Créé le: 05.08.2026
133 0 17
Le guet-apens

Fiction

a a a

© 2026 Luna Nevi

1. 2055, en Essius

1

« Le guet-apens » propose une vision futuriste du monde dans les années 2050. Le récit est mené par deux personnages principaux, Marcello né en 2000 et Louise en 1976. Il se passe parallèlement dans les années actuelles et dans l’avenir. C’est un récit d’aventure.
Reprendre la lecture

Il portait des gants blancs. Le crâne dégarni, il avait réuni le peu de cheveux qui lui restaient en une queue de cheval plutôt miteuse qu’il relevait et attachait par un élastique dans la nuque pour en faire un mini-chignon. Il avait une voiture noire, une maison rose et des bottes hautes. Il partait retrouver son cheval, ou plutôt sa jument, car il n’aimait pas les hommes et tout ce qui était masculin. Il s’adorait lui-même toutefois parce qu’il avait une haute opinion de sa personne.

Sa femme, Lucie, avait le visage entièrement tatoué. Elle avait fait dessiner des diablotins qui se croisaient le long de ses joues et vers le front. Plusieurs d’entre eux descendaient le long de son cou. Son visage marquait une forme d’agressivité, rien n’était harmonieux en tout cas. Ils vivaient toujours ensemble comme beaucoup de couples qui avaient dressé un mur pour séparer les femmes des hommes. Le gouvernement recommandait la construction d’un tel mur pour éviter aux couples d’enfreindre la loi selon laquelle les époux n’avaient pas le droit de faire l’amour plus d’une seule fois par année, pour des raisons évidentes d’hygiène.

Au grand dam de son épouse, Marcello avait préféré être séparé d’elle dans leur maison pour éviter toute tentation illégale. Le mur garantissait une obéissance totale – quoique relative en ce qui concerne notre couple comme nous l’allons voir. En réalité, le mur n’était qu’une feinte de l’Etat, qui surveillait le respect de ses prescriptions par des vidéos placées dans tous les intérieurs abritant des couples. De temps en temps, en vrai machiste, Marcello incitait Lucie à transgresser la loi en faisant l’amour dans leur piscine. Lucie, qui prenait un certain plaisir à ces ébats, était pourtant très stressée ce qui paralysait ses sensations. Elle craignait les voisins, car la délation était une pratique conseillée. A défaut de délation, celui qui avait couvert un voisin était accusé de complicité.

Ils avaient une petite chienne, nommée Bisule. Elle portait toujours une muselière, ainsi que l’exigeaient les autorités. En effet, une enquête sur les chiens, menée par la SPH (Société Protectrice des Humains), démontrait que la plupart des propriétaires de chiens éduquaient mal leur compagnon canin. Les gens prirent peur et déposèrent une initiative – il faut préciser, à l’attention du lecteur qui l’ignorerait, qu’en Essius n’importe quel citoyen peut proposer une initiative, qui est passée au vote populaire s’il parvient à obtenir cent mille signatures. L’initiative proposait d’obliger les propriétaires de chiens à leur mettre une muselière lorsqu’ils le promenaient et la loi fut acceptée à une large majorité. C’était en avril 2036. Plus tard, en 2045, les chiens durent porter une muselière en permanence, pour le cas où ces derniers attaqueraient leur maître.

Marcello n’osait plus promener Bisule qui restait à la maison, car il ne parvenait pas à lui apprendre à aller aux toilettes pour chien. Bisule persistait à poser sa crotte sur la route, ce qui était formellement interdit. Au troisième avertissement, le chien était condamné à mort. Après un court procès – il y avait des juges ès chiens, ainsi que des avocats qui prenaient la défense des bêtes récalcitrantes – le chien qui avait été condamné était envoyé dans une prison spéciale en attendant son exécution.

Juste avant son départ, Lucie avait donné un sac poubelle à son mari pour qu’il la jette dans le container qui se trouvait sur le trottoir, à quelques maisons de là. Marcello détestait rendre ce service à Lucie car le bac se trouvait à droite de la rue, du même côté que sa maison. Or, le côté droit de la rue était destiné aux piétons qui remontaient la rue et il fallait la descendre. Il devait donc traverser la route, descendre à la hauteur du container et se rendre à nouveau du côté de sa maison où se trouvait la poubelle publique. Heureusement, il pouvait retrouver sa voiture sans autre, puisqu’il était dans le bon sens de la marche.

