Créé le: 14.09.2020
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Le nez

Nouvelle

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© 2020-2024 Profumo D. Donna

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Un soir de février (le 29) sous la neige, un jardin, une rencontre, des parfums…
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LE NEZ

 

 

 

 

À Juliette R.

 

 

 

Je suis nez chez Firmenich.

Je sais d’où m’est venue ma vocation, même si, pour l’évoquer, il me faut remonter loin dans le passé, à l’époque où j’étais étudiant au lycée (au gymnase, disait-on dans ma bonne ville de Neuchâtel).

Béatrice R. était une de mes camarades de classe. Elle le resta pendant trois ans, mais nous ne fûmes jamais proches et n’échangions que rarement quelques mots. Elle était la fille d’un professeur d’université, mon père était un travailleur de l’ombre ; elle était élève modèle, j’étais dissipé, fantasque ; elle portait chemisiers et jupes plissées, moi des jeans en velours côtelé et des T-shirts effrangés ; ses cheveux formaient une frange à l’avant et des couettes à l’arrière, les miens étaient continuellement en bataille ; elle était née un 29 février, je l’avais appris dès le premier jour, je ne sais comment, moi j’étais Verseau ; ses opinions, j’en était persuadé, étaient celles de ses parents, moi je m’imbibais des effluves de l’année 1968 naissante ; elle jouait au tennis, je tapais dans un ballon.

Ce jour-là, précisément, je revenais d’un entraînement de foot — sur les terrains de la Riveraine —, que la neige avait abrégé. J’étais sur mon Vélosolex, baptisé Mélusine, si lent que j’avais parfois l’impression que je l’aurais dépassé si je m’étais mis à cheminer à son côté. C’était l’hiver, la route était glissante, il faisait nuit, l’éclairage du Solex était comme toujours en panne. Plus loin, rue de la Pierre-à-Mazel, comme je passais devant l’église catholique (l’église rouge, comme on disait sans surprise, vu sa teinte peu conventionnelle), où, quelques d’années auparavant, je tirais encore, par douteuse plaisanterie, la prise de l’aspirateur que passait le pauvre sacristain, M. Bahys, qui devait traverser toute l’église pour le rebrancher, j’en rougis de honte aujourd’hui, comme je passais devant l’église, je fus soudain hélé par deux policiers en faction de l’autre côté de la large avenue.

— Halte, jeune homme !

Je savais ce qui m’attendait si je m’arrêtais, aussi optai-je pour l’excitation de la fuite, non sans pousser un hululement de hibou qui monta dans la nuit avant de se transformer en éclat de rire.

— Toi, le Père Noël, on t’aura ! entendis-je crier dans mon dos, référence, à n’en pas douter, au duffle-coat que je portais, capuche relevée en raison de la neige qui tombait sans discontinuer. Je tâchai alors d’assister mon moteur poussif en pédalant furieusement, afin d’échapper au plus vite à leurs regards, et en tournant à droite, à la hauteur du gymnase où, ce même matin, au cours de français, la plus pimbêche des filles de la classe s’était offusquée des blancs laissés par Philippe Jaccottet dans son recueil de poèmes Airs, que nous lisions alors. Quel gaspillage de papier ! s’était-elle exclamée. C’était pour figurer la neige, avais-je envie de lui dire à présent. Je pris donc à droite sous l’auvent du garage Patthey, pour me retrouver rue de la Maladière. Mais, du coin de l’œil, j’eus le temps d’apercevoir les deux gendarmes qui se hâtaient vers leur voiture garée à proximité. Je compris ce qui m’attendait : la chasse était ouverte. Sans plus cesser de pédaler, je longeai le mur de l’école catholique, où j’avais fait mes premières classes et où, enfant solitaire, j’allais souvent jouer avec le chat de l’école, Flogistique, moi qui n’eus jamais droit qu’à des poissons rouges. Je passai devant une vieille bâtisse où, selon ma mère, la secte inquiétante des Francs-maçons disait d’étranges messes basses, mais, plutôt que de poursuivre le long de cette artère, où j’aurais été trop exposé, je pris le premier chemin qui s’ouvrait à gauche, l’avenue de Clos-Brochet, où je pouvais espérer semer mes poursuivants. Je passais devant l’immeuble où habitait mon ami F., qui, quelque deux ans auparavant, m’avait initié à la masturbation, quand, me retournant, je vis que des phares s’étaient mis à éclairer les premières maisons de l’avenue. Pire encore, une pente courte mais raide se dressait devant moi, qu’il me fallait bien emprunter. Je me lançai éperdument à l’attaque et parvins au haut de la colline avant d’être rejoint. Mais je n’allais pas pouvoir garder mon avance longtemps.

