Tu les as laissés un vingt-neuf février, en leur annonçant que tu reviendrais dans un an. Mais ce jour n'existe pas, et tu n’es toujours pas rentré.
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D’aussi loin que je m’en souvienne, tu vivais pour la mer. Chacun de tes pas te dirigeait toujours plus près de ton objectif, et t’éloignait du monde terrestre. Enfant, tu criais déjà au rêve de devenir un valeureux guerrier des mers, et je t’ai suivi. J’ai partagé tes rêves et tes passions bien des années, les prenant pour des jeux. Mais là où moi, j’étais rattaché à mes racines et où je ne pouvais espérer ou désirer plus, toi tu t’en détachais petit à petit, te projetant dans un monde exclusivement marin. Et alors même que tu n’étais jamais monté sur un bateau, tu connaissais l’utilité de chacune des cordes et le fonctionnement des appareillages. Il te suffisait simplement de monter à bord pour, du jour au lendemain, disparaître à tout jamais.

Au grand étonnement de tous, tu as fini par te marier. Tout le monde te jalousait; après tout, il s’agissait de la femme parfaite et la plus convoitée du village. Belle, douce et généreuse, elle connaissait la qualité de ses charmes mais n’en restait pas moins modeste. Et même si elle n’était que la fille du tavernier, les hommes auraient tout donné pour faire leur plus belle impression face à cette face parentale, pourtant pas aussi intimidante. Peut-être que tu as été le seul à te rapprocher de cette femme, sans pour autant changer d’attitude. Tes rêves d’océan l’ont autant séduite qu’ont fait rire son père. Et s’il était question de se saouler, tu ne cherchais pas à t’en cacher. Tout autant que tes qualités, tes défauts ont plu. Tu as fini ainsi par épouser la meilleure femme du monde, et même si je ne t’avais plus pour moi et que nous nous sommes éloignés, te savoir heureux avec une nouvelle famille suffisait à mon bonheur.

À ce moment, tout le monde pensait que tu avais fini par changer tes priorités, et ceux qui te traitaient d’enfant rêveur te respectaient enfin comme un adulte. À ce moment, tout le monde avait pensé que la mer allait passer en second plan, et que tu accorderais plus d’importance à l’amour qu’aux rêves d’aventure. Même moi, ton plus vieil ami, je m’y suis laissé piéger. Même lorsque vous avez organisé vos noces à bord d’un bateau, personne n’a remarqué la lueur d’amour qui se reflétait dans ton regard, non pas pour la femme à tes côtés, même si ton coeur était tout tourné vers elle, mais pour les lumières du coucher du soleil qui disparaissait derrière l’horizon. Cet horizon, qu’un jour, tu espérais encore secrètement pouvoir atteindre, et y disparaître à tout jamais.

“-Un avion est passé…”

Je levais les yeux au ciel en entendant ces paroles, observant silencieusement le nouveau modèle qui s’élevait au ciel, alors qu’une brise glaciale venait nous rappeler la saison actuelle. Il s’agissait d’une routine hebdomadaire, depuis que tu es parti. Tout comme toi à l’époque, lorsque le regard d’Aeris est dirigé vers le ciel, j’y discerne le désir de s’éloigner et d’atteindre un lieu que personne encore n’a atteint. Elle avait sept ans la dernière fois que tu l’as vu, et aujourd’hui elle en a onze. M’en voudrais-tu, si je te disais que je l’ai vu plus grandir, que toi tu n’as pu le voir? Même lorsqu’elle est née, tu passais la majorité de ton temps au port. Pourtant, elle se souvient de toi et te voit, comme tu as toujours rêvé de l’être, de la même façon qu’un valeureux guerrier des mers. Combien de fois m’a-t-elle raconté des exploits, tout droit sortis de sa tête, que tu aurais accomplis?

À quel moment as-tu préféré choisir la mer que ton propre enfant?

