Créé le: 03.09.2020
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Le Jour d’avant

Fantastique, Nouvelle

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Le vingt-neuf février est-il un jour comme les autres ? Peut-être bien. Après tout, il a sa place dans notre calendrier une fois tous les quatre ans. Oui, mais qu’en est-il en réalité ? Et si, par habitude, il nous arrivait de traverser ce jour comme s’il n’existait pas…
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Lorsque Daniel s’éveilla, le jour naissant filtrait à travers les stores, traçant sur le mur blanc de fines raies lumineuses dans lesquelles virevoltaient quelques grains de poussière. Au loin, une mésange lançait son appel matinal dans la brume. Le jeune homme fit un mouvement machinal en direction de la table de nuit pour attraper sa montre, grimaça de douleur ; des élancements lui tenaillaient le dos, les épaules, étirant leurs griffes de souffrance jusque dans ses poignets et, à sa grande surprise, descendaient également le long de son bassin et de ses jambes. Dans sa poitrine, son cœur se mit à battre plus fort. Il avait beau réfléchir, il ne se souvenait pas d’avoir malmené son corps les jours précédents, en tout cas certainement pas à ce point-là. Il avait peut-être de la fièvre… Avec précaution, il leva une main tremblante et l’appliqua sur son front, où perlaient de petites gouttes de sueur. La température n’était pas excessive, et il ne se sentait pas réellement malade. En revanche, de faibles picotements dans sa paume l’intriguèrent et, en y regardant de plus près, il découvrit de petites coupures et quelques croûtes de sang séché. Gagné peu à peu par l’inquiétude, il ouvrit fébrilement son autre main, la droite, mais celle-ci était intacte. Était-il tombé, récemment ? Daniel secoua la tête. Non, il ne se rappelait pas une chute quelconque. Il peinait de plus en plus à respirer. Sentant la panique l’envahir, il se leva péniblement pour aller ouvrir la fenêtre. Il ferma les yeux et aspira quelques goulées d’air frais pour se calmer. L’humidité du petit matin se déposait sur sa peau, lui apportant une fraîcheur bienvenue. Quand il commença à frissonner, il s’éloigna et retourna vers son lit, où il s’assit tout en interrogeant du regard la belle montre ancienne que lui avait envoyée son grand-père pour ses vingt-six ans, et qui trônait toujours sur la table de chevet. Sept heures moins vingt. Un peu tôt, pour un samedi… Pensif, il détailla du regard le magnifique objet de collection, dont les aiguilles dorées, ciselées avec une grande finesse, se détachaient nettement sur le fond bleu marine où les chiffres et les traits des minutes scintillaient tels des étoiles. Tout autour du cadran, couleur d’or lui-aussi, étaient sculptés des motifs végétaux d’une rare précision. Daniel adorait cet objet. Il le caressa du bout des doigts avant de le glisser à son poignet. Le contact froid du métal acheva de le tirer de sa torpeur et il se mit à respirer plus librement. Il avait sans doute pris une mauvaise position pour dormir, cela expliquait ses courbatures… Il se leva et se rendit dans la cuisine pour se préparer une énorme tasse de café. Alors que la douce odeur des grains torréfiés se répandait dans la pièce et lui chatouillait les narines, son attention fut attirée par un reflet brillant sur la table recouverte d’une toile cirée. Il s’approcha, étonné. Il s’agissait d’une sorte de chaînette, au bout de laquelle pendait un médaillon en forme de cœur avec un A stylisé gravé dessus. Son cœur manqua un battement quand il trouva, sous le mystérieux bijou, un morceau de papier déchiré sur lequel avait été griffonné à la hâte un numéro de téléphone. Le papier était taché de sang.

