Peter Pumpkin
23.12.2023

Merci pour votre commentaire ! J'ignore à vrai dire tout de l'intelligence artificielle, mais il me paraît possible en effet que les algorithmes utilisés se rapprochent des "tables de vérité" de Wittgenstein. Il s'agit de graphiques dans lesquels sont représentées les valeur de vérité d'une proposition complexe et celles des propositions plus simples qui la composent. Le sens de la proposition complexe est fonction de ces valeurs.

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