Souvent, on te reproche d’avoir pris cette décision égoïste, de continuer de vivre pour la mer. On te blâme de chercher plus que ce que tu as déjà, alors même que tu possèdes déjà tout. Être pêcheur aurait suffi, d’après la majorité. Mais il te fallait toujours plus, et tu as préféré voyager, vivre de la mer. Pourtant, sans grand étonnement, ta femme semble bien moins t’en vouloir que le reste du village. Depuis le début, elle semble avoir compris que même si vous vous êtes liés, vos mondes sont quelque part très éloignés l’un de l’autre. Depuis le début, elle ne s’est pas contentée de t’attendre à la maison; tout en s’occupant de votre fille, elle travaille sans relâche comme ouvrière. Peu de femmes se tournent dans ce domaine, et pourtant, elle semble plus déterminée que la plupart des hommes de sa faction. Bien que certains voient d’un mauvais oeil qu’elle ait à travailler, te mettant le reproche sur le dos, sans doute qu’elle ne s’est jamais sentie aussi libre de faire ce qu’elle veut que depuis qu’elle sait qu’elle en a le devoir, et même le pouvoir.

L’avion devient de plus en plus petit alors qu’il s’éloigne, au-dessus de l’océan. Une image me vient à l’esprit: le souvenir de ton bateau qui disparaît au loin. Si j’avais su que tu ne reviendrais pas, un an plus tard, selon ta promesse, sans doute que je t’aurais empêché de partir. Ou alors, même s’il me l’est presque impossible, je te rejoindrais. Ce n’était pas la première fois que tu partais pour ces motifs, et pour un temps pareil. Certains seraient même partis plus longtemps, afin de naviguer sur les océans du monde entier.

“-On devrait rentrer”, finis-je par m’exclamer à l’adresse d’Aeris alors que l’avion d’essai revenait dans notre direction, pour atterrir sur la piste aérienne récemment construite près de notre village.

“-J’aimerais pouvoir rester encore un peu…”

Son regard est pareil au tien. Bien que ses traits ressemblent bien plus à ceux de sa mère, à chaque fois que je croise son regard, je crois y discerner le tien. Ses grands yeux bleus débordent de rêverie et d’espoir. Ils semblent toujours perdus quelque part d’autre que sur la terre ferme. Alors que tu regardais la mer, elle lève les yeux au ciel. Certains ne peuvent s’empêcher de se demander si, tout comme toi, elle finira un jour par disparaître, sans plus jamais revenir.

“-On peut rester encore un peu”, soufflais-je à l’adresse de l’enfant.

Un sourire illumina son visage avant qu’elle ne se lève pour courir jusqu’à la clôture entourant la base aérienne. Et tout en s’y accrochant, plaçant ces petits pieds et ses mains dans les trous, elle le secoua en criant de joie à la vision de l’avion qui venait d’atterrir. Je te voyais à nouveau, t’exalter en admirant les bateaux au port, en rêvant qu’un jour, l’un de ces bateaux t’appartienne. Tu voulais que je sois toujours à tes côtés, pour tes aventures.

« -… il n’y aura plus de vols, aujourd’hui », annonçai-je alors qu’ Aeris continuait d’observer la piste d’atterrissage, où les récents modèles étaient présentés côte à côte, comme des trophées.

Même si elle avait sans doute distinctement entendu mes paroles, elle n’en fit rien. Son regard ne se détourna pas de l’objet de sa convoitise, et il lui fallut bien quelques minutes pour finalement revenir sur ses pas. Elle se laissa tomber à mes côtés afin de remettre ses chaussures, qu’elle avait retirées malgré le froid hivernal, alors que le ciel se couvrait de nuages au-dessus de nos têtes. Et après avoir soufflé sur ses mains dénuées de gants, elle m’en tendit une, pour m’aider à me relever. Ce que j’accepte gentiment, bien que me relevant en partie de moi-même. Nous nous dirigeons ainsi dans le village, main dans la main, et même si je portais des gants, je me doutais que les doigts d’Aeris étaient gelés.