 

Daniel avait dû s’asseoir sous l’effet du vertige qui s’était emparé de lui. Il reprenait peu à peu ses esprits, jetant des regards apeurés en direction des deux objets inconnus qui s’étalaient sur la table. C’était absolument incompréhensible ! Comment étaient-ils parvenus jusqu’ici ? A qui appartenaient-ils ? Au-dehors, le soleil, hésitant, dardait de timides rayons à travers le brouillard qui se dissipait lentement. Le jeune homme pris une grande inspiration et décida de tirer toute cette histoire au clair. Qu’avait-il fait de sa journée de la veille ? Comme tous les vendredis, il était allé travailler, il avait déjeuné avec deux de ses collègues le midi au petit restaurant italien de la rue d’à côté, le soir il avait quitté l’entreprise un peu plus tôt pour passer chercher un colis au bureau de poste, puis il était rentré directement chez lui et avait passé la soirée à regarder des films. Il se passa la main sur les yeux. Rien de tout ceci n’expliquait les bizarreries auquel il était confronté depuis son réveil. Peut-être avait-il oublié un détail ? Il avisa sa montre. On était le premier mars. La journée d’hier correspondait donc au vendredi vingt-huit février. Non, décidément, cela ne lui disait rien. Il se leva et alla se camper devant le calendrier mural, celui avec des photos de chiens et de chats – il ne restait plus guère de choix quand les pompiers étaient passés le voir, sinon il en aurait sûrement pris un autre. La stupeur le cloua sur place. Aujourd’hui n’était pas le premier mars, mais le vingt-neuf février ! C’était une année bissextile. La mémoire lui revint, ils en avaient vaguement parlé au boulot, quelques semaines auparavant. Daniel regarda à nouveau sa montre. Ce n’était pas logique. Année bissextile ou pas, elle aurait dû indiquer le nombre 29. Haussant les épaules, il se dit que le bouton de réglage des jours avait dû tourner tout seul, à cause du frottement contre sa manche. Oui, mais il ne comprenait toujours pas la présence, dans son appartement, de deux objets qu’il n’avait jamais vus de sa vie… C’est alors qu’un détail s’imposa à lui. Dans la pièce d’en face, la box d’accès à internet jetait ses chiffres luminescents dans la pénombre du salon aux volets clos, lueur fantomatique qui se reflétait sur les parois du meuble TV. Elle indiquait 07:26  01/03/2020. Un frisson glacé parcourut le corps du jeune homme, dont le rythme cardiaque semblait s’être arrêté. Il y avait une raison logique à tout cela. Il devait y avoir une raison. Une coupure électrique ? Une mauvaise blague ? Ou bien devenait-il fou ? Pendant une demi-heure, il se repassa en mémoire tous les événements de la veille, ceux de la matinée, réétudia toutes les preuves les unes après les autres, et arriva à la conclusion suivante : on était dimanche premier mars, et il n’avait plus aucun souvenir de sa journée du samedi vingt-neuf février. Le médaillon et le bout de papier avait dû atterrir chez lui au cours de ce fameux jour. La rationalité de cette explication le rassura un peu, mais il restait troublé par son amnésie passagère. Il avait déjà entendu parler de ce genre d’histoire, des personnes qui se réveillaient à des kilomètres de chez elles, occultant parfois de leur mémoire une semaine entière de leur vie tout en continuant à interagir avec leur environnement de manière a priori normale. Devait-il consulter un médecin ? Un psy ? Était-il en dépression ? Tout en remuant ces sombres pensées, il triturait sa montre, jouant distraitement avec le bouton de réglage des heures. Puis, il se prit la tête entre les mains et tenta de faire le vide dans son esprit. Il se concentra sur les sons présents dans la pièce, força sa respiration à s’apaiser. Une douce chaleur sur ses paupières lui fit ouvrir les yeux. Le soleil se levait au ras de l’horizon. Le soleil… Avec un hoquet de surprise, il se précipita dans le salon. La box indiquait 07:04  01/03/2020. Autrement dit, le temps avait reculé de vingt-deux minutes…

 

