Une histoire de propagation, de correspondances. Dans un monde aux frontières instables.
Reprendre la lecture

La pluie tombait toujours entre 16 et 18h. Ça rafraîchissait d’un coup son bureau où les livres étaient rangés avec soin. Une organisation méticuleuse à la logique organique. Une bibliothèque emplie de livres posés horizontalement, par manque de place, et d’autres au sol. Des piles montagneuses se rapprochaient du plafond dans un équilibre précaire, duquel pendait, nue, une ampoule, unique témoin de sa vie solitaire.

Penché sur ses lectures, il relisait pour la seconde fois le chapitre consacré aux hévéas.
La fenêtre était ouverte malgré la pluie. Les feuilles de papier sur son bureau se soulevaient dans une respiration. Son livre encore ouvert sur son bureau, il prit sa plume et écrivit:

 

L:
« J’ai de nouvelles chaussures dont la semelle est en caoutchouc. Je marche sur le monde.
Savais-tu que les hévéas ont été importés clandestinement par un Anglais au XIXe siècle du Brésil vers la Malaisie et d’autres pays d’Asie du Sud-Est ? C’est amusant quand on pense que grâce à cette plante, les Européens ont trouvé ainsi le moyen de prévenir la reproduction de leurs propres graines. Et toi avec quoi marches-tu et comment vas-tu dans ton monde ? »

 

A:
« J’ai été bien heureuse de trouver ta lettre. Ça m’a fait rire ton histoire de latex. Ici aussi on en trouve partout. Je reviens de chez ma mère. Sur sa cheminée, il y a une photo d’elle à l’usine avec son masque et ses gants. Tu vois comme le monde est petit. Mais aux pieds je porte encore des chaussures en cuir. Elles durent plus longtemps. Moi je marche avec l’espoir de jours meilleurs même si je meurs de froid et que le climat politique empire de jour en jour. J’espère pouvoir te rendre visite bientôt. Raconte-moi un peu ce que tu fais.»

 

L:
« Ici il fait toujours terriblement chaud comme tu le sais. Ma voisine m’a apporté une bouture. C’est une espèce de pothos je crois. Le sien est devenu immense. Depuis elle s’est convertie à la monoculture. Elle coupe régulièrement de petits bouts et les distribue à la ronde.
Il paraît que certaines plantes sont sensibles à la musique. Je lui mets « Trois morceaux en forme de poire ». Je l’arrose une fois par semaine. Elle ne pousse pas si vite ou est-ce moi qui vis dans un autre espace-temps ? Tout est si calme ici.»

 

A:
« Plus rien n’est calme ici. Ça a commencé brusquement. On nous dit que nous sommes en guerre. Je dis brusquement mais on sentait bien que ça n’allait pas. Soudain, il y a eu des morts. Nous n’avons pas compris ce que nous avions fait pour mériter ça. Les gens sont en colère. Alors depuis nous sommes très prudents. Notre vie a changé du tout au tout. Il y a continuellement des alertes. J’ai très peur pour ma famille. Moi qui rêvais de venir te voir. Il va falloir attendre encore un peu. Mais combien de temps ? Parle-moi donc de ta vie normale. J’en ai tellement besoin.»

 

L:
« J’aime m’asseoir et prendre le temps de réfléchir à ce que je veux te dire tout en regardant tomber la pluie. Juste derrière mon bureau, mon pothos a créé de nouvelles feuilles. Je me demande pendant combien de temps encore il va continuer de grandir. La bibliothèque ne suffit déjà plus à mes livres. Bientôt il me faudra déménager pour ma plante.

Sur cette carte, tu trouveras un dessin réalisé en 1925 par un fonctionnaire chargé de tracer les nouvelles frontières. Tu peux y voir la ligne de démarcation de mon pays. Comme tu le sais, il a bien changé. Après l’incursion, les soldats sont partis. Ils ont tracé précipitamment de nouvelles frontières. Par la suite, ils ont bien dû se résoudre à l’évidence, il faudra bien créer de nouveaux traités, de nouveaux accords. Pourvu qu’ils vous trouvent un protocole de stabilisation.»

 

A:
« J’aimerais te lire plus souvent. Ne me néglige pas. Et ne néglige pas ta plante non plus. Une plante dans la nature ça se débrouille bien tout seul mais un pothos sauvage, il faut l’apprivoiser.»