Un jour qu’il avait contrevenu à ce règlement et qu’il était descendu la rue directement depuis sa maison, l’employé du mirador l’avait sermonné. Il l’avait accusé d’irresponsabilité vis-à-vis des autres citoyens qu’il risquait de contaminer du virus qui était alors en vogue et menacé de l’obliger à quitter sa maison s’il recommençait. Comme on avait droit à un seul avertissement, notre anti-héros préférait obéir.

Marcello entra donc dans sa voiture noire, après avoir déposé le sac poubelle dans le container, et réajusta son masque sanitaire, qui était obligatoire dès qu’on sortait de la maison. Même dans le jardin, à travailler son potager ou à tondre le gazon, il fallait le porter. Et dans la voiture, bien sûr, c’était aussi obligatoire.

Ce jour-là, il était particulièrement imbu de lui-même. Il ne cessait de se regarder dans le miroir de la voiture et de se trouver beau, malgré le masque. On ne voyait que ses yeux, mais il les avait délicatement maquillés, comme c’était la mode alors.

Il alluma la radio qu’il avait enclenchée avec sa puce électronique implantée sur le dos de la main. D’excellents haut-parleurs diffusaient le son de manière égale dans toute la voiture. Il tourna le bouton du volume le plus haut possible et la musique s’envola dans tout l’espace de son habitacle. Marcello se sentait fou de bonheur. Il ressentait une plénitude totale. Il était littéralement envoûté, une impression de force et d’énergie l’animait et le transportait dans une sensation de puissance exacerbée. Il était totalement immergé dans sa musique.

Il s’engagea sur l’autoroute et roulait très vite. Il dépassait tous les automobilistes qui roulaient trop lentement à son goût. C’est alors qu’il entendit à la radio un avertissement signalant qu’un conducteur avait pris l’autoroute dans le mauvais sens. Tout à sa musique, il ne s’en formalisa pas. Il roulait sur la voie de gauche car il se sentait plus fort que tout le monde. Il vit alors l’automobiliste à contresens qui lui arrivait dessus. Il ne pouvait plus se rabattre sur la droite car il était en train de dépasser une voiture qui se trouvait à côté de lui.

Le choc fut terrible, ce d’autant plus qu’il roulait à tombeau ouvert. Il passa la tête à travers le parebrise et son ventre s’encastra dans le volant alors que ses jambes étaient écrasées par la voiture d’en face.

Sa conscience s’envola et son esprit lui rappela toutes les frasques qu’il avait commises durant sa vie…

 

A suivre

 

 

2. 2040, la guerre civile en Essius

2

L’esprit de Marcello le transporta dans les années 30, lors de la guerre civile en Essius. Des images lui revenaient, il revivait ces moments tragiques avec une acuité terrifiante, il les vivait à l’instant même, il s’y trouvait…

A partir des années trente, les écologistes réussirent à faire passer toutes sortes de décisions « protégeant l’univers » qui dépassaient leurs prérogatives mais qui étaient acceptées, vu la menace – brandie à répétitions – de la fin du monde toute proche. Les exemples de mesures soi-disant écologiques mais avec des effets pervers étaient nombreux, parmi lesquels ils avaient abattu les vieux et magnifiques arbres sur toutes les places des grandes et moyennes villes pour en planter trois fois plus tout en rémunérant grassement leurs amis paysagistes, ils expropriaient des paysans, sans les indemniser, pour construire sur leurs champs des éoliennes et des panneaux solaires gigantesques, ils avaient supprimé l’éclairage public la nuit pour économiser l’électricité et sauver les insectes, bref, toutes sortes d’actions à rebours du bon sens.

En 2035, un certain nombre de citoyens exaspérés par les mesures liberticides et corruptibles se regroupa et créa « Le Mouvement des Réalistes ». C’était une organisation nationale, qui comptait beaucoup d’adhérents provenant des villes et pratiquement tous les paysans des cantons campagnards. Ils étaient très efficaces, notamment en matière de communication, et le mouvement souleva un vrai raz-de-marée dans le pays entier.