Je pris le parti d’abandonner le Solex. Sur la droite, l’avenue était flanquée de larges platanes, de l’autre côté de hauts murs de pierre, au-dessus desquels se dressaient des maisons de maître qui faisaient l’orgueil du quartier. Je dissimulai tant bien que mal mon engin derrière un des platanes et entrepris d’escalader le mur qui lui faisait face. Par chance j’étais vif et léger, de sorte qu’après une brève escalade, un dernier rétablissement me fit atterrir sans bruit dans la neige d’un jardin qui m’était bien sûr totalement inconnu. J’étais encore à quatre pattes quand j’entendis le moteur d’une voiture s’approcher puis s’éloigner en contrebas. Je me relevai et regardai autour de moi. Le jardin avait quelque chose de féérique sous la neige. Devant moi, deux ou trois lignes de framboisiers aux branches rabattues couraient sur des fils de fer. Plus loin, ce qui devait être le potager étaient encadré d’un pourtour de briques. Un vaste saule pleureur devait offrir en été une ombre bienfaisante. Ne sachant trop où aller, je m’approchai d’une petite cabane à outils juste assez haute pour m’abriter un instant de la neige. De délicates fleurs de givre s’étaient formées sur des ombellifères séchées qui étaient restées en place dans la terre. Je fis encore quelques pas, passant devant des arbres fruitiers que je ne sus identifier, et me trouvai bientôt en vue de la maison qui commandait ce jardin. Alors que je progressais à pas de loup dans sa direction, en me disant que j’y trouverais un chemin pour sortir de là, j’entendis à nouveau une voiture passer, très lentement, le bruit provenant à présent de la rue située de l’autre côté de la propriété. Puis le moteur fut coupé, deux portières claquèrent, et le silence se fit à nouveau. Pour ma part, j’étais arrivé sur une vaste esplanade nue, à l’exception de deux bancs métalliques, qui dominait le jardin au pied de la maison. Aucune lumière ne brillait aux étages. En bas, par contre, par une grande baie vitrée qui donnait sur l’esplanade, j’aperçus des lueurs étrangement vacillantes et crus entendre des voix étouffées. Précautionneusement, je m’approchai encore un peu, jusqu’à ce que je distingue, sur une grande table à nappe blanche, un gâteau d’anniversaire ! C’étaient ses bougies qui avaient jeté les feux hésitants que j’avais aperçus. On fêtait manifestement un anniversaire. Je comptai seize bougies ; les convives, eux, étaient dans la pénombre ; il y en avait bien une demi-douzaine, mais je ne pouvais pas distinguer les visages, seulement les silhouettes qui semblaient se mouvoir avec grâce et légèreté. Je restai là une minute, me pénétrant de ce spectacle inattendu qui, tout bourgeois qu’il fût, me remplissait d’aise, car j’y percevais une sérénité, une harmonie que j’aurais voulu voir fleurir dans ma propre vie.

Soudain, j’entendis une porte s’ouvrir, le bruit semblant provenir directement de la maison, puis une silhouette apparut à une dizaine de mètres de moi, qui s’approchait. J’étais fait. Il n’était plus temps de trouver un endroit où me cacher, sinon de manière bien hasardeuse derrière un des deux bancs de l’esplanade. Ce que je fis en hâte. La personne qui s’approchait était une jeune fille qui n’était pas habillée pour l’extérieur, mais portait seulement un chemisier, une jaquette de laine, des souliers non lacés et une longue jupe plissée qui me fit plisser aussi les yeux. Quand je vis encore les couettes, la frange et la corolle ouverte de son visage, je n’eus plus de doute : je connaissais cette jeune fille, elle fréquentait la même école que moi, la même classe, et son nom était Béatrice. Et elle fêtait son anniversaire. Elle n’était plus qu’à quelques pas de moi lorsqu’elle m’aperçut. À mon immense surprise, elle se contenta d’un ‘tiens’ cool as a cucumber, comme disait l’expression que nous venions d’apprendre au cours d’anglais. Comme je restais interdit, stupidement accroupi derrière mon banc, elle ajouta : tu n’as pas froid ? — sur quoi je me levai et la saluai gauchement. Cependant, sachant que le temps pouvait m’être compté, j’entrepris de lui raconter la mésaventure qui m’avait mené dans son jardin. Elle écouta sans m’interrompre. Quand j’eus fini, elle se contenta de secouer la tête dans un geste qui pouvait être aussi bien de désapprobation que d’incrédulité, ou peut-être d’admiration, qui sait. Elle finit par dire : Rien d’aussi dramatique ici, on fête mon anniversaire, j’ai quatre ans, pourrait-on dire ! Mais j’étouffais un peu à l’intérieur, alors je suis venue prendre l’air. Il va falloir que —

Le silence fut déchiré par le grincement d’un portail, et l’obscurité par la lueur d’une lampe-torche. C’étaient à n’en pas douter les deux pandores qui venaient fouiller les lieux. Si les deux bancs n’avaient pas réussi à me dérober au regard de Béatrice, il était impensable qu’ils me dissimulent à la vue de deux policiers à la recherche d’un fugitif, et armés d‘une lampe-torche. Il fallait agir vite. C’est ce que fit Béatrice, qui avait compris aussi bien que moi ce que signifiait cette intrusion. Soulevant prestement sa jupe plissée qui descendait jusqu’à ses pieds, elle me lança en chuchotant : Cache-toi là et ne bouge pas ! Le ton était si résolu que je n’osai désobéir. Je fis deux pas et plongeai sous la jupe. Elle sentait bon le jardin intérieur.

Aussitôt, j’entendis des pas étouffés et des ahanements rauques à courte distance. Les deux représentants de l’ordre devaient être sur nous, et le silence qui suivit indiquait sûrement qu’à la vue soudaine d’une jeune fille sous la neige, ils avaient dû avoir un mouvement de recul. Moi pas.

J’étais entré dans un jardin hespéridé, où les essences d’agrumes rivalisaient de notes vives et piquantes : citron, pamplemousse, bergamote, où que je tourne la tête, les effluves de petit-grain, d’orange et de mandarine écarquillaient mes narines, tandis qu’un doux raffut de papillon, un frou-frou de battement d’ailes chuchotait à mes oreilles, bercées par un lapement de vagues comme sur la grève du lac, que j’aurais voulu éternel, et qu’en sourdine flottaient aussi des exhalaisons de thym et de romarin. Ma tête était en fête.

Veuillez excuser cette intrusion, mademoiselle, fit une voix mâle, nous sommes à la recherche d’un fichu vaurien.

Et qu’a fait ce scélérat ? entendis-je demander la voix si proche de Béatrice. Y perçus-je une pointe d’amusement ?

Non-respect des règles de la circulation, injures à agents dans l’exercice de leur fonctions et délit de fuite, énuméra l’un des policiers. Je ne serais pas étonné qu’on n’y ajoute bientôt une violation de domicile caractérisée.

Bigre ! s’exclama joliment ma camarade de classe. C’est grave ?

C’est grave grave grave, fit un des hommes tout de go. Mais il ne nous échappera pas. Nous ne ménagerons aucun effort pour lui faire répondre de ses actes. Mais vous n’avez pas froid ? demanda-t-il soudain, pris d’une sollicitude inattendue.

Oh, j’ai mon chauffage intérieur, dit Béatrice le plus sérieusement du monde. Et puis, dès que vous vous serez assurés que le gredin ne rôde pas dans les parages, je retournerai au chaud, ajouta-t-elle en frémissant.

Ce frémissement me parcourut tout entier, note de cœur florale, où il me sembla distinguer, en dominante, girofle et mimosa, mais rose et muguet aussi embaumaient mon cocon, dans cette neige proche et infiniment lointaine, neige chaude, lèvres de C. sur les miennes, goût de caramel, de réglisse et de perle. Et puis, très loin, les notes mineures de la pêche, de la cerise, et du muscat, qui, j’en aurais juré, avait dû fermenter instantanément tant mon cœur tournait comme une toupie.

