Créé le: 09.07.2026
21
0
1
Le petit ensorceleur
Suspendue à une destinée qu’elle ignorait, elle attendait sans comprendre. Il fallut une rencontre improbable pour révéler ce qui sommeillait en elle.
Reprendre la lecture
Le petit ensorceleur
Peut-on se sentir nu, vidé de son essence ? Ou pas à sa juste place ? J’avais cette impression persistante de ne pas être celle que je devais être, celle qui me murmurait des pensées étranges et insaisissables. Je me contentais de vivoter, d’errer, d’espérer peut-être, suspendue à un tuteur à la liane filant au ciel.
Le temps passait sans rien modifier. Les pluies venaient, un soleil nouveau revenait, et je demeurais la même, suspendue à une attente dont j’ignorais tout.
Le monde se façonnait de manière étrange : pour certains, tout paraissait facile, tranquille. Pour d’autres, les méandres de l’adversité semblaient être conçu pour eux.
Moi, oscillant au gré du vent, j’étais là, un témoin passif de l’agitation qui régissait la cacophonie de rires et de larmes qui sévissaient alors. Mais qu’y pouvais-je faire, moi petite écueil au ventre stérile ?
De plomb. Un soleil à rosser les esprits, à tanner les peaux, à forcer les nantis à chercher l’ombre, et les autres — ceux au dur labeur — à ployer sous ses ardeurs.
Novembre offrait ses premiers jours sous le ciel d’été. De la montagne à la mer, pas un nuage ne venait s’interposer entre le bleu du ciel et le vert des arbres.
Les champs de cannes finissaient difficilement d’être récoltés par des corps las. Les usines aux ventres pleins faisaient chanter leurs chaudières pour que le vesou coule. On les devinait de loin : leur flèche s’élevait, vaillante, dans cette continuelle montée de fumées routinières.
Il allait venir : le prodige. Entre ses doigts frêles, selon les dires indiscrets, il portait tant d’espérances — un avenir plus prospère, plus prometteur, plus grandiose.
Pour l’accompagner, sans doute, un ou deux personnages de marque. Son bienfaiteur ferait partie du cortège, accompagné peut-être d’un prêtre chargé de bénir l’événement, ainsi que de quelques âmes vaillantes que ni la distance ni les chemins périlleux n’auraient rebutées.
Par-delà ces routes escarpées et ces ravines en crue, Sainte-Rose ne se laissait pénétrer aussi aisément qu’on aurait pu le penser.
Ceux d’ici devaient être à la hauteur de l’événement et l’hôte — le maître des lieux — le savait bien. À ses yeux, cette visite n’était pas une formalité : il voulait lui accorder une attention particulière.
Bien que les mœurs fussent d’ordinaire pragmatiques, il mesurait pleinement l’enjeu de cette venue. Depuis deux jours, ils s’affairaient à la tâche, ne négligeant aucun détail, même minime.
— Tout devra être impeccable, avait dit le contremaître, sec et injurieux. Vous n’êtes que des corps à cervelle inexistante, dénués de toute intelligence.
Ces quelques âmes « sans cervelle » y mettaient pourtant toute leur bonne volonté. Mais aux intransigeants, nulle satisfaction n’était possible sans invectives acerbes.
La cloche avait sonné l’heure du labeur. La file des travailleurs vers la plaine à cannes verte et fleurie s’était élancée dans un silence résigné. Pour les préparatifs, les plus frêles avaient été choisis pour les tâches les plus légères.
La salverte s’était parée plus qu’à la coutume. La demeure ombragée et parfumée avait nécessité plusieurs heures de travail, et plus d’un enfant y avait laissé sa sueur.
Les mats de bambous avaient été coupés, transportés et attachés entre eux pour former l’ossature. Les feuilles de cocotiers et les fougères ornaient avec soin les parois de la demeure.
Je ne comprenais pas grand-chose à tout ce remue-ménage, mais je sentais qu’un événement se préparait. J’avais été amenée, avec quelques amies, au-devant de ces préparatifs. Pourquoi nous ? Pourquoi moi ? Nous n’étions pourtant pas différentes des autres ; ni plus belles, ni plus grandes. Nos atouts n’avaient rien de plus que ceux de nos congénères.
Nous nous voyions telles de belles demoiselles d’honneur, vêtues de nos plus beaux apparats, venues orner l’allée, depuis les barreaux de fer de l’entrée jusqu’au lieu des réjouissances.
Qu’il plût ou que le soleil nous brûlât la peau, nous devions rester à notre place. J’en étais convaincue : ce lieu, cette disposition, tout cela avait un sens. Lequel ? Mystère.
Le temps semblait s’étirer. Chaque instant ressemblait au précédent, et pourtant chacun nous rapprochait de quelque chose que nous ignorions encore.
Plus l’heure avançait, plus l’impatience, mêlée d’excitation et d’enthousiasme, se lisait dans les yeux de ceux qui attendaient. Les conversations allaient bon train. Chacun y allait de sa théorie et, à en croire les bribes qui parvenaient jusqu’à nous, il semblait que nous — les belles de l’allée, comme certains nous appelaient — fussions au centre de toutes les suppositions.
Soudain, un appel retentit. Un serviteur, posté sur la route menant au domaine, annonça l’arrivée imminente du cortège. Les échanges légers et futiles se turent instantanément. Chacun se pressa pour se rapprocher, débordant d’anticipation afin d’accueillir dignement les arrivants.