Un dimanche, ils s’étaient mobilisés devant les urnes de toutes les grandes villes du pays lors du vote populaire d’une loi qui devait permettre aux autorités de s’approprier les maisons privées, sans contrepartie pour les propriétaires, et d’en expulser les habitants pour permettre de loger des personnes dans le besoin.

Dans la plupart des lieux investis, la situation a dégénéré rapidement. Les policiers tentaient de contenir la foule en colère mais ils furent très vite débordés. A Eveneg, les Réalistes réussirent à entrer dans la salle où se trouvaient les ordinateurs qui enregistraient les votes des citoyens. L’un de ses membres, un informaticien de haut vol, découvrit que les réponses qui étaient contre cette loi étaient écartées. Pris d’une rage incontrôlable, il coupa l’électricité de la salle en tirant sur le compteur avec son pistolet.

C’est le lieu de dire que, pour se mettre au diapason de l’Aciremadron, les armes étaient en vente libre sur le marché. Les citoyens étaient pratiquement tous armés pour se protéger. L’éclairage public ayant été supprimé la nuit, dans le pays entier, des bandes de malfrats fleurissaient qui attaquaient les promeneurs nocturnes. Ils déshabillaient les victimes, jusqu’au slip, prenaient avec eux leurs habits et leurs affaires personnelles et les laissaient nus dans la rue, sans même plus leurs clés pour rentrer chez eux. Il n’était pas rare que les maisons étaient « visitées » quelques jours plus tard, les malfaiteurs entrant avec les clés qu’ils avaient volées.

Marcello avait été attaqué une nuit mais il s’était âprement défendu. Il avait réussi à faire détaler les malfaiteurs en visant leurs oreilles. Les bandits s’étaient débrouillés pour fuir avec une oreille en moins, ou les deux oreilles, et à moitié sourds. C’est que Marcello avait appris à manier les armes à la guerre, du temps où il était mercenaire, et qu’il savait tirer plus vite que son ombre, si bien que les malfrats n’avaient pas eu le temps de dégainer. Une fois la douleur passée, ces derniers se sont inquiétés du fait qu’ils allaient être reconnaissables… Les voisins de Marcello seraient quittes de rencontrer ces bandits-là qui n’allaient plus traîner dans le quartier avec une oreille en moins.

Le fait est que la situation sociale en Essius était particulièrement tendue, les Réalistes étant prêts à se défendre contre le gouvernement en place. Ils préparaient en clandestinité un coup d’Etat, visant à renverser les ministres en place. Ils pensaient ensuite faire élire par le peuple des membres de leur parti pour diriger le pays de manière équilibrée, dans une démocratie juste.

De leur côté, les écologistes s’étaient également organisés et avaient constitué une armée, les Khmers Verts. Ces derniers cherchaient à instaurer une dictature, celle que les écologistes préparaient depuis longtemps alors qu’ils enserraient les citoyens dans un monde de plus en plus réglementé par divers lois et règlements qu’ils faisaient voter et qui étaient acceptés par un peuple totalement passif. Les Khmers Verts vivaient dans les forêts et attendaient leur heure pour intervenir.

Le chef de cette armée était un inconnu, un homme que l’on savait très puissant, avec des moyens financiers illimités qui lui permettaient notamment de faire vivre les révolutionnaires. Sur ses ordres, ceux-ci descendaient en ville de temps en temps pour terroriser la population.

Marcello était le directeur opérationnel des Réalistes. Il avait monté une petite armée, avec des volontaires du mouvement et il préparait ses recrues à un coup d’état militaire. Le gouvernement – suivi aveuglément par la société qui votait sans réfléchir et influencée par les médias subventionnés – était tellement gangrené qu’il ne pouvait qu’être éliminé par la force. Pour préparer l’opération, Marcello avait trouvé un lieu caché, également dans la forêt, mais qui n’était pas investie par les Khmers Verts : ils opéraient depuis l’Eilati.

Comme l’Essius était gouvernée par un collège de sept « Conseillers fédéraux », il fallait les trouver tous ensemble. Or, ils se réunissaient pour une séance hebdomadaire les mercredis matin à neuf heures dans une salle surnommée « Le Chalet fédéral ». Toute la préparation, dirigée par Marcello, consistait à organiser comment arriver dans ladite salle, comment arrêter les membres du gouvernement et que faire de ces sept Conseillers fédéraux.