Nous allons fouiller le jardin de fond en comble, ne vous en faites pas, mais… vous, vous n’avez rien vu, ma petite demoiselle ? À votre âge, on a l’ouïe fine et la vue acérée.

J’étais perdue dans mes pensées, monsieur le commissaire, minauda Béatrice. Si un lapin à gilet bleu et montre à gousset était passé devant moi, je crois que je n’y aurais pas prêté attention.

Ah, quelle imagination, cette jeunesse ! Allons, retournez à l’intérieur, vous allez prendre le mal.

Je crois que je vais penser encore un peu, avant de suivre votre sage conseil, répondit Béatrice. Pourtant, la pauvre bravache avait la chair de poule, j’en sentais le contact — si froid que soudain je fus pris d’un irrépressible besoin d’éternuer. Je compris alors que ma fuite immobile allait trouver là un peu glorieux dénouement. J’éternuai vigoureusement… Mais, miracle de la coexistence, Béatrice avait dû, d’une manière ou d’une autre, anticiper ou éprouver mon besoin dans sa chair, car elle éternua exactement en même temps que moi, et plus fort encore, au point de couvrir mon éclat.

À vos souhaits, s’exclamèrent les policiers, à quoi j’eus la présence d’esprit de ne pas répondre merci. Finalement, jugeant qu’ils avaient perdu assez de temps, ils prirent congé de Béatrice et partirent inspecter le prochain jardin. Je pouvais enfin respirer.

Et je ne m’en privai pas. Un parfum plus suave embaumait à présent le paysage de mes yeux clos : de grands arbres secoués par le vent à la lisière d’un bois répandaient leur note de fond : chêne et bouleau, troncs moussus, sous-bois et clairière, ruisseau se faufilant entre les arbres, éclair d’une truite dans un rayon de soleil, sable sous mes pieds dans un méandre désoeuvré, parfums ambrés et musqués des bêtes de la forêt, où les saisons cohabitaient aussi bien que nous le faisions.

La neige avait cessé, le silence était retombé, ni Béatrice ni moi n’avions esquissé un mouvement quand, de l’intérieur de la maison, une horloge neuchâteloise sonna. Alors, comme dans le conte, nous revînmes à la vie, au temps, aux gestes, et bientôt aux paroles. Béatrice souleva sa jupe et esquissa un élégant pas de côté. Au même instant, la lumière se fit dans le grand salon de la maison, jetant un peu de son éclat sur l’esplanade et sur nous. Une voix douce cria le nom de ma bienfaitrice, qui répondit qu’elle venait sur l’heure. Nous nous tournâmes l’un vers l’autre et je plongeai mes yeux dans les siens. Quel émerveillement lut-elle dans mon regard, quelle langue de feu dans l’iris de mes yeux ? Je bredouillai des remerciements, elle répondit par un sourire amusé en secouant sa jaquette saupoudrée de neige. Un nouvel appel retentit dans le noir : Béatrice !

Je viens ! lança la jeune fille. Mais avant qu’elle ne parte, sans savoir d’où nous venait cet élan, sans doute une fougue adolescente, nous convînmes de nous retrouver de la même manière à chacun de ses anniversaires.

Et c’est ainsi que, depuis ce jour, tous les 29 février, je reviens dans ce jardin (car Béatrice n’a jamais quitté les lieux), quelle que soit la route que je doive prendre, quelque direction qu’ait pris ma vie, quelle que soit ma compagne, qu’il pleuve, vente ou neige, que je sois heureux ou déprimé, que j’aie traversé des continents ou juste l’avenue. Nous revivons l’événement, et, fort de ce retour à la source, j’ouvre la porte de mon labo chez Firmenich, je reprends mes fioles et mes éprouvettes, et je m’approche un peu plus de la fragrance parfaite que j’ai connue pour la première fois ce soir de février 1968, à seize ans. Oui, je revis l’événement, comme un rituel vital, un élixir, non d’immortalité, mais de mortalité, car je sais que cette recherche impossible est le plus beau gage de vie que je puisse connaître.

Cette année-ci encore, la belle fête a eu lieu, et je peux bien le dire : Je suis né chez Béatrice.

 

 

Profumo D. Donna

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