 

L:
« Je reviens à peine de la librairie. Juste le temps de mettre de l’eau à bouillir et me voici à mon bureau. Tu as raison les plantes sont vivantes et il n’est pas bon de les laisser vivre sans s’en occuper trop longtemps surtout que celle-ci n’est pas sauvage. C’est un pothos domestiqué. Tout à fait civilisé. Enfin il me montre qu’il ne l’est pas tout à fait. Je le vois bien tendre ses bras vers la fenêtre comme pour tenter de s’échapper. Il semble savoir que je suis bien trop absorbé par mes livres et qu’un jour ou l’autre, à force d’avancer très lentement, il y arrivera à la fenêtre. Il suffirait alors que je l’ouvre un peu après la pluie. Il suffirait d’un rien. Pendant la nuit. Une fois que j’oublie de la refermer. Ça lui suffirait pour s’échapper.»

 

L:
« Ma plante a maintenant une feuille jaune. Ça n’a pas l’air grave. Ça a l’air de s’étendre, c’est peut-être de ma faute ? Je n’ai pas agi à temps et maintenant un mal dont je ne connais pas le nom gagne du terrain. Ton courrier met longtemps à arriver et à part ce que j’absorbe comme lecture je n’ai pas grand chose à raconter. À quoi ressemble la vie de ton côté ?»

 

A:
« À Sarajevo, les livres de la bibliothèque nationale ont brûlé sous les bombardements. Pas pour se réchauffer, non. Pourtant il devait faire froid. Ils en brûlaient d’autres pour se réchauffer. Enfin, tu vois. Je suis heureuse de savoir que chez toi ils se portent bien. Je garde les miens sous mon lit.

Maintenant il est question d’épidémies et de pénuries. Ta plante souffre-t-elle aussi d’un mal invisible ? Un mal déjà bien installé mais invisible ? Ou alors t’es-tu habitué ? Comme nous nous sommes habitués à vivre en état de guerre semi-permanent ? De temps en temps on nous dit que quelqu’un est mort. Ou un ami du fils de la voisine. On voit bien mais on ne s’attarde pas trop. Ta plante c’est pareil. Il fait une feuille jaune. On l’enlève et la plante se rétablit. Miraculeusement guérie. Moi aussi je sors faire les courses comme si de rien n’était. Je sais bien qu’à chaque instant un obus peut percuter l’immeuble au-dessus de moi et que je peux me retrouver écrasée sous les gravats avec mes pommes qui roulent hors de mon sac et un coulis de tomate qui se déverse lentement hors de sa boîte. Je n’y pense pas, je vais faire des courses. Il faut bien manger.»

 

L:
« Merci pour ta lettre. J’ai fait comme tu as dit exactement. J’ai éliminé la feuille. Il est 17 h 45, la pluie vient juste de s’arrêter. C’est le moment que je préfère. L’univers est bien organisé. Dans quelques minutes il commencera à faire chaud et pour l’instant encore je respire l’odeur de pétrichor, mon bureau semble comme inspiré, lavé de l’ennui métaphysique des grandes chaleurs. Dans l’absolu tout me revient. Je peux à nouveau m’asseoir et écrire.

Savais-tu qu’après la catastrophe de Tchernobyl, ils ont utilisé des tournesols pour assainir le sol des éléments radioactifs ? Ils auraient mieux fait d’éviter cette catastrophe non ? Enfin ils auraient pu planter des tournesols de toute façon.

Je ne suis pas insensible à tes histoires de guerre mais tout semble si lointain, tu parais être véritablement dans une bulle fragile. Je me sens impuissant à t’aider.

 

Si un jour tu devais partir pour te réfugier ailleurs, tu serais comme une graine. Je pourrais te planter dans un pot et te regarder grandir. J’aime regarder pousser les plantes. Mais je ne sais pas m’en occuper.

 

L:
« Ta lettre tarde à arriver. Mon pothos n’a pas l’air bien. Il a trois nouvelles feuilles qui jaunissent. Il semble que ma stratégie d’éviction des parties lésées ne fonctionne pas. Je ne fais que cacher le mal.

Est-ce que chez toi aussi, on ne fait que cacher le mal ?»

 

A:
« Ici tout paraît normal. Les cafés et les magasins sont ouverts. J’ai été à trois mariages le mois passé. La guerre ça relance la natalité paraît-il. Enfin ici on ne parle pas trop de la guerre surtout que l’on n’est pas toujours d’accord. Cela pourrait être mis sur le compte d’un bénéfice apporté à l’ennemi. Pourtant l’ennemi il habite à 30 minutes de chez moi. Il n’y a pas si longtemps que ça, j’allais lui rendre visite. Je lui achetais ses légumes, il m’achetait mes poules. Nos enfants jouaient ensemble et c’était tout. C’était tout.

