Créé le: 23.06.2019
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Le pacte des Sentinelles

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© 2019-2021 Victoire

Quel mystère se cache derrière les monologues de Madame Loyseau? Entend-elle des voix comme Jeanne d’Arc ou a-t-elle réellement des interlocuteurs qui ne s’adressent qu’à elle?
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Vagabond et Vague-à-l’âme

Victoire aimait sa mère plus que tout au monde. Elle était gaie, avec ses yeux rieurs et frais, ses joues roses et ses dents blanches qui étincelaient à chaque éclat de rire. Si seulement elle pouvait arrêter de parler aux voix dans sa tête! Comme ce jeudi, où elle l’avait encore surprise en train de divaguer au sujet d’une ration de thon volée par le chien.

– Tu dois être plus vigilante Clotilde, avait marmonné Madame Loyseau, sans s’apercevoir que sa fille l’observait depuis l’entrée de la cuisine. Otto raffole du thon.

Les joues de Victoire s’étaient empourprées à ces paroles. Ses camarades de classe avaient surnommés sa mère «la folle du quartier». Elle ne pouvait pas leur donner tort.

– Parle plus fort, poursuivit celle-ci en approchant son oreille du museau du chat.

– Maman, tu es ridicule, grogna Victoire.

Madame Loyseau leva vers elle un regard surpris.

– Ah, tu es là ma chérie.

Elle désigna du menton une boîte dans laquelle dormaient, entrelacés, deux lapins.

– On a deux nouveaux pensionnaires. Je n’ai pas encore eu le temps de leur demander leurs prénoms. Ils sont arrivés si fatigués.

 

Un lapin remua une oreille, comme s’il acquiesçait depuis les tréfonds de son rêve. Au même moment, un rougegorge toqua à la fenêtre.

– Tiens, voilà Scarlett. Peut-être qu’elle nous dira comment se prénomment ces lapins, s’enthousiasma Madame Loyseau, tout en faisant signe au passereau d’entrer dans la cuisine.

Celui-ci vint se percher le plus naturellement du monde sur son épaule. C’était là, d’ailleurs, l’un des grands mystères de la Villa Renaissance. Chaque jour, oiseaux, renards, grenouilles, lapins, taupes, chats, tortues, chiens errants, écureuils, et même un loup, se trouvaient inexplicablement devant le portail de la maison. Certains, comme cette famille de cygnes recueillis au mois de janvier dernier, restaient le temps que les neiges du lac fondent. D’autres élisaient définitivement domicile à la Villa Renaissance. Sibylle, le perroquet, étaient de ceux-là.

Victoire observa sa mère soulever délicatement la boîte dans laquelle dormaient les deux lapins pour la placer sous la chaleur d’une lampe. Dehors, le temps était pluvieux, sombre et froid.

– C’est une solution d’appoint, Scarlett. Oui, je sais, tu m’avais prévenu que l’automne arriverait plus vite que prévu.

C’est reparti, pensa Victoire. Depuis le couloir, elle entendit le joli rire cristallin de sa mère et cette phrase dont elle n’essaya même pas de saisir le sens:

 

– Vagabond et Vague-à-l’âme, comme c’est poétique! Moi, c’est Colombe.

 

Chapitre 2 : Colombe Loyseau

Colombe Loyseau était écrivain. Elle travaillait seule dix heures par jour, six jours par semaine. Lorsqu’elle n’était pas occupée à nourrir et soigner les animaux qui accouraient à toute heure à la villa Renaissance, elle vivait dans sa bibliothèque, au milieu de ses livres. C’était une pièce chaleureuse avec de larges fenêtres qui laissaient entrer la lumière et une puissante odeur de livres. Au centre, trônait une cheminée.

Colombe Loyseau plaçait ses auteurs préférés en hauteur. Moins l’auteur lui plaisait, plus le livre était rangé bas, là où le chat pouvait faire ses griffes. Certains ouvrages, entièrement lacérés, pendaient en lambeaux à quelques centimètres du sol. Colombe Loyseau aimait dire qu’elle avait fait de Clotilde une excellente critique littéraire.

– Tu ne te sens pas seule parfois, maman ? lui demanda un soir Victoire.

– Ma chérie, lire, c’est vivre dans la familiarité des grands Hommes. Et tu sais, Sibylle est très bavarde…

S’il arrivait au perroquet de brailler «bon vent» lorsque Victoire partait à l’école le matin, elle n’était pas exactement l’oiseau cosmopolite et polyglotte que lui dépeignait avec énergie sa mère. Colombe Loyseau était pourtant persuadée que ses meilleures idées lui avaient été soufflées par le volatile, aussi lui avait-elle dédié son dernier livre, le Pacte des Sentinelles. «A Sibylle, le Perroquet le plus implacablement curieux de l’Histoire», pouvait-on lire à l’intérieur de ce qui était devenu un phénomène de librairie.

 

– Sibylle a une imagination en effervescence constante, lui répétait inlassablement sa mère. Son cerveau est peuplé de littérature. Je lui dois mes réflexions les plus abouties!

Comme à chaque fois qu’il était question du perroquet, les yeux couleur mousse de Colombe Loyseau s’illuminaient.

– Elle vit dans un jardin délicieux dans lequel elle cultive des fleurs rares: des idées, des paradoxes, des objections, de l’ironie, du doute, du scepticisme, le tout avec beaucoup de style et de dérision, cela va sans dire. Elle traque le cliché, débusque le lieu commun. Mais surtout, elle possède un art peu répandu: l’esprit critique!

Pour toute réponse, Victoire se contenta d’une grimace de compassion.

– Tu es bien silencieuse, dit-elle à l’oiseau, un peu pour moquer sa mère.

Celui-ci la fixa d’un air indifférent.

– Elle est surtout bavarde le matin, se hâta de préciser Colombe Loyseau. Tu comprends, elle a en elle une si abondante moisson de pensées qu’en fin de journée, elle est épuisée et ne parvient plus à articuler un seul mot.

Victoire gonfla les joues en signe d’exaspération.

– Maman, tu ne tournes pas rond.

 

Pour toute réponse, Colombe Loyseau lui adressa ces paroles sibyllines:

– Quand on a raison 24 heures avant tout le monde on passe pour une originale pendant 24 heures.

 

Cela faisait une éternité que sa mère passait à ses yeux pour une originale, mais Victoire se garda de le lui dire. Elle jeta un œil sur le calendrier accroché au mur. Le 3 octobre, nous fêtons Saint Gérard, lut-elle. Sous la date, la citation du jour lui arracha un sourire: «Janvier, mars, mai, juillet, août, octobre, décembre…Des mois élégants: ils se mettent sur leur trente et un».

 

Chapitre 3 : Sibylle

Victoire avait hérité des cheveux noir corbeau de sa mère et des yeux bleu paon de son père. Cet après-midi-là, ils fixaient intensément une feuille vierge posée sur le secrétaire de la bibliothèque. Elle devait écrire une dissertation sur le thème du respect mais l’inspiration tardait à venir.

Sur ses genoux, Clotilde ronronnait. Un peu plus loin, Otto grignotait un os sur la méridienne. Plus loin encore, les lapins Vagabond et Vague-à-l’âme jouaient à cache-cache. Ils sautillaient en l’air à une telle vitesse que Victoire ne distinguait d’eux que quelques touffes de poils bruns, qui apparaissaient et disparaissaient dans l’épaisse étoffe des rideaux. Sibylle somnolait sur un perchoir niché dans la bibliothèque, la tête sous l’aile.

– Au clair de la lune, mon amie Sibylle, prête-moi ta plume, soupira Victoire. Dommage que tu ne sois pas aussi loquace avec moi.

Elle caressa distraitement Clotilde. Un nuage de poils s’éleva aussitôt dans les airs.

– Satané chat noir! éternua-t-elle.

A ces mots, Clotilde se leva d’un bond et alla rejoindre Otto sur la méridienne. Était-ce le fruit de son imagination ou le chat l’avait regardé de travers? Elle chassa cette pensée et reprit sa plume Pélikan. Au même instant, une voix aiguë, semblable à une porte qui grince, s’éleva derrière elle.

– Clotilde est très susceptible lorsqu’il s’agit de son pelage.

Victoire se retourna en sursaut.

– Qui a parlé? demanda-t-elle.

 

Elle fouilla la pièce des yeux, cherchant l’origine de la voix. Celle-ci ne pouvait venir que de l’extérieur. Dehors, une corneille était occupée à picorer une baie. L’oiseau leva la tête, poussa un pépiement et s’envola.

– Qui a parlé? demanda-t-elle encore, le cœur battant à tout rompre.

C’est alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Sibylle. Le perroquet était réveillé. Depuis quand? Elle l’ignorait.

– Pour tous ceux qui ont fréquenté par hasard un livre d’Histoire, il est notoire que les chats noirs sont associés dans l’imaginaire populaire à la malchance. Ce n’était pas très délicat de ta part de dire “satané chat noir”…

Elle ouvrit grand les yeux. Aucun doute, c’était bien l’oiseau qui avait prononcé ces mots.

– Ma parole! C’est donc vrai, tu parles. Comment est-ce possible?

– Vous êtes tous pareils, s’exclama Sibylle, exaspérée. Ça ne rentre pas dans votre tête de linotte, que dis-je? Cet oiseau de la famille des fringillidés est bien plus évolué que n’importe quel humain. Je reformule. Ça ne rentre pas dans votre tête de sapiens. Non. Décidément, je cherche mes mots aujourd’hui. Sapiens signifie sage, tu me suis, petite? Bref, ça ne rentre pas dans votre petit cerveau de mammifère que vous n’êtes pas les seuls à parler. Nous parlons tous!

Sibylle s’était exprimé si vite que Victoire en était toute étourdie.

– Tous? finit-elle par articuler.

– Oui, tous les animaux parlent, petite! C’est ce que ta mère s’évertue à te dire.

– Est-ce que la villa Renaissance est une villa magique?

– Ça, c’est trop fort! s’exclamèrent en cœur Vagabond et Vague-à-l’âme depuis les rideaux.

Ils avaient interrompu leur jeu et fixaient Victoire avec amusement.

– Ce n’est qu’un rêve, marmonna la petite fille. Je vais bientôt me réveiller. Comme Alice qui se croyait au pays des merveilles alors qu’elle n’avait pas quitté son jardin…

Elle poussa un cri de surprise lorsqu’elle reçut en pleine figure une plume. Sibylle avait quitté son perchoir et l’observait d’un œil sévère.

– Tu vois bien que tu ne dors pas! s’exclamèrent facétieusement Vagabond et Vague-à-l’âme.

– Si vous parlez depuis toujours, pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt? rétorqua, vexée, Victoire en se massant la joue.

– C’est à cause du pacte des Sentinelles, expliqua aimablement le chien Otto.

C’était la première fois qu’il parlait. Sa voix était douce et ses yeux bruns tranquilles exprimaient de la timidité.

– C’est une histoire qui remonte aux origines de l’humanité, dit joyeusement Vagabond.

– Un pacte sacré, renchérit Vague-à-l’âme.

– Pas tous à la fois! L’enfant ne va rien comprendre, coupa Sibylle.

L’oiseau grommela quelque chose d’indistinct, se racla la gorge, puis interrogea Victoire sur un ton professoral.

– Connais-tu l’histoire de la tour de Babel?

Victoire réfléchit. Elle avait tendance à s’endormir pendant les cours de catéchisme.

– A l’origine, les êtres humains parlaient tous la même langue, mais l’arrogance humaine a entrainé la différenciation des langues puis, comme plus personne ne se comprenait, les Hommes se sont dispersés, finit-elle par répondre

– Juste, approuva l’oiseau. Mais l’Ancien Testament est truffé d’inexactitudes. L’arrogance humaine a effectivement entrainé la différenciation des langues mais entre humains et animaux!

Victoire ouvrit des yeux ronds. C’était la révélation la plus inattendue qu’on lui avait jamais faite. Elle allait s’étonner tout haut mais Sibylle leva une aile autoritaire.

– Lorsque la Bible dit: «L’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les Hommes», il faut comprendre: «Les Sentinelles descendirent pour voir la ville, les enclos et les chaînes que construisaient les hommes».

Victoire n’avait pas la plus petite idée de ce qu’était une Sentinelle mais ce mot lui évoquait quelque chose. Elle se rappela alors le titre du livre de sa mère: Le pacte des Sentinelles.

 

Chapitre 4 : Les sentinelles

Les oiseaux s’étaient réunis au sommet de la Montagne Blanche. Ils avaient répondu à l’appel de l’aigle royal. Dans ce concert de frôlements de plume et de chants, on distinguait des flamants roses, des colombes, des merles, des toucans, des perroquets, des goélands, des pélicans, des canards, des mouettes, des oies, des calao bicornes, des colibris, des paons, des mésanges, des coucous, des albatros, des pics verts, des grues, et même des oiseaux du paradis! Certains, inquiets, allongeaient le cou. D’autres, fatigués par les longues heures de vol, déployaient et agitaient leurs ailes comme on agiterait un membre ankylosé. Tous regardaient avec appréhension l’aigle royal.

– Mes amis, l’heure est grave, résonna la voix caverneuse du rapace.

Plusieurs oiseaux frissonnèrent et gonflèrent leurs plumes.

– L’Homme, avec qui nous avons vécu en harmonie pendant des millénaires, a perdu la tête.

– Le cœur, surtout! siffla une perruche.

D’un mouvement majestueux de l’aile, l’aigle lui fit signe de se taire. Les oiseaux n’avaient pas besoin d’un rappel. Tous connaissaient l’Histoire par cœur. Les premiers humains qui avaient peuplé la surface de la terre n’avaient pas eu recours à la violence. Ils se nourrissaient de baies cueillies dans la forêt et buvaient le lait des chèvres qui paissaient en liberté. En ces temps-là, l’Homme communiquait directement avec les animaux, qu’il considérait comme ses égaux. Lui-même, pensait-il, n’était qu’un animal parmi d’autres. 

 

Cette vie dorée avait été la plus belle des existences. Elle avait cessé le jour où cette pensée avait germé dans l’esprit d’un homme. «La plupart des créatures avancent l’échine courbée vers le sol, mais moi je regarde les étoiles et le ciel. N’est-ce pas là la preuve irréfutable de ma supériorité? De mon esprit à l’image de Dieu? Toute créature vivante qui se meut sur Terre, dans les eaux et dans le ciel n’a-t-elle pas été créée par Dieu dans un seul but, me servir?»

– Longtemps, nous avons survolé la Terre à la recherche des régions inhabitées, reprit l’aigle. Nos frères et sœurs sans ailes ont ainsi pu migrer vers ces paradis perdus et fuir les tribus d’Hommes qui veulent les condamnés aux travaux forcés. Mais aujourd’hui, il ne reste pratiquement plus un seul coin de terre inhabité .

Un podarge gris opina du chef. Cet oiseau, qui ressemblait à une chouette qui se serait accouplé avec une grenouille, habitait dans les terres intérieures de l’Australie. Là-bas, l’absence de l’Homme avait favorisé le développement de nombreuses espèces. Le prix a payé pour vivre en paix était cependant élevé. Les créatures vivaient dans des conditions extrêmes, sous un soleil de plomb.

– Et nos mises en garde ne suffisent plus à protéger nos frères et soeurs sans ailes, reprit l’aigle. Car l’Homme s’est aperçu que les oiseaux sont des sentinelles et des lanceurs d’alerte. Il a compris que depuis les hauteurs, nous pouvons tout entendre et tout voir.

– Impossible! s’exclama une grue cendrée. Nous avons pris des précautions, nous avons été discrets.

L’aigle désigna de son aile imposante le ciel.

– L’Homme a percé notre secret. C’est la raison pour laquelle les auspices observent notre vol et notre chant.

– L’aigle dit la vérité, gazouilla un rossignol. Pas plus tard qu’hier, j’ai surpris une conversation entre deux fermiers. Le premier se plaignait de la disparition de son âne. «Que vais-je devenir si je dois gagner le pain à la sueur de mon front?, se lamentait-il. Vais-je devoir labourer moi-même la terre?» Le second fermier s’est retourné vers moi et s’est exclamé: «Derrière chaque disparition, il y a un oiseau. Si tu veux savoir où es passé ton âne, scrute les nuages. Écoute les oracles des hauts feuillages. Ils t’indiqueront la direction des fugueurs». Il a alors pris une pierre et l’a lancé dans ma direction en s’exclamant: «Va-t’en, oiseau de mauvais augure».

Ce récit plongea toute l’assemblée dans un état de grande fébrilité. Des sifflements aigus, des croassements rauques, des grognements éraillés et des vrombissement graves retentirent dans le ciel.

– Je ne vois qu’une seule issue, reprit, impassible, l’aigle. Cessons de montrer aux hommes que nous savons parler pour qu’ils ne nous mettent plus au travail. Si nous feignons d’être bêtes, ils se désintéresseront de nous. En quittant l’espace du langage, nous reconquerrons notre liberté.

– Mais tous les Hommes ne sont pas des esclavagistes, rappela une colombe.

Depuis que son ancêtre avait annoncé la fin du Déluge à Noé, une histoire d’amitié entre les colombes et l’humanité était née. Les humains étaient si reconnaissants qu’ils prénommaient régulièrement leurs enfants Colombe, Paloma et Jonas.

– Nous n’avons aucun moyen de distinguer l’asservisseur du libérateur, babilla un merle. Il est plus prudent de tous les tenir à distance.

Il marqua une hésitation, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis il se ravisa.

– Les Hommes savent que nous sommes dotés de la parole, intervint alors une cigogne. Ils nous brutaliseront pour nous forcer à parler et à révéler nos cachettes.

– Ils ont la mémoire courte, hulula un vieux hibou.

– Tu oublies que l’Homme sait lire et écrire, objecta un pélican. Les livres sont sa mémoire et l’empêchent d’oublier.

– Les Hommes ne croient que ce qu’ils voient, croassa un corbeau.

L’aigle eut un geste d’impatience.

– Mes amis, votons. Que tous ceux en faveur de la Déchirure s’élèvent dans les airs.

A ces mots, un tourbillon de plumes alla rejoindre les nuages à une vitesse formidable. Seule la colombe, indécise, demeura à terre. Voyant que des milliers d’yeux la fixaient depuis le ciel avec appréhension, elle finit par prendre son envol.

– Une sage décision a été prise aujourd’hui, constata, satisfait, l’aigle. Allons! Descendons et là demandons à nos frères et sœurs sans ailes de brouiller leur langage afin que les humains ne les comprennent plus. Nous nommerons ce pacte le pacte des Sentinelles.

– Que faire si l’Homme ne se détourne pas de nous? interrogea encore la colombe. Que faire si, au lieu de nous ignorer, il nous considère comme des possessions muettes? S’il se sert de nous comme faire-valoir afin de définir un «propre de l’Homme»? Les mots permettent de nommer la douleur. Imaginez un instant le raisonnement suivant que ne tarderont pas à élaborer certains lorsqu’ils se heurteront à notre silence: «c’est le propre de l’Homme de parler. Les animaux, murés dans un silence définitif, en sont incapables, donc ils n’ont pas d’âme, donc ils sont semblables aux objets inanimés et ne peuvent ressentir la douleur».

Un murmure inquiet parcouru la montagne. Tous les regards convergèrent vers l’aigle. Celui-ci semblait perdu dans ses réflexions.

– Nous devons envisager cette hypothèse, concéda-t-il après un silence interminable. Une fois par an, le 4 octobre, nous briserons le pacte en présence d’un seul humain.

 

Chapitre 5 : Charles, Alphonse, Louise et les autres

– Et depuis ce jour, nous avons fait semblant de ne pas savoir parler.

Sibylle marqua une pause afin de laisser à la fillette le temps de digérer toutes ces informations. Vagabond brisa le silence.

– Et c’est pour ça que l’Homme nous appelle des bêtes.

Victoire se frotta le front et ferma brièvement les yeux. Ce récit l’avait laissé profondément pensive.

– Ce que je ne parviens pas à comprendre, c’est comment l’histoire de Babel a pu être à ce point déformée.

– La Bible a été écrite il y a des milliers d’années. Selon l’époque, les mots n’évoquent pas la même chose.

– L’armée céleste, l’ange ailé…

– Tous des oiseaux, interrompit Sibylle.

– Mais si les animaux ont le droit de briser le pacte, il devrait y avoir des milliers de personnes qui affirment qu’ils savent parler, objecta encore Victoire.

– C’est le cas. Pourquoi crois-tu que le 4 octobre soit la journée mondiale des animaux?

Sibylle désigna du bec un curieux couteau en forme d’oiseau suspendu au-dessus de la cheminée. Sa poignée en bois était recouverte de laiton et la partie supérieure tranchante évoquait le bec recourbé du calao.

 

– La hache à tête d’oiseau. Elle symbolise la Déchirure. Le bec de la Sentinelle ne sert plus à parler, mais à séparer nos deux mondes.

– Malheureusement, quittez l’espace du langage ne nous a pas aidé à reconquérir notre liberté, dit de sa voix douce Otto. Nous l’ignorions alors, mais à la racine de l’oppression, il y a la perte de la mémoire…Le pacte est devenu un blanc-seing pour l’usage de la torture et de la cruauté et nous avons plus que jamais besoin de porte-paroles pour dire notre souffrance.

Victoire écarta les bras d’un geste découragé.

– Le monde me rira au nez si j’affirme que vous ne parlez pas à cause d’un pacte conclut sur une montagne.

– Léonard de Vinci, Darwin, Louise Michel, Lamartine, Einstein ne sont pas passés pour des fous, rétorqua Clotilde en réprimant un bâillement.

Elle s’était assoupie devant l’âtre et n’avait écouté la conversation que d’une oreille paresseuse.

– Je connais ces noms! s’exclama Victoire.

– «On reconnaît la grandeur et la valeur d’une nation à la façon dont celle-ci traite ses animaux». Gandhi a écrit cette phrase après une discussion animée avec une vache sacrée.

Victoire lâcha un petit cri d’excitation.

– Vous voulez dire que…

– Ces Hommes savaient pour le pacte des Sentinelles. Ils ont utilisé leur talent de communicant pour transmettre un message à l’humanité, chuchota Otto.

La fillette saisit sa plume et la serra étroitement contre elle. L’inspiration était enfin là.

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