Daniel tournait en rond dans son appartement, s’évertuant à ne pas céder à la panique, le téléphone dans sa main valide. Ses pas faisaient craquer le parquet, résonnaient contre le carrelage tandis qu’il passait de pièce en pièce, en proie à l’indécision. Devait-il appeler un médecin ? Non, personne ne lui répondrait un dimanche. Les urgences alors ? Pour leur dire quoi ? « Je pense que je suis fou, est-ce que vous pouvez venir me chercher ? » C’était insensé. Une idée stupide lui traversa alors l’esprit. Après tout, pourquoi pas ? Au moins, il serait fixé. Il stoppa net au milieu du couloir, leva son poignet gauche et plaça sa montre au niveau de son visage. Il se positionna face à la box internet, de manière à pouvoir surveiller les deux objets en même temps. Il se mordilla les lèvres quelques secondes, puis se lança. Du bout de ses doigts tremblotants, il appliqua une petite pression sur le bouton de réglage des heures, reculant ainsi de dix minutes exactement. Ce qu’il vit alors le figea sur place. En face de lui, les chiffres lumineux venaient de passer de 08:13 à 08:03…

 

Au bout de plusieurs essais, Daniel avait confirmé ses premières observations : le temps qu’il imposait à sa montre grâce à la molette de réglage devenait le temps réel là où il se trouvait. C’était du pur délire, et il luttait à la fois contre une terreur sans nom et une excitation croissante. Toutefois, il commençait à s’habituer à la situation et à retrouver un peu de sérénité. Par la fenêtre, le soleil s’était levé quatre ou cinq fois pour lui ce matin, et il avait dû se préparer une nouvelle tasse de café, la première ayant disparu. Le jeune homme soupira et se dit que, quitte à devenir cinglé, autant en profiter. Il résolut donc d’éclaircir le mystère de cette journée du vingt-neuf février de la seule façon qui lui semblait possible : il allait remonter le temps de vingt-quatre heures et il verrait bien ce qui se passerait. En lui, l’appréhension de ce qu’il allait découvrir se mêlait au désir impérieux de savoir. Le sang sur le papier, surtout, l’inquiétait. Mais même s’il avait commis l’irréparable, il préférait affronter la situation plutôt que de rester dans l’incertitude. Il retourna dans sa chambre, ferma la fenêtre. Il se glissa dans son lit, avala nerveusement sa salive et fit reculer l’aiguille des minutes jusqu’au samedi à 07:00. Il sombra aussitôt dans le sommeil.

 

La pluie tambourinait sur le toit, parfois interrompue par des rafales de vent. Daniel ouvrit les yeux et fixa le plafond au-dessus de sa tête. Prudemment, il souleva un bras. Aucune douleur. Il se redressa complètement et approcha ses mains de son visage. Pas la moindre égratignure. Il resta un moment assis dans son lit à écouter les gouttes rebondir sur les tuiles en un clapotis régulier, apaisant. Est-ce qu’il n’avait pas tout simplement rêvé ? Il saisit sa montre et l’enfila sur son poignet. Le 29 février, 07:12. Évidemment. Il alla tout de même vérifier la date sur la box, ainsi que l’absence du médaillon et du numéro de téléphone dans la cuisine. Tout paraissait normal. Il soupira de soulagement et entreprit de se préparer un solide petit-déjeuner.

 

La matinée passa tranquillement. Daniel resta devant son ordinateur à chercher des informations sur le net et à répondre à quelques mails. A l’extérieur, la pluie avait redoublé, empêchant toute sortie. Le temps s’améliora sensiblement en fin d’après-midi, et le jeune homme se décida à sortir prendre l’air. L’humidité s’infiltrait partout et il resserra son manteau contre lui pour réchauffer son corps. De la buée sortait de sa bouche entrouverte alors qu’il marchait d’un pas rapide le long du parc. Il traversa une rue principale, tourna à gauche et suivit l’avenue jusqu’à une petite place, où il s’arrêta un instant. Un jeune couple se promenait main dans la main en se taquinant gentiment. En face, quelques passants échangeaient des paroles tout en contemplant la vitrine des magasins. Une mère lisait, assise sur un banc, pendant que sa petite fille s’amusait en sautillant sur les pavés sans toucher les bords. Daniel se laissa bercer par les sons, les odeurs de la ville, puis il alla s’installer sur un banc vide. Les mains dans les poches, il demeura un petit moment à observer la vie qui circulait sur la place, perdu dans ses pensées.

