En alexandrins rimés, l'histoire d'un Pape... qui n'est pas très catholique...
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« Le Jeune Homme et le Pape » est une fantaisie

qui donne libre cours à des acrobaties.

Cette nouvelle écrite en vers alexandrins,

dans le respect des lois, retrace avec entrain

l’aventureux parcours d’un ogre polygame

que le Destin fit Pape et que Zeus rendit Flamme.

L’auteur la dédicace aux amoureux des vents,

aux penseurs touche-à-tout férus de jeux savants.

 

*

 

LE JEUNE HOMME

 

Quel honneur d’être ici ! Merci Monsieur le Pape !

Moi, l’enfant bourricot, compagnon de Priape,

me voici devant vous, l’homme au savoir joyeux.

Je me sens traversé de souffles merveilleux.

À Rome l’éternelle, à la cité divine,

à ce forum antique où les sages ruminent,

où l’art et la raison se tiennent par la main,

à ce lieu désiré mènent tous les chemins.

 

LE PAPE

 

Rome, à l’humanité, lègue nombre d’échelles :

la force de César ; l’esprit de Marc-Aurèle ;

les chants miraculeux des poètes latins ;

les vertus qui font vivre au soleil du destin ;

la recherche du beau ; le travail du courage ;

les arts de ces géants que sont Le Caravage,

Cellini, Michel-Ange… explorateurs du goût.

Et Rome lègue aussi l’Église et les égouts…

 

LE JEUNE HOMME

 

Monsieur le Pape, on dit que c’est pour une blonde

que vous avez voulu cueillir les fruits du monde.

 

LE PAPE

 

Une Blonde, il est vrai, m’a beaucoup stimulé…

J’en parlerai plus tard… Il y a d’autres clés.

L’enfance, par exemple… être à la découverte…

être attentif à tout… avoir une âme offerte

aux jeux que le hasard nous lance à l’improviste.

J’étais un garçon fou, je prospectais les pistes.

Apprendre à regarder… j’ai commencé très tôt.

La promenade est un de mes besoins vitaux.

Ramasser des cailloux, les tenir dans ma paume…

Ces créations du temps sont témoins d’un royaume

où la durée enchante, où la trace éblouit.

En montagne, en forêt, j’ai le coeur réjoui.

Je vois dans un bosquet la tête de Verlaine.

Apparaît sur un tronc le visage d’Hélène.

Feuille en forme d’espoir, fleur en forme de coq.

La cétoine atterrit sur le tarin d’un roc.

Incroyables couleurs qu’éternue la nature !

Un gentil cerf me dit : « Sur mes nobles ramures,

accroche tes habits, puis baigne-toi tout nu

dans ce torrent fougueux à l’orchestre charnu ! »

 

LE JEUNE HOMME

 

Dieu vous a-t-il souri dans vos tendres années ?

 

LE PAPE

 

Un seul dieu n’avait pas assez de cheminées

pour les multiples feux que j’allumais partout.

Il me fallait vingt dieux : un dieu pour les poutous,

un dieu pour les paris, un dieu pour la bataille,

un pour la déraison, un pour les funérailles,

un pour bien rigoler, j’en passe et des meilleurs…

Ne croyez pas, mon cher, que les dieux sont ailleurs !

En nous, autour de nous, ils animent le monde.

Ressentir le sacré, c’est entrer dans la ronde

que forment les soupirs d’un ange soprano,

les liens inattendus des nombres cardinaux,

les éléments rusés de la géométrie,

les interrogations de la philosophie,

les lettres du voyant, les gestes du soldat.

 

LE JEUNE HOMME

 

À l’âge de seize ans, quels étaient vos dadas ?

 

LE PAPE

 

J’étais – et je le suis encore – un fanatique

de la littérature et des mathématiques.

J’aimais Bison Ravi, je pratiquais ses jeux.

J’exerçais mon plaisir à choquer les grincheux.

Me nourrir de grammaire, alterner vers et prose,

consulter les dicos, faire asseoir une chose

sur un lit de bons mots, tels étaient mes délices,

mes orgues, mes amours – et d’autrui les supplices…

Mon savoir étonnant, je le dois à l’attrait

de l’écrit ciselé, du texte sans regrets.

Euclide, Euler et Gauss, voilà de sacrés zèbres

qui ont pour moi compté ! L’analyse et l’algèbre,

la règle et le compas, l’univers de Cantor,

les preuves de Gödel, je le jure par Thor,

sont le plus bel hommage à notre intelligence.

Pour résoudre un problème, il faut que l’esprit danse.

Il doit imaginer de fabuleux objets,

draguer tous azimuts, suivre mille trajets.

Ouverture et rigueur, travail de longue haleine,

incroyable voyage en terre surhumaine.

Les lettres et les maths peuvent se rencontrer

dans plusieurs cabarets. J’ai beaucoup fréquenté

les bars de l’Oulipo, de la ’Pataphysique,

de la philosophie et de l’humour zutique.

Les nombres de Stirling et les nombres de Bell

fournissent des outils qu’un savant ménestrel

peut user à loisir pour épuiser les crimes

que la strophe commet en épousant la rime.

L’anagramme permute et l’acrostiche ourdit.

Le tautogramme étonne et l’énigme étourdit.

Et j’ai bien d’autres tours dans mon sac de trouvère.

Je dispose les mots sur des grilles sévères

que la bosse des maths cogne avec fermeté

pour unir la bohème à la complexité.

Faustroll et Wittgenstein ont ouvert la fenêtre

au calcul dictateur. Il a fourré son être

dans le ventre accueillant de l’usine à penser.

Depuis, elle produit des espaces plissés

et de l’ontologie à passer sous silence.

Mais Saint Thomas d’Aquin, docteur en truculence,

avait déjà compris qu’en forçant la raison

nous pouvons obtenir d’amusantes prisons.

 

LE JEUNE HOMME

 

Votre Sérénité, y a-t-il d’autre plaines

dont vous aimez les vents, les rus, les marjolaines ?

 

LE PAPE

 

Bien sûr, j’ai lu Darwin et je m’en suis nourri.

Et Morris et Lorenz imprègnent mon esprit.

 

LE JEUNE HOMME

 

Mais Darwin n’est-il pas le désespoir des prêtres ?

 

LE PAPE

 

Le désespoir des sots, des filous et des piètres.

Un singe vit en moi, je veux m’en souvenir.

Ce n’est pas d’un mandrill que nous devons rougir,

mais d’un refus de voir la vérité en face.

 

LE JEUNE HOMME

 

À Messieurs Freud et Jung, vous donnez quelle place ?

 

LE PAPE

 

J’applaudis les chercheurs. Ces caïds ont ouvert

un tunnel qui s’enfonce au coeur de nos enfers.

Ont-ils vu juste ou faux ? L’enquête continue…

De nouveaux crânes d’oeuf pèsent les inconnues.

Et les biais cognitifs se pressent pour entrer

dans les livres de poche et les gros illustrés.

 

LE JEUNE HOMME

 

La physique moderne, a-t-elle en vous des pousses ?

 

LE PAPE

 

Le chat de Schrödinger s’efface-t-il en douce ?

Un trou noir engloutit les flèches d’Apollon.

L’espace de Hilbert intrique les photons.

Les tenseurs font valser le mètre et la seconde.

L’univers paraît fou, le fantastique abonde.

Nos esprits créateurs habillent le réel

avec de beaux tissus taillés dans le formel.

Le divin nous allume, éclaire les neurones.

Quand nous croyons savoir, notre cerveau rayonne.

 

LE JEUNE HOMME

 

Et les arts, Très Saint Père, en tirez-vous les pis ?

 

LE PAPE

 

Les cancans d’Offenbach font voler mes tapis.

Les bravoures de Liszt excitent mon aorte.

Les accords de Chopin sur Vénus me transportent.

Mais je voudrais brûler tous les chanteurs de rap !

Leur poison musical me tord de pied en cap.

La vie est une erreur quand vomit la racaille…

J’ai la main polissonne et le regard canaille.

Je ne puis voyager sans papiers ni crayons.

Je dessine les chats, les oiseaux, les grillons.

Mais, par dessus tout j’aime… esquisser les volumes

d’une déesse nue au sortir de l’écume.

Le Pape est un voyeur, un voyant, un voyou.

Je peux dire aux mortels : Bravo ! Mehr licht ! Fuck you !

 

LE JEUNE HOMME

 

Les phases de l’amour, du désir et du sexe,

les rires sous les draps, les accents circonflexes

que l’intimité pose à la tête du lit,

l’extase d’un regard où le serment se lit,

l’interlude impromptu d’une caresse tendre,

le délire en duo qui brosse des méandres,

ces moments lumineux, les avez-vous connus ?

 

LE PAPE

 

Qui pense que la chair est l’oeuvre du Cornu

ne saurait mériter de célébrer la messe !

Je maudis les crétins qui maudissent la fesse !

Je combats les démons qui firent un péché

de l’innocent plaisir dont l’homme a recherché

maintes combinaisons pour honorer la vie.

Adorons les baisers, puisqu’ils nous fortifient !

La Brune m’a servi des vertiges puissants.

Son minou savoureux au sourire indécent

m’entraînait à bénir les armes de la fête.

Les sens exacerbés nous font perdre la tête.

Je retrouvais la mienne à la salle de bain.

Et le retour au lit me désignait tribun.

Après les jeux du corps, le verbe funambule

s’abreuvait de Champagne et distillait des bulles.

Qui es-tu ? Je suis ton… Qui es-tu ? Je suis ta…

Qu’as-tu vu ? Charenton. Qu’as-tu vu ? Djakarta.

 

LE JEUNE HOMME

 

Je plains les malheureux qui n’ont pas eu la chance

de forger dans la nuit ces morceaux d’éloquence…

Parlez-moi de la Blonde ! A-t-elle déployé

des sortilèges bleus pour vous émerveiller ?

 

LE PAPE

 

C’est une cérébrale aux costumes baroques.

Elle enseigne aux pendus les inventions loufoques

de Kant et de Platon, ces grands amuseurs.

Il faut la voir offrir d’un geste caresseur,

un terme alambiqué sorti d’un cerveau boche.

Elle en tire un poème où le non-sens accroche.

J’ai craqué pour le vert de ses quinquets rayés

d’un or d’Eldorado qui me fait tournoyer.

Joyeux sont les endroits que notre amour câline !

Riez, maître-nageur ! Voici que la piscine

accueille nos baisers, mouille nos corps unis.

Profitez du spectacle ! Et ce n’est pas fini…

Alphonse avait son Lac et nous avons le nôtre.

Ce que nous y pêchons n’est pas pour les Apôtres…

Le lac est de Genève et de Gargantua.

Baigne-t’y !… et tu vis !… et tu es !… et tu as !

De nuit, la Blonde et moi guettons les pipistrelles

que des vapeurs de Lune à nos calots révèlent.

Allons au cimetière et réveillons les morts

en les scandalisant par de longs corps-à-corps !

De la flûte à Champagne à la flûte enchantée,

l’amour boit la magie et noce avec Protée.

Je n’en dirai pas plus de mes jardins secrets.

À chacun ses oignons, à chacun ses engrais !

 

LE JEUNE HOMME

 

Êtes-vous légitime en Souverain Pontife,

en Chef du Vatican ? C’est en sortant vos griffes

que vous avez conquis le pouvoir d’ébranler

– d’un verbe gladiateur qui fait beaucoup parler –

les dogmes larmoyants d’un morne christianisme,

pour unir à Jésus les cieux du paganisme.

 

LE PAPE

 

J’offre à mes cardinaux matière à papoter…

Mais avant moi, bien terne était la papauté !

L’Église avait sombré dans la pensée unique,

la drogue humanitaire et la douleur chronique.

J’ai su la redresser, lui donner du sang neuf.

J’ai changé la grenouille en majestueux boeuf.

Tant mieux si je déplais aux moutons de Panurge !

Et je rigole au nez des prélats qui s’insurgent.

Je veux que l’Occident retrouve sa splendeur,

que le trône et l’autel combattent la laideur !

 

LE JEUNE HOMME

 

Votre projet fascine et divise les Princes.

Il n’est pas très « tendance », il exhibe des pinces

qui font peur aux partis, aux cerveaux formatés

par des valeurs de nains, des moeurs d’enfants gâtés.

Le Grand Inquisiteur vous dit réactionnaire.

Les intellectuels, les universitaires,

les stars du cinéma, du foot, de la chanson

viennent à la TV réciter leur leçon.

Vous avez, disent-ils, beaucoup trop d’arrogance…

vous êtes dangereux… nous blâmons la puissance…

coloniser la Terre ?… ah non ! c’est dépassé !…

soyez plus démocrate ou vous serez chassé !

Le monde musulman vous traite d’Infidèle.

Allah doit régner seul. Or vous, Pape rebelle,

ressuscitez les Dieux d’Homère et de Julien,

pour qu’ils aident le Christ à proposer des liens.

 

LE PAPE

 

Oui, je veux en finir avec le monotone.

Il faut apprendre à voir et l’univers étonne.

Il est si foisonnant, si prodigue en trésors.

Son théâtre a besoin de multiples décors.

La Fortune est soumise à tant de vents contraires

que je veux honorer tout un abécédaire,

un Olympe habité par ces grands Immortels

qui ont donné naissance aux jeux perpétuels.

Le nouveau catéchisme a des plurivalences

qui peuvent prémunir contre l’intolérance.

 

LE JEUNE HOMME

 

Daignerez-vous transmettre un message essentiel

aux jeunes désireux de s’abreuver du Ciel ?

 

LE PAPE

 

Aiguisez vos talents, multipliez vos forces !

Ne vous plaignez jamais ! Allez voir sous l’écorce !

Escaladez les monts pour observer de haut !

Recherchez l’excellence et cultivez le beau !

N’oubliez pas de rire et de faire des blagues !

Osez l’humour féroce et le bon mot qui drague !

Ne craignez pas d’agir contre vos intérêts !

Du Groupe, refusez de suivre les décrets !

Tendez à devenir maître de vos études !

Cessez de reculer devant la solitude !

Il faut vivre en poète, en soldat, en savant !

Tout le reste n’est bon que pour les fainéants.

Si tu suis mes conseils sans brûler des étapes,

Jeune Homme valeureux… alors tu seras Pape !

 

Post-Scriptum

 

J’ai fini mon histoire et j’aimerais dormir…

Le sommeil attendra, je dois encor tenir.

Pour dépasser le seuil de douze mille signes,

il me faut ajouter un cortège de lignes.

Écrire est un bonheur ! Excité, concentré,

l’esprit se rend hommage en voulant orchestrer

les caprices du verbe au soleil de l’escrime.

J’aime obéir aux lois du mètre et de la rime,

car oeuvrer, c’est savoir s’ouvrir à l’imprévu,

c’est contraindre la bouche à trouver de bons fûts.

Écrire est un moyen d’extraire de la tête

un Parnasse en délire, un torpilleur en fête.

Hourra ! Vivent les mots ! Vivent les fruits du bal !

Buvez ce dernier vers, je pose un point final.

Commentaires (3)

Gr

Gramasuat
28.05.2022

TROIS MILLE VUES en l'espace d'un mois! Bravo, Cardinal. Et Mouche a raison, c'est du grand art!

Mouche
25.05.2022

Magnifique, cher auteur, quelle envolée lyrique ! Et combien de sciences et de plaisirs épiques sont invoqués ainsi du bout de votre plume. Étant un peu Papesse, j'affirme sans amertume que ce dialogue joyeux est digne de Platon : il n'y a rien à redire, il n'est pas pour les cons !

Cardinal de La Rapière
25.05.2022

Merci ! Venant de vous dont la prose m'excite, / ces compliments, Papesse, enchantent mon orbite.

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