Les rues étaient pratiquement vides, et nous avançons silencieusement. Seul le bruit du vent, des quelques charrettes qui passaient et des vagues qui s’agitaient contre la berge venaient briser et à la fois adoucir ce silence. Nos pas étaient mécaniques, même si Aeris ralentissait le sien pour ne pas m’épuiser. À une certaine époque, elle se plaignait de me voir marcher aussi lentement, en boitant. Mais depuis que sa mère lui avait expliqué dans mon dos ma paralysie, elle semble faire attention à tous les petits détails. Elle ne me parle jamais de mon travail ou ne me demande pas pourquoi je ne suis pas allé au front, comme la plupart des hommes du village. Et elle ne me parle jamais de mon handicap, ou ne pose de questions. Toi non plus, tu n’aimais pas en parler. Et lorsque je te rappelais que je ne pourrai jamais naviguer à tes côtés, tu faisais comme si je n’avais rien dit.

Alors que nous avancions sans rien nous dire, Aeris finit par s’arrêter lorsque nous arrivons au port. Son regard se dirigea vers la mer, et je le suivis.

« -Tu crois que papa va revenir? »

Peut-être que je préfèrerais qu’elle me pose des questions sur mon handicap. Mais c’était celle-ci qu’elle préférait demander, qui la trottait dans son esprit depuis quelques jours. Et peut-être aujourd’hui, encore plus que d’habitude.

« -Il commence à faire nuit; rentrons. »

Je ne lui répondis pas, et elle ne semblait pas réellement attendre de réponse. Nous sommes le vingt-neuf février, le premier depuis que tu es parti. Le premier depuis que tu as dit revenir l’année suivante. Bien que quatre années se soient écoulées, l’idée est venue à Aeris que tu comptais rentrer aujourd’hui. Son regard est plein d’espoir, habituellement. Pourtant, lorsqu’elle propose sa théorie, elle semble plutôt chercher de l’espoir dans le regard des autres. Dans le regard des adultes.

Silencieusement, elle me suivit lorsque je me remis à marcher, de mon habituel pas maladroit. Elle ne se plaignit pas, elle ne dit rien. Si elle l’avait voulu, elle serait rentrée d’elle-même à la maison. Mais elle reste à ma suite, sans prononcer aucun mot. Lorsque nous sommes finalement arrivés, on pouvait apercevoir de la lumière provenant de l’intérieur de la maison, à travers les fenêtres aux vitres vernies. Et après que l’on ait toqué à sa porte, c’est ta femme, rentrée du travail depuis un moment, qui nous ouvre.

« -Je vous attendais », souffla-t-elle avec bienveillance, avant de poser son regard sur moi. « Tu restes manger avec nous, aujourd’hui? »

Aeris se débarrasse, aussitôt entrée, de ses chaussures. Elle se dirige vers le feu de cheminée et s’étendit sur le tapis qui se trouvait devant, fermant les yeux. Ses pieds étaient dirigés vers l’âtre, y cherchant une source de chaleur. Je secoue finalement la tête à sa question, laissant un faible sourire se dessiner sur mes lèvres.

« -Je vois… je savais que tu me répondrais cela. Alors ne traîne pas trop longtemps, sinon tu vas avoir froid. Et prends ce panier avec toi, tu veux bien. »

Comme si elle avait préparé mon refus à l’avance, elle me tend un panier en osier, dont elle avait recouvert le contenu d’un tissu. Je pouvais cependant sentir la délicieuse odeur qui en provenait faire frémir mes papilles. Délicatement, je pris le trésor entre mes mains, avant de lui adresser mes remerciements. Et après avoir salué Aeris, qui ne me répondit pas, je me retournais afin de descendre le perron alors que derrière moi, la porte de ta maison familiale se fermait. Je sentis une nouvelle brise glaciale me fouetter au visage, avant de poursuivre mon chemin, revenant sur mes pas.

Le ciel s’était de plus en plus couvert, et je pouvais entendre au loin le claquement des voiles alors que le vent les fouettait. Les vagues semblaient aussi être plus agressives. Tant de signaux qui ne pouvaient annoncer qu’une tempête. Par automatisme, malgré que mes jambes tenaient à peine le rythme, je me mis à accélérer le pas. Le sol était glissant, et à tout moment, je manquais de tomber. Mais je me rattrapais à chaque fois, bien que mon premier geste instinctif soit de serrer le panier contre moi, afin de lui éviter toute mésaventure. J’étais parti d’un bon pas pour rentrer avant de me faire prendre par une averse.

