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© 2020 F. Martin

Chapitre 2

Janvier 1913. Dans un petit village Français proche frontière. A l’école, un nouvel élève mystérieux retient l’attention. La guerre gronde. La folie guette.
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« Bonjour à tous, je m’appelle Marc ».
Le garçon se rassit prestement, le regard fixe, le dos bien droit. C’était un nouveau. Le maître l’avait placé au fond de la classe, près de la fenêtre cassée. En ce jour de rentrée après les fêtes de Noël, c’était un évènement. Tout le monde se connaissait à l’école. D’ailleurs, tout le monde se connaissait au village et ses environs. C’était pas difficile : ce trou n’avait pas accueilli de nouvelle famille depuis le siècle dernier. Nous étions une classe unique, des fils de paysans, entre six et treize ans. Les plus jeunes apprenaient encore à lire et écrire quand les plus vieux finissaient leur scolarité obligatoire. C’était ma dernière année. Dans quelques mois, je rejoindrai mon pater dans les champs : la fin des pupitres en bois, la fin des encriers qui tachent les doigts, la craie qui s’infiltre sous les manches des blouses. Et les copains.

Marc fit irruption dans ma vie comme une bombe à retardement. Physiquement, il en imposait. Avec une tête de plus que le mestre d’école lui-même, il dominait la classe comme un sémaphore. Sa parole était rare mais claquait du fond de la salle comme le martinet de mon pater. A la récré, il s’asseyait sous le seul arbre de la cour, un peuplier tout tordu dont les racines déformaient le sol. Il y déjeunait seul. Son regard franc et clair intimidait. Oui, ce jour de Janvier où Marc débarqua, ma vie prit un virage incompréhensible.

J’habitais un hameau distant de cinq bornes de l’école. Je venais et repartais à pied, quel que soit le temps, ma vieille gamelle sonnant contre ma cuisse. Seul. Les chemins de terre ne variaient pas beaucoup au fil des saisons. Tout était gris et triste. A la maison, mon pater se montrait tout aussi taciturne. A quarante ans passés, il en paraissait vingt de plus. Son corps était ravagé par le travail de la terre, une terre dure et ingrate. Le soir, on se rejoignait à la cuisine pour le repas, le plus souvent une soupe claire avec quelques morceaux de légumes que nous poursuivions du bout de la cuillère. Il ne levait pas la tête du repas. Une fois terminé, il se levait, remettait sa casquette et repartait à la traite. Plus tard, il reviendrait mettre quelques bûches dans l’âtre, se préparerait un café allongé de quelques gouttes de prune, bourrerait sa pipe, s’assiérait sur son tabouret en bois et laisserait son regard et son esprit s’abîmer dans le feu crépitant. Sans un mot.

 

Quelques jours après la rentrée, le mestre nous fit nous lever et chanter la Marseillaise pour célébrer l’élection du nouveau président Poincaré. Cet évènement cachait mal la fébrilité générale, de celle qui amène des lendemains troublés. L’Allemagne reformait les bataillons. Face à cette nouvelle provocation, tout le pays hurlait sa soif de revanche. Chez nous, seuls les plus vieux se souvenaient encore du conflit de 1870, jurant et crachant à son évocation, Bismarck en tête. Nous chantions, raide comme la justice, les bras croisés derrière le dos, le regard perdu au plafond. A la gloire de nos aïeux et la peste soit des Prussiens !

« On fait la route ensemble ?
Je me retournai. Marc me fixait avec un petit sourire en coin. Un petit coup de menton vers la ligne d’horizon, interrogateur.
– Euh, ouais.
Il me dépassa en trottinant, puis se retournant :
– T’attends quoi, pignouf ?
Je le rejoignis prestement en quelques foulées. Il souriait de toutes ses dents.

Nous marchions depuis un moment en silence, comme avec mon vieux. Je me lançai.
– Tu habites dans le coin ?
– Je fais le chemin avec toi. C’est pas pour tes beaux yeux.
Il souriait toujours. Il reprit.
– J’habite la ferme Descamps. Un peu plus loin. Et toi ?
– La ferme Blanc.
Silence.
– Tu viens d’où ? je veux dire, t’es pas du coin.
Il sourit de plus belle, me regarda du coin de l’œil.  Je me sentais comme un paysan sans éducation. Une minute passa. Il s’arrêta.
– Voilà mon chemin. Je te laisse.
Il regarda autour de lui, levant le menton, semblant humer l’air.
– Demain matin, au chant du coq, ici ?
– Pour sûr. ». Je levai la main en guise d’adieu.
Il enjamba la butte puis disparut. Je finis par me remettre en marche en hâtant le pas. Mon pater n’allait pas attendre la soupe, sans quoi le martinet sortirait de son tiroir.