La réorganisation du nouveau gouvernement était l’affaire de la section stratégique des Réalistes. Une section théorique s’occupait de la suite des actions menées par le gouvernement jusque-là. Tandis que Marcello préparait ses soldats, les deux sections, stratégique et théorique, travaillaient à plein temps dans les locaux du Mouvement des Réalistes, qui se trouvaient à Eveneg, à Ciruz et à Enreb. La section opérationnelle se réunissait un week-end sur deux et préparait le complot dans leur forêt lointaine. La section stratégique était chargée aussi d’organiser des urnes pour élire démocratiquement un nouveau gouvernement.

Lorsque les trois sections se sont estimées prêtes à l’action, une date fut arrêtée pour renverser le gouvernement. C’était le mercredi 19 décembre 2040. Marcello et son équipe étaient au front, dirigés de loin par la section stratégique. La section théorique suivait l’opération depuis ses bureaux et était en contact permanent avec les stratégiques, qui dirigeaient de loin les opérationnels.

Ce jour-là, Marcello et son équipe étaient prêts à cinq heures du matin. Il fallait entourer discrètement le Palais fédéral, puis au signal donné, tous les membres de l’organisation, séparés en trois groupes, allaient envahir le Chalet fédéral et maîtriser les Conseillers fédéraux. Marcello qui était prêt à en découdre avait malheureusement oublié de recharger son téléphone portable, qui n’avait plus de batterie. Quand il voulut donner l’assaut contre le Palais fédéral, il ne pouvait plus joindre les différentes équipes, qui attendaient le signal pour se lancer.

Horrifié, Marcello se mit à courir vers les trois équipes pour les faire démarrer mais elles arrivèrent l’une après l’autre vers la salle du Chalet fédéral qui eut tôt fait de donner l’alarme. Les trois équipes furent aussitôt maîtrisées par les forces de l’ordre, les sept Conseillers fédéraux mis à l’abri et Marcello fut cueilli par une Police armée jusqu’aux dents et prête à tirer si nécessaire… Marcello fut immédiatement jeté en prison, avec les détenus politiques. On n’envisageait même pas un procès car les événements se succédaient à grande vitesse.

Effectivement, le lendemain de ce putsch raté, les Khmers Verts étaient dans la rue. Ils destituèrent, eux aussi mais avec succès, le gouvernement en place et instaurèrent en revanche une dictature, menée par un pantin qui allait obéir aux ordres de chefs dont on ignorait l’identité. En effet, à la tête des Khmers Verts se trouvaient des oligarques peu scrupuleux, qui détenaient quatre-vingts pour cent des entreprises du pays, les banques, les assurances, l’agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique en entier, l’horlogerie en quasi-totalité. L’écologie ne faisait que servir leurs intérêts privés.

Afin d’éviter tout malentendu avec la population, ils n’envisageaient pas de faire élire un nouvel exécutif. Ils choisirent les intégristes les plus extrêmes, les placèrent à la tête des différents ministères et ils s’assurèrent que ces derniers se laisseraient diriger par eux. Puis, ils créèrent un important ministère de la Sécurité qui allaient diriger notamment une police d’Etat, qu’ils firent former à l’étranger. Le ministère de la Sécurité devait surveiller les citoyens (miradors, vidéos placées partout dans la rue, ordinateurs perfectionnés visant à surveiller tous les citoyens, et policiers formés à intervenir chez les privés, à leur domicile, généralement chez ceux qui résistaient au gouvernement et aux mesures prises sur la base de sa suprématie).

Les Khmers Verts avaient pris le pouvoir.

 

A suivre

3. 2055, Louise en Essius

3

En 2055, alors que Marcello vivait dans sa maison rose, les personnes âgées de plus de quatre-vingts ans habitaient dans des appartements de deux pièces, lorsqu’ils n’étaient pas dans des mouroirs. La décision de leur permettre de vivre chez eux revenait aux autorités. Les seniors – personnes âgées de quatre-vingts ans et plus – recevaient une fois par année la visite de médecins agréés par le gouvernement, qui remettaient au DDS (Département Des Seniors) un rapport sur l’état psychique et physique de leurs patients. Toutefois, les médecins affiliés au DDS se laissaient facilement corrompre et les personnes désireuses de rester chez elle pouvaient verser une petite somme pour obtenir le droit de garder leur appartement. Encore fallait-il avoir un peu d’argent…

Au fur et à mesure de l’avancement de l’âge, les seniors étaient parqués dans des appartements plus petits. Les personnes âgées de plus de quatre-vingts ans avaient droit à deux pièces et une cuisine laboratoire. Dès l’âge de cent ans, ceux que l’on appelait « les ultra-seniors » devaient vivre dans des studios. Or, ils étaient nombreux car l’espérance de vie était à ce moment-là de cent vingt ans. Avec les progrès de la médecine, elle augmentait régulièrement et le pays comptaient déjà plusieurs cent-quarantenaires.

À Eveneg, la vieille ville avait été rasée pour construire des tours très hautes avec des milliers de petits deux-pièces et de studios. La cathédrale n’avait pas été épargnée, parce que les croyances religieuses étaient interdites et qu’il fallait de la place pour des logements. Certains archéologues s’étaient battus pour tenter de la faire conserver comme monument historique, mais ils avaient tous été emprisonnés et étaient pour la plupart morts, vu les conditions désastreuses qui sévissaient dans les établissements carcéraux.

D’ailleurs, toutes les églises avaient été supprimées. La seule religion autorisée était l’écologie radicale, celle du parti des « Khmers Verts ». Ces derniers avaient divinisé la Nature, au détriment de l’Homme. Pourtant, l’Etat essiusien était jaloux du caractère pionnier de sa médecine, qui était, à ce moment-là, la plus avancée de tout le continent de l’Eporue et il encourageait les progrès médicaux en finançant divers programmes de recherche, destiné à améliorer la santé de sa population. C’était à ses yeux un signe évident d’avancement technologique et il était fier du fait que ses ressortissants atteignaient souvent l’âge canonique de cent quarante ans.

La sur-sécurité qui sévissait dans la société faisait partie du plan des Khmers Verts, afin d’éviter des frais médicaux inutiles suite aux accidents. Le terme même d’accident n’existait plus que pour définir des actes imprudents qui étaient sévèrement punis. Diverses mesures liberticides avaient été prises. En voici quelques-unes :  masques à porter dès que l’on sortait, interdiction de se croiser dans la rue, fêtes limitées à dix personnes et nécessitant une autorisation du gouvernement basée sur diverses contraintes sécuritaires, sorties interdites de huit heures du soir à six heures du matin. Des panneaux et annonces orales provenant des miradors diffusaient des précautions à suivre (soyez prudents en descendant du trottoir, en descendant du train, regardez devant vous quand vous marchez, interdiction d’utiliser le téléphone portable dans la rue, etc).

Les citoyens étaient sommés d’adhérer à ce parti unique. Presque toute la population avait obéi et les quelques sceptiques figuraient sur une liste soigneusement conservée par le Ministère de la sécurité, étaient surveillés de près par les autorités et arrêtés à la moindre incartade. D’ailleurs beaucoup d’activités étaient interdites à ceux qui n’avaient pas la carte du Parti.

Le cataclysme tout proche prévoyant la fin du monde due au réchauffement climatique, lui-même dû à l’activité humaine, avaient été annoncé par les Khmers Verts. Ils s’étaient largement fourvoyés, car on vivait un refroidissement important. Mais le Parti a simplement transformé le « réchauffement climatique » en « changement climatique » et les gens continuèrent de s’effrayer, comme avec plaisir. En réalité, la population était paralysée, car quoi qu’entreprennent les individus, ils se sentaient coupables de détériorer la terre et donc de participer à la destruction finale. Cette culpabilité était renforcée par les messages fréquents des médias qui obéissaient au Parti.

La neige sévissait d’octobre à mai et le froid atteignait des pics jusqu’à -30° Celsius. Tous les lacs du continent étaient gelés de novembre à mars. Lorsque l’automne arrivait, les Essiusois se réjouissaient de patiner sur les lacs, mais en dessous de zéro degré, ils étaient obligés par une décision administrative de rester à la maison car le risque de tomber malade ou de glisser sur une plaque de glace était trop important. Rares étaient donc les moments où l’on pouvait se balader sur les lacs, parce qu’à partir de zéro degré, ils commençaient à dégeler.…

Pendant ces périodes de froid considérable, l’approvisionnement en vivres était compliqué. En effet, dans les supermarchés, les caisses avaient été remplacées par des contrôles de quantité, qui limitait la consommation à une semaine de nourriture par personne, à raison de deux repas par jour. Le petit-déjeuner n’était pas compris car le pain, comme nourriture basique, était gratuit et pouvait être consommé à volonté. Si l’on achetait davantage, l’excédent était déduit sur les prochains achats. Lorsque les surplus dépassaient un certain quota, on était privé de nourriture pendant une semaine.

Chacun avait une carte – les plus jeunes (il faut préciser qu’étaient jeunes les personnes de moins de 50 ans) avaient une puce électronique fixée généralement sur le dos de la main – carte ou puce sur laquelle étaient enregistrés les achats. La nourriture était sévèrement rationnée. Les Khmers Verts voulaient éradiquer du pays la maladie de l’obésité, parce qu’elle coûtait trop cher à la société sans raison. Ils avaient donc limité l’approvisionnement en nourriture à l’essentiel pour survivre. De plus, les sorties étant interdites par une température de moins zéro, les gens ne pouvaient plus s’approvisionner. Un système sophistiqué de livraison à domicile avait été mis sur pied. Mais beaucoup de personnes âgées mourraient de faim pendant ces grands froids. Et les enfants commencèrent à souffrir de divers handicaps dus à la malnutrition.

Les voyages n’étaient pas interdits, mais fortement déconseillés car ils risquaient de modifier l’équilibre écologique de l’époque. Cela dit, des avions étaient mis à la disposition des fonctionnaires, qui représentaient une majorité écrasante dans la société, quatre-vingt pour cents de la population travaillant pour l’Etat. Le tourisme restait donc d’actualité. Toutefois, les voyageurs, terrifiés par les prédictions de fin du monde, en étaient venus à abandonner toute velléité de départ. La peur de la destruction finale, de leur responsabilité dans l’apocalypse annoncée et de leur propre disparition les rendait apathiques.

Louise, née en 1976, avait dû quitter sa maison, sur décision des autorités. Elle avait remué ciel et terre pour obtenir un appartement car lors de son déménagement elle n’avait que soixante-dix-neuf ans. Mais les autorités lui interdirent d’intégrer un deux-pièces sous prétexte qu’elle devait attendre encore une année. Pourtant, on lui avait ordonné de déménager immédiatement – sans lui permettre de vivre encore une année dans sa maison – pour laisser la place à une famille.

En effet, les propriétaires de maisons et d’appartements avaient tous été expropriés sans dédommagements, à quelques exceptions près pour les hauts fonctionnaires. C’était l’Etat qui choisissait le logement dans lequel allait vivre le citoyen.

Des tentes étaient prévues pour les « Cas intermédiaires », ceux qui, comme Louise, risquaient d’être sans domicile fixe parce que renvoyés de leur maison sans avoir atteint l’âge prévu pour vivre dans un deux-pièces. Les campings étaient organisés en petites communautés. Louise avait été très heureuse dans celui qui lui avait été attribué, car il se trouvait en pleine campagne, ce qui était revigorant, et la vie communautaire lui convenait parfaitement.

L’hiver était rude, mais les tentes étaient chauffées et les campeurs bien équipés. Les repas coûtaient peu et les gens mangeaient tous ensemble dans d’immenses cafeteria, où elle avait fait plusieurs connaissances. Toutefois, il lui tardait de recommencer à faire la cuisine. Et surtout, elle se réjouissait d’enlever son masque chez elle, masque qu’elle devait porter au camping vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dormir avec le masque lui était particulièrement pénible.

Malheureusement, elle avait dû donner tous ses meubles à l’Etat, ainsi que son matériel de cuisine, car on ne pouvait pas les prendre avec soi dans les tentes. Les garde-meubles n’existaient plus, c’était de l’espace perdu et inutile. Une année plus tard, elle allait se trouver dans son deux-pièces sans aucun meuble, pas même un lit. Elle allait devoir tout racheter au gouvernement qui vendait ce que lui avait donné les Cas intermédiaires.

 

A suivre

4. 2056, Louise et sa boulangerie

4

En 2056, Louise vivait dans un deux-pièces. Après son année de camping, on lui avait attribué un joli appartement dans un quartier qui lui rappelait son enfance dans la vieille-ville. Certes, avec ses immenses immeubles, le centre d’Eveneg avait perdu tout son charme. Mais les rues avaient été conservées et elle put retrouver là où elle avait passé son enfance.

En temps normal, Louise était d’un caractère énergique. Elle avait passé par-dessus toutes les misères que lui infligeaient le gouvernement et elle se sentait désormais forte. Elle n’avait pas la carte du Parti et éprouvait une sensation de liberté, en jouant avec les failles des règlements qui lui laissait un mince libre arbitre.

Ce jour-là toutefois, elle était totalement déprimée, ce qui lui arrivait parfois. Elle se mettait à douter de toutes ses qualités. Elle aimait jouer du piano ? Oui mais elle jouait si mal. Elle aimait jardiner ? Oui mais son jardin était négligé. Elle aimait son chien ? Oui mais elle s’en occupait si mal. Idem pour son chat. Et même : est-ce qu’elle aimait vraiment tout cela ? Finalement, elle en venait à se détester elle-même.

L’estomac noué, elle souffrait d’une angoisse sévère. Quelque chose comme une détresse infernale devant le vide. Elle avait la tête dans un étaux et elle éprouvait une vraie souffrance, une douleur physique. Lorsqu’on lui demandait ce qu’elle vivait dans ces moments-là, elle disait qu’elle avait mal à l’âme. C’était un ressenti qui étreignait son cerveau. Elle avait un voile devant elle qui brouillait ses sensations et lui donnait une impression d’inadéquation. Elle était ailleurs tout en étant là.

Et puis, la procrastination l’asphyxiait. Elle n’avait plus envie de faire quoi que ce soit, elle repoussait les échéances, elle n’avait plus la force de se lancer dans un projet, d’aller de l’avant, une langueur la terrassait…. Elle perdait sa force vitale. Elle perdait pied. Elle se sentait tomber dans un néant abyssal. Et cette sensation de chute était très inconfortable.

Louise supportait mal l’envahissement de l’Etat dans ses affaires privées. Avec l’intelligence artificielle, tout, absolument tout, était connu de Dieu sait qui. L’état ? Ou les oligarques qui dominaient le monde, oligarques qui vendaient leurs données à Dieu sait qui ? La puce électronique avait facilité cette situation. Mais les données étaient enregistrées même sans puces – Louise d’ailleurs n’en avait pas – à travers le téléphone portable que certains portaient encore en main.

Les Khmers Verts savent bien sûr – ce n’est un secret pour personnes – que les ordinateurs qui collectent les milliards de milliards de milliards d’informations sont énergivores et créent une nouvelle pollution pour pouvoir être fonctionnels. Mais ils ignorent superbement cette réalité pour assurer leur domination. Toutes ces contradictions et ces tracasseries minaient complètement Louise.

Les rares fois où elle s’était ouverte à des amis de son mal-être, ceux-ci lui rétorquaient invariablement : « Va te promener, va faire un tour. Tu verras, ça ira mieux après. » Mais c’était l’inverse qui se produisait. En se promenant seule, Louise ruminait toutes ses frustrations et elle revenait de sa promenade encore plus inconfortable qu’elle était partie. Elle préférait se coucher, généralement le sommeil lui apportait un réconfort.

Une semaine passa, Louise était toujours dans une léthargie pénible. Elle attendait, elle espérait que sa force allait revenir. Elle ne faisait rien de ses journées, et moins elle s’activait plus elle se culpabilisait d’être si morose.

Au bout de dix jours dans cet état douloureux, Louise se sentit mieux tout à coup. Elle avait retrouvé son allant. Une idée lui vint à l’esprit : si elle ouvrait une boulangerie. Le bon pain d’antan lui manquait et l’affaire serait florissante puisque le pain, gratuit pour tous, était subventionné. Elle deviendrait fonctionnaire et bénéficierait ainsi des avantages liés à ce statut. A terme, elle pourrait éventuellement envisager de quitter le pays, gangrené par une philosophie mortifère.