 

Tout bascula brutalement. Un crissement de pneu à déchirer les tympans. Un cri de femme. Des yeux bleus agrandis par la terreur. Le jeune homme ne se posa aucune question. Agissant de manière presque instinctive, il se leva d’un bond, franchit en une fraction de seconde la distance qui le séparait de la petite fille, l’attrapa au vol et roula sur le sol. La voiture, qui avait emprunté un sens interdit, s’éloigna dans un ronflement de moteur. La respiration hachée, Daniel tremblait de tous ses membres. Il était tétanisé. Entre ses bras, la petite frémissait, sanglotant doucement. Il desserra un peu son étreinte pour lui permettre de reprendre son souffle. Un bruit de talons. La mère se jeta à genoux, en pleurs elle aussi. Elle agrippa son enfant, et la serra très fort contre son cœur en murmurant son nom. Autour d’eux, les badauds s’étaient attroupés, les uns scandalisés par l’attitude du chauffard qui s’était lâchement enfui sans demander son reste, les autres émerveillés par le miracle du sauvetage de la petite fille. La mère plongea soudain ses yeux plein de larmes dans ceux de Daniel, qui put y lire toute la reconnaissance du monde.

 

La foule s’était peu à peu dispersée. Quelqu’un avait appelé une ambulance et l’on avait pris en charge la petite, qui était surtout choquée par l’événement, et Daniel dont les blessures étaient mineures : quelques contusions et la paume de la main gauche éraflée. Quand les secours se furent éloignés, la jeune femme eut enfin la possibilité de parler seule à seul avec le héros du jour. La voix brisée par l’émotion, elle ne s’arrêtait plus de pleurer depuis l’incident, et elle balbutiait de manière tout à fait charmante en rougissant, ne sachant pas comment exprimer sa gratitude au jeune homme. Elle s’appelait Amandine. Sa fille, Maëva, était toute sa vie depuis qu’elle s’était séparée de son mari, et elle n’aurait pas supporté de la perdre. Si elle pouvait faire quoi que ce soit pour lui… Et elle avait ouvert son sac, arraché une page de son agenda, puis noté son numéro au stylo sur le bout de papier avant de le tendre à Daniel. Ce dernier la remercia à son tour et, avant qu’il ait pu faire le moindre geste, la jeune femme dégrafa l’attache du médaillon qu’elle portait autour du cou et insista pour qu’il l’accepte en gage de sa reconnaissance. Gêné, le jeune homme voulut protester, mais elle lui adressa son plus beau sourire, tourna les talons et s’en alla en tenant sa fille par la main. Daniel sourit à son tour en serrant le morceau de papier dans sa main gauche. Il se souvint des traces de sang qu’il avait trouvées la veille sur le même objet. C’était donc le sien…

 

Une fois le choc passé, le jeune homme prit le chemin de retour jusqu’à son appartement, le cœur gonflé de fierté à l’idée d’avoir accompli un acte de bravoure et d’avoir sauvé la vie d’une enfant. Mais il y avait quelque chose d’autre, quelque chose de plus insidieux et de plus délicieux à la fois. Quelque chose qui avait un rapport avec le sourire d’Amandine… Il rentra chez lui, déposa le médaillon et le numéro de téléphone sur la table de la cuisine, prit une douche et, vaincu par la fatigue et l’émotion, se traîna jusqu’à son lit.

 

L’aube perçait par les stores à demi fermés, tissant des fils de lumière contre le mur. Une fois que le brouillard serait levé, ce serait sans doute une belle journée. Daniel n’eut pas besoin d’esquisser le moindre mouvement pour deviner qu’il était perclus de courbatures. Ni de regarder sa main gauche pour vérifier qu’il y avait bien des traces d’écorchures. Il savait aussi ce qui l’attendait sur la table de la cuisine. La différence avec la veille, c’est qu’il connaissait maintenant les raisons de leur existence ; toutes les pièces du puzzle s’imbriquaient parfaitement. Il resta quelques temps allongé sous les couvertures, immobile, plongé dans ses pensées. Et si tout cela n’avait été qu’un rêve ? Il décida que cela lui importait peu. Mais, tout en souriant largement, il se dit qu’il aurait été vraiment dommage de ne pas vivre cette journée du samedi vingt-neuf février.

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