 

Le lendemain matin, au lever du soleil, Marc se tenait au pied de la butte. Mes godillots crissaient sur le chemin humide et crasseux. Sans même se retourner, il me lança :
« Bien le bonjour, pignouf. Comment fut la nuit ?
– B… Bien. Et la tienne ?
– Pleine de rêves mon ami, pleine de rêves …
Il se retourna, enleva un brin d’herbe de sa bouche.
– Nous avons une grande et belle journée devant nous, la doctrine mon ami !
– Si tu le dis. Moi ça m’ennuie l’école, reniflai-je. Ma vie c’est la feute [1].
Die Erde ? La terre ? celle-ci ? fit-il en pointant son doigt tout autour de lui.
– La ferme.
– Mmm …
Il fit un pas de côté.
– Après toi. Ne nous mettons pas en retard.
Il rit, comme un ruisseau d’eau fraîche. Je me mis en marche, ma gamelle tintant contre ma jambe.
– Que vas-tu déjeuner ?
– Soupe.
– Ça te nourrit ? T’es pas épais pignouf.
Je lui lançai un regard triste.
– Rejoins-moi au déjeuner, sous l’arbre. »
Nous occupâmes la matinée de classe par une série de chants patriotiques. Marc chantait horriblement faux et très fort ; ça me faisait rire. Au déjeuner, je le rejoignis sous le platane. Je posai mes culottes entre deux grosses racines. Mon épaule touchait la sienne. Il pivota et me tendit un morceau de bœuf séché et un morceau de pain frais.
– Mange mon ami. A ce rythme, on n’aura pas besoin des Prussiens pour t’abattre.
– C’est … c’est ton déjeuner.
– Prends te dis-je. Tout ça qu’ils n’auront pas…
Je pris le pain et la viande. Je me sentais honteux mais j’étais affamé.
– Mâche bien. Va pas tout rendre.
Mon meilleur repas depuis des lunes. Je finis le festin par une pomme, que je coupai en deux d’un coup de couteau rapide. J’en tendis une moitié à Marc. Il prit le morceau avec naturel, opinant rapidement. Nous mangeâmes le fruit ensemble, la tête contre le tronc, le soleil perçait enfin les nuages gris, animant la cour d’ombres chinoises. Le mestre nous observait depuis le perron, accoudé à la grande fenêtre de l’entrée, suçotant sa pipe, ses petites lunettes rondes reflétaient le ciel ombrageux.
– Le mestre nous observe. Peut-être voudrait-il lui aussi un bout de pomme. Qu’en penses-tu ? fit Marc.
– Il déjeune déjà dans la petite cuisine, derrière la classe.
– Mmm … peut-être préfère-t-il les pommes croquées sous un platane.
Comme nous l’observions, le mestre éteignit sa pipe, la tapota contre la tablette en pierre de la fenêtre, puis pivota. Peu après, le carillon sonnait.
– Rappel à l’ordre pignouf, garde-à-vous !
Il se leva d’un bond, se frotta les mains contre ses culottes puis se tint immobile, le visage magnifié par le soleil. Il se tourna vers moi.
– Des envies de désertion ?
– Mon vieux me dérouillerait.
– Ton pater ne t’a pas à la bonne on dirait …
Je me levai. Le second carillon sonna.

Sur le chemin de retour, nous nous hâtions lentement, Marc s’arrêtait ici et là, arrachant un brin d’herbe, jouant avec un caillou du bout de sa godasse, montant sur une butte et observant je-ne-sais-quoi. Tout semblait l’attirer. Au début, ce petit jeu me rendait nerveux. Tout retard à la ferme se solderait par une dérouillée. Et puis, au fil des jours, je me surpris à attendre impatiemment la fin de l’école et nos jeux sur le chemin du retour : une butte à gravir, un ruisseau à suivre, un arbre à escalader, des champs à explorer. Et surtout rêvasser. Un soir que nous nous tenions côte à côte, allongé contre une butte, le nez dans les nuages, les bras entrecroisés derrière la nuque, j’osai le questionner à nouveau sur ses origines.
– Tu viens d’où ? … avant ici.
Marc souligna la question par un bref mouvement de sourcils.
– Proche-frontière.
– Vous vous êtes installés avec toute ta famille à Descamps ?
– Seulement moi et mon pater.
Il se retourna et me dévisagea.
– Tu as quel âge ?
La question me prit un peu de court.
– Douze ans, treize bientôt. Et toi ?
Je l’observai du coin de l’œil. Ma question le fit sourire. Il répondit d’un air malicieux.
– A ton avis ?
– … Tu as mon âge ?
– Pas loin, trois ans passés.
Il se remit sur le dos. Je restai interdit par l’incongruité de sa réponse.
– Trois très longues années, finit-il.
Il se leva finalement, balaya ses culottes et mit ses mains sur les hanches.
– Il est l’heure mon ami, le soleil en a presque terminé avec sa journée. Le pater aussi. Rentrons et évitons le martinet cette fois encore.