La matinée était déjà bien avancée lorsque les convives franchirent l’allée verte et fleurie menant à la salverte, où se tenaient les plus fortunés du village. J’observais, intriguée. Parmi toutes ces silhouettes couvertes de chapeaux aux larges rebords, je cherchais celui qu’on attendait avec tant d’impatience. Je l’imaginais grand, imposant, à l’allure de ceux qui façonnent les destins. Mais je ne le voyais pas. Pas encore.
Un petit bonhomme, malingre, pieds et tête nus, attira mon regard. Il était différent de tous les autres. Sa peau portait une teinte qui tranchait avec celle des convives rassemblés à l’ombre de la maison de fortune ornée de fougères et de bambous. Un contraste saisissant, presque insolent sous le soleil éclatant. Les regards, un à un, se posaient sur lui, avec cette insistance mêlée d’étonnement qu’on réserve aux êtres venus d’ailleurs, aux présences qui dérangent l’ordre établi.
Rien, dans son apparence, ne laissait deviner le bouleversement qu’il allait provoquer.
Ils le dévisageaient, fascinés ou surpris, mais lui, quoiqu’un peu gêné au départ, s’en accommoda et n’eut d’yeux que pour nous. Des yeux semblant être capables de sonder votre nature, de vous comprendre, de vous lire, de vous parler sans un mot. Était-ce lui ? C’était lui, le but de tous ces préparatifs ?
Et qu’avait-il à offrir, lui si petit, si frêle et si différent, à des personnes possédant déjà beaucoup ? Quelle pouvait être la raison de toute cette impatience qui animait la foule curieuse, amassée autour de ce petit être ?
Non. Ce n’était pas qu’une impression. Il nous fixait avec insistance, comme s’il voulait se séparer des autres pour nous connaître. Le faste des tables ne semblait pas l’intéresser, ni les marques d’attention qu’on lui offrait.
Il ne nous observait pas comme les autres. Là où certains ne voyaient qu’une curiosité venue d’ailleurs, lui semblait déjà connaître le secret que tous ignoraient. Sous ce regard-là, je ne me sentais plus seulement admirée ; je me sentais comprise.
Ce ne fut qu’après que l’hôte et les autres eurent fini leurs palabres que tous se dirigèrent vers nous. J’étais la première à être approchée. À mesure qu’il avançait, je sentais monter en moi une chaleur inconnue, douce autant qu’inquiétante. Je ne compris plus rien aux voix qui m’entouraient ; elles semblaient emportées par le vent. Puis le petit homme s’approcha, s’accroupit tout près de moi et m’offrit un sourire rassurant. Quand ses doigts me frôlèrent, une onde inconnue me traversa, douce et vive, comme si tout mon univers se resserrait en ce seul point. Il sut trouver, d’un geste sûr, le secret que même nous ne soupçonnions l’existence.
L’enfant — que dis-je, le petit ensorceleur — sut m’apprivoiser avec une habileté déconcertante. Il me fit me découvrir sous une autre forme. D’un geste presque anodin, il m’avait révélée. Un simple toucher, une caresse, un éfleurement, et tout me paraissait différent. Tous mes états d’âme d’alors, mes questionnements existentiels, s’estompaient. Sans comprendre comment, je me sentis transformée, comme métamorphosée.
Bien loin des regards dubitatifs des témoins de la scène, quelque chose venait de se produire en moi. La vie ! Oui, je sentis la vie me pénétrer, envahir jusqu’à la moindre parcelle de mon être. Au fond de moi, tout se mit à vibrer, comme si un souffle longtemps retenu venait enfin d’être libéré.
Je ne me reconnaissais plus. Que venait-il donc de m’arriver ?
Quelque chose s’était remis à circuler en moi. Une chaleur douce, inconnue jusque-là, semblait ouvrir des chemins que je croyais condamnés. Ce vide ancien, que je portais sans même savoir le nommer, se comblait peu à peu. J’étais nouvelle. J’étais une autre.
Le soleil amorçait déjà sa descente vers l’ouest. Un petit vent venait rafraîchir l’air de cet après-midi-là. Les hommes s’étaient dispersés, portant avec eux le savoir nouveau transmis par l’enfant à la peau noire, le petit esclave venu de loin. Désormais, ils le savaient : les champs allaient refleurir. La vie me semblait soudain se parer de jours meilleurs.
Venue d’on ne sait où, exotique d’ailleurs, nous n’avions qu’une frêle beauté à offrir, une sorte d’ornement d’un quelconque jardin botanique. On passait près de nous, on s’arrêtait un moment, intrigués par notre présence. Certains tentaient de nous apprivoiser, mais en vain.
Oh, je les entendais bien, ces remarques déplacées, ces commentaires presque désobligeants : « Elles sont belles, certes, mais à quoi bon ? D’autres, même moins élégantes, feraient tout aussi bien l’affaire. »
Il avait suffi d’un éffleurement, d’une caresse légère, pour que tout ce qui, jusque-là, demeurait incomplet trouve enfin son accomplissement.
Dès cette rencontre atypique, nous étions les vedettes des sous-bois colorés, des jardins odorants. De nos seins naissait l’enfant tant désiré.
Aucun doute que la route des épices ferait un détour par l’île volcan pour quérir cette senteur nouvelle, née d’un enfant nommé Albius et d’une liane qui s’était laissée séduire et féconder. Et les bateaux, friands de muscs exotiques, la mèneraient, voiles tendues, vers les ports de ces pays lointains.
Commentaires (0)
Cette histoire ne comporte aucun commentaire.
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire