Créé le: 09.06.2026
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Le jardin
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Chronique épistolaire onirique d’un jardin botanique hanté qui se métamorphose au tournant de la grande guerre.
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R.,
Il existe un jardin secret que la guerre n’a pas changé. Un endroit parfait et scintillant, où les rhododendrons existent encore. Où le jardin d’hiver et la serre tropicale n’ont pas explosé à cause des tirs de mortier.
Quand je m’y promène, je croise souvent un bourdon ou une mésange. Une grenouille au bord de l’étang. Et d’autres fois, je vois l’un de ces hommes toujours pressés, avancer à grands pas, un cartable sous le bras, vers le bureau de la société mycologique.
Ce jardin si enchanteur qui a éclaté, fantôme superposé. Est-ce que c’est mal de s’y perdre, alors que tant de gens n’ont nulle part où aller ? Est-ce indécent de voyager ainsi sur les ailes du passé ?
Je ne peux pas y perdre tout mon temps, tu penses bien, mais je m’y rends de plus en plus souvent. Un jour peut-être saurais-je comment m’y égarer définitivement. En attendant, je dois me dépêcher pour attraper le tramway. Il circule encore, mais personne ne sait pour combien de temps. Je t’écrirai bientôt.
R.,
J’ai beaucoup pensé à toi ces derniers jours. Au passé. À comme c’était injuste. Comme cela a dû être dur pour toi. J’étais jeune et je ne voyais pas. Maintenant je vois. J’espère que là où tu es les oiseaux chantent et les fleurs éclosent. Est-ce qu’il fait beau ? Est-ce que les jardins existent encore ?
Ici plus rien n’est demeuré comme avant. La guerre a tout changé, mais il y a autre chose, quelque chose qui s’en vient. Quelque chose de primordial et de dangereux. Quelque chose qui était là avant nous. Je pense que la guerre a détruit le jardin, mais a réveillé cette chose. La nature n’est pas contente et je crois que tout le monde le sent.
L’autre matin, j’ai vu une curieuse fumée sortir des vestiges de la serre. Je sais que ce n’est pas de la fumée ordinaire, car tout autour, les plantes ne réagissent pas normalement. Est-ce qu’un rosier peut s’enrouler autour d’une personne ? Je suis presque sûre que non. Pourtant quand je me suis approchée, une branche s’est enroulée autour de ma cheville. Je me suis vite retirée et heureusement elle ne m’a laissé aucune marque. C’est vraiment très étrange.
Et puis il y a autre chose. L’incident. Ou la preuve. J’hésite encore à le nommer d’une manière ou de l’autre. Tu sais que j’aime les mots. Bon, je vais simplement le dire. J’ai vu du lierre sortir de la gueule d’une biche. Je ne sais pas ce que cette pauvre créature faisait là, toutes les autres se sont échappées il y a bien longtemps. Je ne suis pas sûre qu’elle était encore en vie et c’est le plus fou. J’avais l’impression qu’elle m’épiait avec son regard si bizarre, alors que c’est moi qui l’observais avec toute l’horreur et la fascination dont, tu le sais, je suis capable. Elle me suppliait. Est-ce qu’une biche peut supplier ? Est-ce que les plantes colonisent les animaux ? Peut-être que oui, dans ce nouveau monde où le feu tombe des nuages et ouvre la terre en deux. J’ai eu si peur, mais je ne pouvais détourner le regard. Cela aurait été trop injuste. Je ne pourrais jamais faire comme si elle n’était pas là.
Ne reviens pas. Ne reviens jamais ici où les fleurs sont mortes et le lierre pousse à l’intérieur.
R.,
Cette nuit, il s’est passé la plus extraordinaire des choses. Mon cœur a commencé à battre très vite. Puis j’ai commencé à suffoquer. Les couleurs étaient si brillantes que j’ai pensé que c’était cela de mourir. Je suis bien vivante, plus vivante que jamais. C’est alors que je l’ai sentie, cette chose qui grandit en moi et qui menace de sortir un peu plus chaque jour. Je me demande ce que c’est. Peut-être du lierre ?
R.,
Tu sais, je ne crois pas que ce soit du lierre tout compte fait. Cela pique beaucoup trop. Le lierre est plus sournois. Il rampe, il roule, il grimpe lentement, silencieusement et un jour il recouvre tout. Qui peut savoir ce qui se cache derrière le lierre une fois qu’il a envahi et pris toute la place ?
Ce matin, j’ai revu ce garçon dont mes parents ne font que parler. Il serait plus sage de l’épouser me dit-on. Plus sûr. Pourtant je n’ai pas de place pour cela. Et puis il y a toi, enraciné, comme le lierre. Alors je t’écris des lettres et je me rends au jardin botanique.
Définitivement ce n’est pas du lierre. C’est beaucoup plus compliqué et plus épineux. C’est sûrement du chardon.
R.,
Une famille de canards se promène dans le jardin. Si tu les voyais… ils sont magnifiques. Les petits n’ont peur de rien, ils explorent, sautent partout, partent à l’aventure. L’autre jour, j’en ai trouvé un endormi sous le pont japonais. Je ne sais pas ce qu’il faisait là tout seul. Les autres avaient rejoint la marre et l’ont oublié. Il n’y a pas que moi qu’on a oublié. Je me rends compte que c’est beaucoup plus facile d’être celui qui reste, alors je ne t’en veux pas. J’aime mieux te savoir en sécurité. Jamais je n’aurais supporté te voir déambuler ici comme un spectre, dans les ruines de la serre tropicale. Je ne suis pas sûre que tu aurais survécu avec un chardon à la place du cœur. Tous les jours, je sens qu’il grandit, je sens ses épines se frayer un chemin à travers ma poitrine. Je me demande si la fleur réussira à sortir ou si on ne verra qu’une tige épineuse. J’espère qu’elle parviendra à voir le jour. Je suis sûre que je serais beaucoup plus belle avec un chardon transperçant ma poitrine.
Les gens grandissent, comme les plantes. C’est la vie. Je crois que le jardin le sait.
R.,
Est-ce que tu reçois mes lettres ? Je n’ai plus de nouvelles de toi. Est-ce à cause du passé ? De tout ce que je n’ai su voir ? Je suis enfin consciente d’à quel point c’était injuste. Tout était si laid, si mauvais.
Tu sais quand je suis dans le jardin, parfois j’imagine que ce sont des étoiles qui tombent du ciel. C’est beaucoup plus beau comme cela. Et cela effraie moins les canards.
Aujourd’hui dans le tramway, quelqu’un parlait de la radio. Encore quelque chose qui a disparu ici. Elle disait que de l’autre côté de la frontière les gens avaient tous une radio à la maison et des phonographes qui font tourner des disques. Qu’est-ce que c’est un disque ? Le monde a-t-il ainsi changé sans nous ? Sans moi ?
Est-ce cela qu’on appelle les années folles ? Pour ma part, c’est plutôt la grande dépression.
Le chardon pousse encore, je sens qu’il ne va pas tarder à sortir. J’espère que ce sera plus gracieux que pour la biche.
R.,
Cette nuit j’ai encore rêvé de toi. Tu étais assis sous un très grand champignon et tu jouais du piano. C’est étrange parce que c’était un champignon rouge, une amanite. Tu te souviens lorsqu’on aimait en dessiner dans nos carnets ? Tu disais qu’un lutin pourrait venir s’y abriter.
Aujourd’hui, il n’y en a plus ni dans l’herbier ni dans le jardin. C’est triste pour les lutins. Il n’y a plus que des cœurs de sorcière qui attirent les mouches et sentent mauvais.
Je crois que le jardin a compris. C’est comme s’il savait qu’il n’y avait plus de place pour la beauté. Ce sont nos amis de la société mycologique qui vont être déçus. J’espère qu’ils reviendront un jour.
Sinon à quoi tout cela aura-t-il servi ?
R.,
Je crois que le monsieur de la société mycologique est mort. Tu sais, celui avec son cartable et son air pressé. Je l’ai trouvé caché au fond du jardin. Est-ce pour cela qu’aucun d’eux ne se promène plus ?
C’était affreux. Son visage et ses mains étaient recouverts de petits champignons verts. Je n’en avais jamais vu de tels. Comme pour la biche, les champignons sortaient de lui, de sa peau. C’était dégoutant, mais je ne pouvais pas m’empêcher de regarder. C’est la cloche du dernier tramway qui m’a ramenée à moi, sinon j’y serais probablement encore. Ce pauvre monsieur. Il avait encore son cartable à la main, comme s’il était en retard à une réunion.
Combien de temps encore pour que mon chardon me dévore moi aussi ?
R.,
Voilà, c’est le moment ! Je sens qu’il sort. Je sens ma chair céder du terrain, les tiges affleurer, les épines percer ma peau. Je vois les fleurs roses et bleues qui arrivent. J’avais raison, ce sont des chardons. Non un seul comme je le pensais, à la place de mon cœur, mais tout un bouquet qui ne demande qu’à s’épanouir. Je suis prête, c’est le moment le plus important de ma vie, je le sens.
Je veux juste que tu saches que si avant je ne comprenais pas, maintenant je comprends. Je me réjouis de te savoir de l’autre côté, sain et sauf.
Voilà, c’est le moment. Ma poitrine s’ouvre, mes os cèdent le passage. Mes mains sont des chardons argentés. Mon cœur explose. Les plantes sortent de moi.
Avant je ne savais pas, mais maintenant je sais. Je voulais te le dire avant que mon corps disparaisse et devienne le jardin.
D.,
Je n’ai pas pu t’écrire avant et je m’en excuse. Tout va trop vite ici.
Je ne t’en veux pas. Parfois quand j’y repense j’aimerais crier. Et d’autres fois, je comprends. Je ne pense pas que j’aurais pu voir si j’avais été à ta place. Et puis qu’y avait-il à voir ? Quand les coups durs arrivent, c’est qu’il est déjà trop tard. Dire le contraire serait fou.
Depuis une semaine, il fait beau. Les gens n’ont pas peur ici. Ils vivent leur vie, ils vont au music-hall, ils apprennent à danser. Ils fument des cigarettes en buvant du café. Je dois dire que je déteste le café.
J’ai rencontré quelqu’un. Quelqu’un de nouveau. Elle aime le café et danser. C’est plus simple ainsi. Elle ne parle pas du passé. Il n’y a rien à dire. Les mauvais esprits ont quitté ma maison depuis longtemps.
J’ai beaucoup pensé au jardin ces derniers temps. Mais ce n’est plus comme avant. Quand j’y pense, je ne ressens plus rien. Malgré tous mes efforts pour me souvenir, je n’ai même pas un pincement au cœur. C’est comme regarder le soleil directement.
Depuis quelques jours, quelque chose a germé. Et désormais, je sais que j’ai emporté un bout du jardin avec moi. Moi aussi j’ai un chardon à la place du cœur. Je sens ses épines pousser vers l’extérieur. Bientôt, je ne serai qu’épines. Je n’aurais jamais dû partir et tout laisser derrière moi. Il y a encore des trains qui circulent jusqu’à la frontière. Plus pour longtemps, je crois. Peut-être que je pourrais venir te chercher, si on me laisse traverser.
Sinon je passerai par le jardin.
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