A la maison, nous soupâmes dans une ambiance morne. Lorsque les assiettes furent vides, mon pater brisa le silence d’une voix rauque :
– Parait qu’y’a un nouveau dans ta classe.
Il me fixa durement. J’opinai du chef.
– Marc. Il est arrivé il y a quelques semaines déjà.
– C’est comme ça qu’il s’appelle ? Marc ?
– Oui. Pourquoi ?
Je regrettai mon effronterie. Il détestait qu’on réponde à une question par une autre.
– Marc comment ? fit-il en haussant subitement le ton. C’est quoi son nom de famille ?
Je haussai les épaules.
– Tu l’connais depuis des semaines et tu connais pas son nom ?
– Non.
– Mais vous parlez j’crois ?
– … »
La conversation se termina ainsi. Il se leva, mit sa casquette et quitta la pièce. Plus tard, dans mon lit, je me posai mille questions, à commencer par me demander pourquoi mon pater s’intéressait à Marc et surtout comment il avait su que je traînais avec lui. J’avais besoin d’en savoir plus sur mon nouvel ami. C’était décidé : le lendemain, je m’introduirais dans la salle de classe pour jeter un œil au grand livre de classe.

 

Je rejoignis Marc au chant du coq et nous fîmes le chemin silencieusement. Tout à mes pensées, je ne prêtai pas attention à ses coups d’œil inquiets. La matinée passa rapidement. Quand le carillon sonna, je sortis avec Marc, m’installa contre le platane en sa compagnie puis me levai.
– Je dois aller à la pissotière.
Tout à son déjeuner, Marc me regarda à peine. Je me dirigeai vers les baraques, derrière le bâtiment principal. A l’angle du bâtiment, je bifurquai légèrement puis, à mi-chemin, je fis demi-tour, accélérant le pas vers la porte de derrière. J’enlevai mes godillots puis crapahutai dans le couloir. Je pénétrai dans la salle de classe, toujours accroupi. Le grand cahier de classe était dans le premier tiroir. Comme je m’y attendais, le mestre y avait laissé la clef. Je l’ouvris, tirai le grand livre sur mes genoux et fis rapidement défiler les feuillets jusque 1913.  Une liste de noms, des dates de naissance, des notes, des classements. Puis tout en bas, inscrit d’une écriture hésitante et dans une encre plus foncée, le prénom et la première lettre du nom de famille de mon ami, ainsi que sa date de naissance. Marc W 29 Février 1900. Il avait donc douze ans et fêterait ses treize ans dans quelques jours seulement. Je remis la livre dans le tiroir et repartis en sens inverse, mes godillots au bout des doigts. De retour sous le platane, Marc souleva un sourcil.
– T’as la chaude pisse ?
– Euh … non. Je me suis un peu oublié je crois.
– Dans la pissotière ? Eh bien mon ami, tous ces chants de guerre que le bon mestre nous fait répéter te mettent l’esprit à l’envers.
Silence. Il coula un regard de biais.
– Tu enlèves tes godillots pour aller au coin ?
Surpris, je regardai mes pieds : je n’avais pas relacé mes chaussures. Je rectifiai et lançai, bravache :
– Je ne vais quand même pas m’emmerder !
D’abord interloqué, Marc partit d’un rire aussi soudain que sonore, mon rire se mêla au sien. La cour résonna longtemps de nos éclats.

