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© 2026 a Pauline Garrigue

Il y a des aventures que l’on vit au creux de soi-même, les sens et le cœur en éveil. Elles sont faites de petits riens du quotidien. Des couleurs, des parfums, de l’amour et de la transmission. Et on s’en souvient toujours.
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Le Murmure du Ruisseau

 

Assise sur la chaise de l’autre côté de la table, la petite fille regarde les mains qui s’agitent. Les gestes sont précis sous les doigts dont la finesse trahit l’âge.
La petite Jo essaye de reproduire le mouvement du poignet que répète sa grande-mère : ni trop fort, ni trop rapide.

Le fin pinceau caresse la chanterelle coincée entre le pouce et l’index de son autre main, la débarrassant de sa terre. Puis, le champignon rejoint un saladier avant qu’un autre prenne sa place entre les doigts experts.
Bouche ouverte, coudes sur la table et mains ballantes, Jo est immobile, toute à son observation. Elle considère ses doigts, sa chanterelle et son pinceau d’un air incrédule puis semble retrouver du courage. Elle pousse un soupir et se lance courageusement.
Amusée, sa grand-mère la regarde du coin de l’œil, un sourire aux lèvres.

La petite fille a ses yeux. Leur couleur n’a pas su choisir entre le vert et le bleu, comme si les reflets du ciel croisaient ceux des aiguilles de mélèzes à la surface d’un lac d’été. La lumière les habite.
Au bout du pinceau de Jo, la terre finit par quitter doucement le chapeau jaune puis le pied de la chanterelle. Sous les gestes hésitants, des petits tas bruns rejoignent sur la table, les auréoles des verres de vin bus depuis des lustres.
Entre les marques et les entailles, elles sont les souvenirs de moments festifs incrustés pour toujours dans le bois.
Jo aime passer un ongle dessus et essayer de les effacer, sans jamais y parvenir.
La table a vu s’accouder des générations entières et ne compte plus les assiettes et les convives qui y ont défilé. Les nervures couleur de miel ont dessiné mille chemins dans le bois du plateau.
La petite fille lève les yeux vers sa grand-mère qui l’encourage d’un sourire.

« Ma petite chérie, tu te débrouilles comme une championne. »
Jo sent son cœur se remplir de fierté et redouble d’efforts. Elle a écumé le bois attenant au mayen pour la cueillette. Les arbres y font tellement d’ombre qu’à certains moments, elle a cru que la nuit tombait. Elle aime ces moments hors du temps, quand les près se parent de toutes les fleurs sauvages d’été.
Les lupins surgissent à perte de vue et la montagne s’habille d’une palette de soleil couchant sur leurs pétales. Orange, violet, rose… le chalet de carte postale est plus que jamais son Paradis sur Terre.
Ici, le temps est comme le ruisseau qui coule en contrebas : calme et lent. La vie au mayen l’apaise autant que le chant de l’eau sur les pierres.
Jo se dandine sur sa chaise, un peu lassée par l’exercice. Comme toutes les grand-mères du monde, la sienne devine tout. Elle sait comment occuper cette petite fille qu’elle accueille si souvent chez elle.
«- Ma petite chérie, veux-tu aller chercher deux courgettes dans le jardin ? »
Avec enthousiasme, Jo saute en bas de sa chaise et contourne la table en courant. Près du poêle qui ronronnera peut-être ce soir, elle attrape le panier de ronces confectionné par son grand-père.
Comme à chaque fois, avant d’atteindre la porte, elle vérifie que la tête de cerf empaillée ne se réveille pas. Elle accélère toujours le pas devant ce trophée de chasse dont le regard l’impressionne.
Dehors, le chant assourdissant des grenouilles dans la mare l’accueille depuis la marche du perron. Jo remonte sur la droite vers le jardin potager.
Les poules s’éparpillent d’un air affolé en voyant arriver la petite fille, avant de se rassembler à nouveau près des fleurs de bouillon blanc. Sa grand-mère transformera bientôt ces grappes d’un jaune éclatant en tisane pour la toux de l’hiver.
Dans le chalet, les bocaux remplissent étagères et garde-manger. Florilège de tout le savoir-faire de la vieille dame. Tout au long de l’année, la montagne donne à la famille de quoi se nourrir, se soigner et réchauffer les adultes dans de petits verres à la fin des repas.
Jo sait que le travail est dur et demande temps et patience. Le rythme des saisons dicte le moment. La météo impose les obstacles. Mais sa grand-mère aligne immanquablement chaque année les tisanes, sirops, conserves et confitures sur l’étagère. Sans oublier les liqueurs que Jo goûte en cachette dans les verres des adultes, lors des soirées qu’elle aime tant.
Quand la petite fille regarde les bocaux, les jours de pluie, c’est comme les tableaux d’un musée dont elle ne se lasse pas. Le orange vif de la fleur de soucis, le jaune de l’arnica.
Le champagne des fées, aux fleurs de sureau, lui semble bien magique lorsque macèrent les fleurs délicates et les tranches de citron.

Les gens d’en-bas appellent sa grand-mère « La sorcière ». Pour Jo, elle est plutôt une artiste, une magicienne.
Être capable de mettre autant d’amour et de couleurs dans des pots de verre impressionne la petite fille.
Avec ses plantes, Jo l’a vue tant de fois guérir des malades, réchauffer des âmes fatiguées, apaiser des chagrins ou provoquer d’immenses fou rires.
Sous ses yeux, la vie des adultes entre les mains de sa grand-mère est comme une aventure. Les breuvages les transforment devant la discrète petite fille. Quel spectacle que ces grandes personnes éméchées ! Assise, toute petite à un coin de la table, Jo a écouté tant de conversations dont elle ne comprenait pas le sens. Pour elle, c’est comme découvrir une langue étrangère et elle observe les scènes avec l’innocence de ses sept ans.
Sa grand-mère est toujours debout, vaillante de janvier à décembre. Jamais Jo ne l’a vue fiévreuse, malade ou fatiguée. Elle tient bon partout, soutient les siens, assure l’intendance, prend soin des plus âgés comme des petits.
De la famille, elle est le roc et ouvre grand sa porte aux étrangers. Elle donne autant de miel à la vieillesse que de sucre à l’enfance.
La journée démarre quand elle fait passer autour de son cou, le cordon de son grand tablier. A cet instant, elle est prête à cueillir, éplucher, effeuiller, bouillir, compoter.
Jo est sa petite main, son commis préféré.
Près d’elle, la petite fille apprend des gestes qu’elle ne sait pas encore qu’elle répétera toute sa vie. Sa grand-mère lui fait tout oublier de son quotidien et lui donne tout son temps sans compter.
Elle a le verbe économe mais le cœur et les yeux généreux.
Loin de ses parents et de ses frères et sœurs, Jo se sent aussi unique et spéciale que le premier crocus à la fin de l’hiver.
On ne dit pas assez de nos grand-mères comme elles marquent les cœurs et les jeunes esprits.
De retour au chalet, Jo apprend comment conditionner les courgettes et les champignons au vinaigre brûlant. La vapeur lui pique les yeux mais elle s’imprègne du parfum des épices. Elle regarde la vieille dame ranger les nouveaux bocaux dans le garde-manger. Condiments des futures raclettes qui la font saliver à l’avance.

« – Et celles-là, grand-mère ? Demande-t-elle en voyant un restant de chanterelles dans le saladier.

– On les mettra ce soir dans la fondue ! » lui répond la vieille dame avec un clin d’œil gourmand.
L’aventure de l’enfance est parsemée de saveurs indélébiles et rien n’en a autant le goût que les plats d’une grand-mère.
Ouvrant un tiroir de la cuisine, la vieille dame en tire deux paires de gants et de ciseaux. Jo sait ce que cela signifie et récupère avec joie le panier rangé près de l’entrée.
Main dans la main, elles quittent toutes deux le chalet et longent la grande haie qui croule sous les groseilles. Jo s’arrête pour en grappiller quelques-unes. Sa grand-mère a toujours le temps pour la laisser en profiter. Jamais elle ne presse la petite fille : la nature, l’enfance et leurs fruits méritent qu’on y accorde toute la lenteur du monde. Délicatement, Jo enchaîne une à une les fragiles bais rouges, laissant leur acidité envahir ses sens.
Leur marche les conduit ensuite jusqu’au ruisseau.
L’eau claire ondule autour des rochers et diffuse une agréable fraîcheur.
Tout autour, des buissons d’orties envahissent les berges à perte de vue.
Jo sait qu’elle doit faire attention. Avec la plus grande prudence, elle enfile les gants et aide sa grand-mère à couper les feuilles pour la soupe du soir.