 

Je ne sais pas ce qui a mal tourné. Parfois lorsque nous allons nous réfugier dans les abris, nos voisins nous y rejoignent parce qu’ils sont à côté et qu’il n’y a qu’un seul abri. Nos enfants jouent encore ensemble. Ils sautent sur les matelas pendant que dehors les pneus brûlent. On boit le café. On fait comme si de rien n’était. On ignore la guerre pour qu’elle nous ignore elle aussi. Demande à ma grand-mère. Elle aura bientôt quatre-vingt-sept ans. Mais elle commence à perdre la mémoire. Elle qui a grandi dans la guerre et qui me parlait du sifflement des bombes au-dessus de sa tête lorsqu’elle était enfant, avec son début d’Alzheimer, elle ignore bien la guerre elle aussi.

 

Pardonne-moi de t’ennuyer avec ma vie. J’aimerais te raconter des choses plus gaies. Ta plante, tu devrais voir si elle n’a pas un parasite.»

 

L:
« Ma vie semble si désuète et insignifiante en comparaison de la tienne. Le temps n’a pas vraiment de rythme autre que celui du dehors. Tout semble tourner au ralenti. Ça a semblé arriver d’un coup mais quelque chose était perturbé depuis longtemps et un tas de feuilles se sont mises à jaunir. Comme s’il avait reçu un choc. Il est vrai que je lui laisse vivre sa vie à mon ami silencieux. Il allait pourtant très bien il n’y a pas si longtemps que ça. Il semblait si épanoui. Il y a de petites créatures microscopiques sur la terre. Je lui donne un coup de brumisateur maintenant pour voir s’il apprécie. Ça les fait courir un peu et puis ils reviennent.»

 

A:
« Ta lettre a mis deux mois à arriver. Mes amis ne sont pas venus me voir depuis longtemps. Ils sont très occupés sans doute. Mais au fond, je sais bien qu’ils ne viennent pas parce que les frontières sont fermées. Tout tourne au ralenti. Ton courrier a passé sans doute un mois oublié dans une des boîtes du dépôt, simplement pour qu’on lui appose un tampon. Puis retour dans la boîte. Ce n’est pas par manque de volonté. Simplement tout le monde est au front et il n’y a plus de postiers. Enfin de moins en moins. Tu vois.

 

Je suis heureuse d’avoir de tes nouvelles. Ici on entend que de mauvaises nouvelles dont on ne sait pas vraiment si elles sont nouvelles ni même si elles sont vraies tant elles sont elles aussi noyées dans le brouillard de la guerre. Tu sais, si tu brumises trop tes plantes, elles peuvent développer des moisissures. Ici aussi c’est bien le cas. À moins que les moisissures ne soient à l’origine du brouillard. Je voudrais te raconter encore d’autres choses mais il n’y aura bientôt plus rien à brûler et il faut que je bouge un peu si je ne veux pas avoir trop froid. »

 

L:
« Mon grand-père possédait un champ de plusieurs hectares. Une fois la guerre terminée c’est l’administration qui a changé. Ils ont scindé la zone. Il fallait voir comment son territoire fertile s’est transformé peu à peu en terrain stérile. Il produisait encore mais comme il n’y avait personne pour gérer la récolte. La récolte s’accumulait et finissait par pourrir ou par se faire manger par les rongeurs. La guerre et l’administration sont de bien vilaines choses. Ici il pleut toujours et je crois bien que mon thé est prêt.

 

Je vois bien, à la lisière, des petits points noirs qui semblent migrer vers le nord. On dirait qu’ils fuient mon petit nuage. Mais dès que je cesse, ils se regroupent. Ils occupent désormais un nouveau secteur. Une enclave semble se former. Au quart sud, le dispositif dissuasif subit de fortes pressions. Son avancée devient irrégulière. Les points de contact se multiplient, chacun déclenchant une réaction en chaîne difficile à anticiper. Les premières zones sont prises sans résistance apparente. Le système est infiltré. »

 

 

La nuit avait été longue. Les feuilles sur son bureau se soulevaient dans une respiration. Quand il y entra, la plante n’était plus là. La fenêtre entrouverte.

 

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