Pourtant, arrivé au port, je sentis que mon pas se fit de plus en plus lourd. Les voiliers se cognaient les uns contre les autres alors que les vagues remontaient jusqu’au trottoir, s’engouffrant aussitôt dans les égouts prévus à cet issu. L’odeur maritime me montait à la tête, et le sifflement du vent prenait toute la place dans mes sens. Comme un murmure…

Je finis par m’arrêter, sans même réagir lorsqu’une vague vint lécher le bout de mes chaussures. Il ne me fallut pourtant pas très longtemps pour reprendre mon chemin. Mais au lieu de continuer sur le trottoir, je pris le petit sentier de pierres lorsque je finis par l’atteindre. Et malgré les nombreuses recommandations en période de mauvaise tempête, mes pas me guidèrent vers le phare, dont le rayon lumineux éblouissait à chacun de ses passages le ciel.

Tu sais, je pense que Aeris a vu dans mon regard l’espoir qu’elle recherchait. Même s’il est désespéré, et peut être vain, à chaque fois qu’elle propose la possibilité que tu puisses rentrer, mon être entier frémit. Sans même que je n’ai eu à lui dire, ton enfant sait qu’au fond de moi, j’attends encore aujourd’hui ton retour. Il m’arrive de penser que le temps t’a joué un tour. Parce qu’il fallait que tu rentres dans une année exactement, selon ta promesse, tu as fini par te retrouver coincé dans un espace spatio-temporel déréglé. Combien de fois me suis-je dit que j’aurai dû t’offrir une nouvelle montre, pour que tu ne puisses plus prétendre que tu n’avais pas vu le temps passer. Au lieu de cela, tu gardes toujours quelque part, au fond de ta poche, une vieille montre que je t’ai offerte lorsque nous étions enfants. Des rejetons qui ne pouvaient se contenter que d’objets cassés pour prétendre posséder des objets de valeur.

Je me suis installé contre le phare, posant le panier d’osier que ta femme m’a préparé à mes côtés. Alors que j’en sors délicatement le repas, tout en scrutant au loin l’horizon, à la recherche de ton bateau, je sens entre mes doigts que ce n’est pas tout ce qui m’a été laissé. Et quelle fut ma surprise lorsque entre mes mains, je me retrouve avec une cruche de thé chaud et une couverture. Il ne me fallut même pas quelques secondes pour deviner qu’elle me les avait laissés consciemment dans le panier, se doutant que je n’allais pas retourner chez moi ce soir. Même moi, j’ose dire que ta femme est trop bonne pour toi.

Les minutes qui passaient me paraissaient être infinies. Je finis bien rapidement mon repas, et en silence, emmitouflé dans la couverture, j’attendais. À un moment, il a commencé à pleuvoir. Mais je ne l’ai même pas remarqué, me contentant de plisser des yeux pour discerner quoi que ce soit derrière ce rideau gris. Petit à petit, les bruits de l’océan laissèrent place au son assourdissant de l’averse et de la tempête, recouvrant autant ma vue, mes pensées, ma conscience et avec tout cela, la probabilité de ne jamais te voir revenir.

Je ne priais jamais. Toi non plus, d’ailleurs. Alors sans doute que tu te moquerais de moi, si tu me voyais faire. Mais j’ai joint mes mains, et j’ai prié. S’il doit exister un dieu dans ce monde, je veux assurer tes chances d’exaucer ta promesse, et de revenir. Pourtant, je savais que, où que tu te trouves, tu dois être heureux. Sur une nouvelle île, dont tu as toujours rêvé l’exotisme. Au fond de l’océan, là où tu t’es dévoué durant toute ta vie, corps et âme. Et cela, jusqu’au bout. Ou près de chez nous, à bord de ton navire, prêt à arriver, tout en te demandant si tu vas être accueilli à bras ouverts.

Au loin, un bateau s’approche, guidé par la lumière du phare, leur seul espoir de survie. Je ferme les yeux: pourvu qu’il s’agisse de toi.

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