« – Tu sais, ma petite chérie, cette recette c’est ma grand-mère qui me l’a apprise. Peut-être qu’un jour, c’est toi qui la cuisinera à tes petits-enfants. »
Comme une prophétie, Jo a gardé toute sa vie ce vœu dans son cœur. Comme le simple souhait de revivre avec d’autres, les bonheurs que lui donnent les plantes et sa grand-mère. Ces moments hors du temps qui font grandir les enfants
Jo lève la tête et regarde sa petite-fille penchée sur les plantes urticantes. Jamais elle n’aurait cru que ce moment arriverait si vite.
La grand-mère, désormais, c’est elle.
« – C’est la meilleure soupe du monde, ça ! Lance-t-elle avec une émotion non dissimulée dans la voix.

Lucie lève la tête et plonge son regard dans le sien.
En quittant cette terre, la grand-mère de Jo a laissé à l’enfant la couleur de ses yeux.
Comme un cadeau, la lumière de la magicienne éclaire toujours les terres du mayen à travers Lucie.
– Grand-mère, comment tu connais toutes ces choses sur les plantes ?
Amusée, Jo répond d’un air mystérieux à l’enfant curieuse.
– C’est le ruisseau qui me les a apprises.
– Je ne te crois pas ! L’eau ne peut pas faire ça !
– Alors, ma petite chérie, c’est que tu ne tends pas assez l’oreille. Le ruisseau parle bas, mais il a beaucoup de choses à dire. Il faut juste apprendre à l’écouter.» Dit-elle avec un sourire malicieux à la petite fille au regard médusé.
Lucie contemple l’eau d’un air fasciné.
En prononçant ces mots, Jo entend à son oreille la musique de la voix de sa grand-mère. Des décennies plus tôt, c’est elle qui lui racontait la magie du murmure du ruisseau. Elle a tellement aimé y croire, elle aussi.
Le flambeau est passé, pour sa plus grande fierté.

Qu’est-ce qui fait que nous devenons les adultes que nous sommes ? Jo est convaincue que ceux qui nous ont aimé quand nous étions enfants pèsent dans la balance de la recette.

Elle, la petite fille sculptée par les plantes et la magie de sa grand-mère, est sûre que le regard que ces adultes portent sur nous est le plus grand bagage.
Pour les gens d’en-bas, elle est devenue « La petite de la sorcière ».
Infirmière le jour, Jo ajoute toujours des tisanes et pommades dans sa valise. Lors de ses visites et tournées, elle mêle ses recettes aux soins qu’elle accorde à ses patients. L’aventure de son enfance a débordé sur son métier.
C’est elle qui vit maintenant au mayen et veille sur la montagne, la mare, le jardin et l’horizon.

C’est elle qui rassemble et aime les siens autour de sa table. Elle n’a, d’ailleurs, jamais pu remplacer le meuble et sourit à chaque nouvelle entaille dans le bois ou au cercle d’un verre de sirop de framboises de plus. Son plateau est le tableau d’une vie. Le lieu des échos de tous les rires.
Le trophée de chasse au mur a disparu et les portraits des plantes dont la vie lui a fait le cadeau, sont maintenant encadrés à sa place. Assise à sa table, elle les contemple avec fierté. Ils sont le plus beau des jardins.
Chacun de ses neuf petits-enfants, porte son empreinte.
L’un a sa fantaisie et son humour. Un autre son horreur pour l’injustice. Un troisième à hérité de sa détermination. On dit d’un dernier qu’il aurait sa mauvaise foi… Pour cela, Jo a toutefois des doutes.
Elle sait juste qu’en chacun, elle a semé une graine reçue autrefois.
Et Lucie a reçu sa magie. Elle fait partie de la montagne et Jo la regarde avec la certitude que la lignée botanique continuera avec elle. Le précieux des saisons, le respect du vivant, l’amour dans les savoir-faire ancestraux sont déjà transmis comme un cadeau.

Quelle que soit l’aventure que deviendra la vie de Lucie, Jo la lui souhaite parsemée de chanterelles, de soupe d’orties et d’un peu de génépi !
La grand-mère espère surtout que de petits pas viendront toujours fouler ce sol que tant d’autres ont aimé avant elle.
Et que ces enfants contempleront la beauté de cette nature, l’amour coulant dans leurs veines en écoutant le murmure du ruisseau.

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