Sur le chemin du retour, je brûlai de le questionner. Je finis par me lancer :
– C’est quand ton anniversaire ?
– Oh ça … Je ne suis pas pressé de grandir.
Il reprit, plus grave.
– Les temps changent mon ami. La guerre gronde. Bientôt les pères brandiront la baïonnette, casque en fer et boue jusqu’à la taille. Et puis, ce seront leurs fils…
– Ils ne viendront pas nous chercher. Nous sommes trop jeunes. Si nous partions tous, qui travaillerait la terre ?
– Les femmes, nos sœurs, nos mères.
– Je n’ai ni sœur ni mère.
Il s’arrêta et je crus qu’il allait disparaître sans me donner de réponse, mais il ajouta, plus bas :
– Nous avons décidément beaucoup en commun.
Son expression se fit plus grave. Il me donna une bourrade à l’épaule puis tourna les talons.
Le soir même, aucun mot ne fut échangé avec mon pater, ce qui me soulagea. Dans mon lit, je songeai aux mots de Marc. La guerre, les fils en guise de chair à canon, les mères et les sœurs absentes. Un tourbillon dont le délicieux et grandissant mystère m’aspirait comme un tourbillon.

 

Comme nous marchions dans les brumes d’un matin particulièrement doux, Marc et moi évoquions les vacances d’été, planifiant des journées de pêche, des cabanes dans les arbres, des courses dans les champs de blé. L’avenir semblait sans nuage, sans ombre, sans soucis. A l’école, le mestre avait la mine des mauvais jours et ne cessait de jeter des regards mi-courroucés mi-inquiets vers Marc puis vers moi. A la pause déjeuner, nous continuions à parler de la fin des classes avec enthousiasme. Le mestre nous observait à nouveau depuis le perron, tirant nerveusement sur sa pipe. Marc le fixait en retour, le défiant. Quand le mestre retourna finalement dans le bâtiment, Marc s’esclaffa.
– Décidément, nous fascinons le mestre. Est-ce que cela nous flatte ? fit-il en tournant la tête vers moi.
Je répondis, goguenard, en gonflant ma voix.
– Cela nous flatte et cela nous amuse. Nous sommes un grand sujet d’intérêt.
– Tout à fait mon ami, nous avons toute son attention je crois.
Et il ricana.
Le carillon sonna la fin de cet interlude. Ragaillardi, je lançai :
– Allons-nous tenter de le rassurer ?
– Peuh ! bien au contraire ! Nous allons lui montrer que nous ne nous laissons pas intimider.
Il fit un clin d’œil, se leva, me tendit sa main.
– Ensemble contre les ancêtres, les chants haineux et le martinet ?
– Pour sûr !
Je tendis ma main et Marc me souleva littéralement de terre.  Nous courûmes ensemble vers la classe, riant à gorge déployée.
L’après-midi, Marc fit la statue, le regard pointé vers le mestre, cillant à peine. Le mestre ne semblait pas vouloir répondre à cette provocation. Alors Marc commença à faire de drôle de bruits avec sa bouche, éructant, s’excusant, puis pétant, s’excusant encore. La classe se mit à vrombir de rires étouffés. Le mestre claqua sa règle contre le tableau, l’œil sévère. Comme nous étions devenus inséparables, les coups d’éclats de Marc rejaillissaient sur moi. La classe se termina plus tôt que d’habitude. En sortant de l’école, le regard de mes camarades sur moi changea subtilement, en un mélange de fascination et de respect. Sur le chemin du retour, Marc et moi préparâmes quelques actions concertées pour le lendemain. Puis nous nous séparâmes en répétant notre nouvelle devise : « Ensemble contre les ancêtres, les chants haineux et le martinet ».  Dans cette douce insouciance, la présence du mestre dans ma cuisine me fit l’effet d’un bain d’eau glacé.

 

