Créé le: 23.12.2023
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Le poids des mots

Culture, Journal personnel

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© 2023-2024 Peter Pumpkin

Quel auteur, après avoir travaillé, retravaillé et finalement terminé un texte, n'a pas connu l'impression assez terrible de le voir mourir - ou du moins de le voir partir, devenir autre que lui ? Ici, ce sont les mots eux-mêmes devant lesquels l'auteur se trouve désemparé...
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C’est arrivé tout d’un coup. Un mot, pas un mot particulier, le terme « propos » : soudain, il n’avait plus de sens. Je savais qu’il voulait dire « propos », mais je le lisais comme si je ne le comprenais pas. Il se montrait à moi tel qu’il était réellement, comme s’il s’était tout à coup dénudé : une suite de lettres et rien de plus. C’est très difficile à décrire : le sens en était parti et, à cause de cette disparition, ce mot était plus présent qu’il ne l’avait jamais été – comme ne peut l’être un mot que l’on comprend. Du coup, il me paraissait profondément ridicule : propos, propos, propos, propos, popo, poto, ploplo, potopoto… Et ce mot grotesque était environné de silence : il tombait dans le vide, comme la note d’un instrument dans une salle trop sèche ; entouré d’infini, il ne résonnait pas, il était réduit à lui-même, il n’était plus rien. Des générations de gens s’étaient servies de ce mot, sans seulement s’apercevoir de son absurdité. Propos, popo, potopoto… Oga ! Potopoto ! Les Abkhazes ou les Kirghizes disent peut-être cela, comme nous disons quatre fois dans la même phrase « je veux dire » ou « si vous voulez ». Ce sont des choses qui n’ajoutent rien à ce que l’on dit, mais qui ont l’air de vouloir dire quelque chose ; comme quand les indiens, dans les vieux westerns, disent « hugh ». Potopoto… C’est ennuyeux, tout de même… Et si tous les autres mots allaient suivre « propos » ?

 

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C’est inquiétant. Cela m’est arrivé une nouvelle fois, d’une façon un peu différente. C’était le mot « accord ». Il ne m’est pas paru privé de sens, mais il avait changé. J’avais l’habitude, je m’en rends compte maintenant, de ne voir dans ce mot que sa fin, ou du moins moins de voir cette fin plus accentuée que le reste : le « a » du début n’était là que pour qu’il y ait quelque chose, comme le fond neutre d’un tableau ; c’était une espèce d’amorce. Puis le mot se précipitait en avant avec ses deux « c » pour s’écraser, s’éclater dans la syllabe finale. Le mot avançait, allait de l’avant vers sa disparition. Maintenant, c’est fini ; « accord » me semble plat : toutes ses lettres sont d’égale valeur, rien n’avance vers rien. Ce mot est mort devant mes yeux. Quand il vivait, il disparaissait tout de suite, c’était son mouvement propre. Maintenant qu’il est mort, il reste là. C’est un cadavre.

 

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J’avais fini par ne plus m’inquiéter du décès d’« accord » ; mais les manifestations de ce type se multiplient. Maintenant, c’est « paru » qui a brusquement perdu son sens. Combien de fois me suis-je servi de ce « paru »… à propos d’« accord », je me disais que ce mot m’avait « paru » ceci ou cela. Mais il n’est plus le même ; je croyais pourtant le connaître. Lui aussi est mort soudainement. Quand on voit la dépouille de ceux que l’on a connu, on est frappé du peu de ressemblance ; non seulement il n’y a là plus qu’une chose, mais cette chose ne rappelle que de très loin l’apparence de la personne disparue. Voilà qu’il m’arrive la même chose avec les mots : « paru » me semble maintenant une interjection, le cri de guerre d’une peuplade océanienne, ou alors le nom d’une île ou d’un fétiche. Cela pourrait aussi être une danse de Pago Pago, le Paru-Paru. Non, Paru-Paru, c’est plutôt une divinité. Les indigènes de Samoa et ceux des îles Sandwich, les Canaques et les Maoris lui vouent un culte cruel. Pour consacrer leurs pirogues à Paru-Paru, ils les font glisser jusqu’à la mer sur le corps de leurs prisonniers afin que les coques soient recouvertes de sang… Ou alors c’est un dieu de la pluie ; pour que Paru-Paru offre la pluie à son peuple, les prêtres font pleurer les victimes des sacrifices… A bien y réfléchir, « Paru », cela ressemble aussi à « Pazuzu » : « ce mot m’a pazuzu employé à contresens » ; « Paru, le démon de la peste et du vent du Sud-est »… Dire que l’on se sert sans cesse de mots aussi barbares, sans même y prêter attention ! Mais il faut que je cesse d’y penser. Je continuerai d’employer le mot « paru », même s’il évoque pour moi le dieu de la pluie. J’espère seulement que cela ne va pas continuer. Il ne faut pas trop réfléchir sur les mots, pas de cette manière-là. Ils en meurent, et j’ai peur que cela ne tourne au massacre.

 

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