Mon pater était lourdement accoudé à la table, le regard dans le vide. Le mestre était debout dans le coin opposé de la pièce. Il me jeta un regard de biais, puis opina brièvement du chef.
– Marc.
Je regardai mon pater, qui ne broncha pas. Le mestre attendit un bref moment puis continua.
– Peut-être devrais-tu t’asseoir avec ton père. Nous aimerions discuter avec toi, n’est-ce pas Adrien ?
Encore sous le choc, je posai ma gamelle, approchai un tabouret, puis m’assis tout en cherchant à capter l’attention de mon pater. Un lourd silence s’installa. La pièce déjà peu éclairée s’assombrit encore. Le mestre se racla la gorge puis finit par se lancer.
– Nous avons un souci, Marc. Depuis quelques temps, tu … tu sembles différent. J’ai remarqué que tu discutais beaucoup avec un nouveau camarade, n’est-ce-pas ?
– Je … oui, avec … Marc.
Silence. Mon pater serrait les poings et les traits de son visage étaient tirés. Je déglutis profondément et repris, déjà au supplice.
– Marc est mon ami. Que se passe-t-il ? Si c’est à propos du grand livre …
– Depuis quand êtes-vous amis, toi et … ce Marc ? reprit le mestre.
– Depuis la rentrée de Noël.
Nouveau silence. La pièce rétrécit brutalement.
– Papa ? parle-moi !
Ma voix tremblait de peur. Mon pater se leva subitement, je reculai par instinct, faisant crisser le tabouret.
– Fils, il n’y a pas de … ce Marc. Ton ami n’existe pas. Il est dans ta tête. Tu es Marc.
Je ne reconnus pas la voix de mon pater. L’air me manquait.
– Non. Dans le grand livre … Il y a son prénom, son nom de famille, sa date de naissance.
Le mestre me coupa.
– Quel nom ?
– Juste une lettre, W.
Le mestre et mon pater échangèrent un bref regard. Le mestre reprit.
– Et sa date de naissance je te prie ?
– Le 29 Février 1900. Je m’en souviens parce que c’est une année bissextile je crois.
J’esquissai un rictus contrit, mêlé des premières larmes le long de mes joues.
– Le jour qui n’existe pas …
Pour la première fois de ma vie, je vis mon pater sangloter. Le mestre expira longuement puis s’adressa encore à moi :
– Mon garçon, cet autre … Marc n’existe que dans ton imagination.
Brève hésitation.
– C’est toi qui l’as inscrit dans le grand livre. W est pour Wilttigheim, le nom de jeune fille de ta mère, paix ait son âme. La date de naissance … comment t’expliquer simplement : tu ne pouvais pas le savoir. Il n’existe pas de 29 Février 1900. C’est un jour impossible dans le calendrier, une anomalie.
Silence. Mon pater séchait ses larmes avec la manche de sa chemise. Le mestre conclut:
– Tout ira bien Marc. Tu vas prendre quelques jours pour te reposer.
Il se leva.
– Adrien, je peux te dire quelques mots.

Mon pater se leva et accompagna le mestre dehors. Je tendis l’oreille fébrilement.
– Ecoute Adrien, je te le dis comme un ami. Tu dois prendre soin de ton fils. La mort de sa mère l’a beaucoup affecté. Il est fragile.
Il reprit.
– Tu travailles trop. Ta ferme peut se passer de quelques travaux. Passe du temps avec lui. Le travail au grand air devrait lui faire du bien.
– Juliette… l’aimait plus que tout. Marc a besoin d’un amour que je ne peux lui donner. Je … elle me manque tellement.
– Je le sais mon ami. Au village, son décès brutal nous a tous beaucoup affectés.
Après un long silence, il reprit :
– Un 29 Février 1900… Pourquoi cette date ?
Il bourra sa pipe puis l’alluma, prit quelques grosses bouffées.
– Son esprit … l’amène ailleurs. Il est différent.
Il pouffa légèrement.
– Un jour impossible pour un ami qui n’existe pas …
Il mit une main sur l’épaule de mon pater puis s’éloigna.

 

La grande guerre vint l’année suivante et ravagea le pays. Mon père fut tué au front et je repris la ferme. Le mestre en revint estropié mais reprit son poste à l’école. Il me rendait visite de temps en temps, nous parlions de la paix et des promesses du lendemain. Les shrapnels de la guerre le rattrapèrent et il mourut en Janvier 1936. Je retournai à ma solitude. Cette année-là, l’hiver fut exceptionnellement dur, rendant le travail de la terre impossible. Le dernier jour du mois de Février, au petit matin, une silhouette se dessina au loin, dans la brume. Je me tenais contre le chambranle de la porte, sirotant mon café-prune. La lumière du soleil matinal rasant les bans de brume donnait à la scène une couleur mordorée surnaturelle. Aveuglé, je mis la main en visière. L’homme venait à moi. Grand, mince, habillé d’un costume et portant le chapeau, il tenait une valise à la main et marchait avec entrain. A deux pas de moi, il s’arrêta, posa sa valise, enleva son chapeau et leva le menton comme pour humer l’air. Ses yeux se posèrent sur moi.
– Bien le bonjour, pignouf. Crois-tu en l’impossible ?
C’était un 29 Février 1936.

 

FIN

 

[1] La terre en patois Lorrain. NDLA

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