Elle avait trouvé une jolie arcade, libre depuis de nombreux mois. Lorsqu’elle a déposé son dossier pour obtenir l’autorisation d’ouvrir une boulangerie à cet emplacement, on lui a tout de suite rétorqué qu’il y fallait une pharmacie. En effet, un règlement prévoyait qu’une pharmacie se trouva obligatoirement tous les cents mètres, ce qui n’était pas le cas dans ce quartier où les deux officines étaient éloignées de quelques deux cents mètres l’une de l’autre. Cela ne suffisait pas.

En effet, la population était tellement angoissée que le commerce des médicaments était florissant. C’était une manne bienvenue pour l’Etat, qui avait racheté l’industrie pharmaceutique du pays dans son intégralité.

Les nombreux vaccins pour se prémunir contre toutes les maladies imaginables étaient obligatoires. De plus, les opérations chirurgicales pour arranger les misères de la vieillesse étaient courantes et les médicaments nécessaires pour les suites des interventions. Enfin, pratiquement toutes les maladies – qui persistaient malgré les vaccins – étaient guérissables à l’aide de traitements médicamenteux.

Ainsi on lui dit que si elle voulait ouvrir une pharmacie, l’administration commencerait à examiner son dossier mais une boulangerie : non. Bien sûr, Louise ne s’est pas pliée aux diktats de l’Etat, mais elle dût se battre à nouveau contre les autorités, qui voulaient savoir pourquoi elle n’ouvrait pas une pharmacie. Elle n’en avait tout simplement pas envie, ce n’était pas son projet mais prudemment, elle leur a répondu qu’elle n’était pas formée comme pharmacienne. Elle reçut alors un message lui disant qu’elle pouvait ouvrir sa pharmacie. En réalité, les termes du courrier étaient assez autoritaires et ne lui laissaient pas vraiment le choix.

Louise restait fragile, suite à sa mélancolie récente. L’interdiction de se lancer dans une entreprise qui la motivait et les décisions étatiques et arbitraires auxquelles était soumise la population achevèrent de la déstabiliser. Jusque-là, elle avait su louvoyer, mais cette fois-ci, elle était coincée.

A 80 ans, elle décida qu’elle avait assez vécu. Elle contacta donc l’agence « Non à la vie » et reçut chez elle des représentants de l’association. Ceux-ci lui expliquèrent qu’elle devait leur faire de la publicité. Ils l’aideraient donc à se tuer en la pendant eux-mêmes à sa fenêtre. Sur son ventre devait être accroché un grand panneau avec l’inscription « Non à la vie. Oui au départ ».

 

A suivre

 

5. 2022, en Eniarku

5

L’esprit de Marcello s’en alla encore plus loin dans le passé. Des images lui revenaient, qu’il vivait au présent…

Lorsqu’il avait des cheveux, Marcello se trouvait déjà très beau. Issu d’un milieu défavorisé, il pavanait dans les soirées élégantes grâce à une bécasse affectée et pédante, richissime, qui était folle de lui. Il était toujours tiré à quatre épingles et avait beaucoup de succès. Il disait n’importe quoi. Lors d’une de ces soirées chic, il rencontra une femme qu’il trouva instantanément très laide. Mais elle était aussi assurée que lui ce qui l’énerva.

Il s’approcha d’elle et lui proposa de faire plus ample connaissance dans les toilettes. Fière de son succès, elle accepta avec enthousiasme. Une fois sur place, la question fut de savoir s’ils allaient entrer dans les toilettes des femmes ou celles des hommes et ils n’étaient pas d’accord sur ce point-là. Comme ils étaient aussi prétentieux l’un que l’autre, ils se battirent comme des chiffonniers et dans la bagarre Marcello arracha la robe de la belle et la viola sans autre forme de procès en la plaquant de dos contre le mur dans le hall, puis il l’assomma d’une passe de karaté bien assénée sur la nuque.

Marcello préféra s’enfuir, convaincu qu’il n’était aucune femme dans cette soirée qui méritait de perdre son temps. En chemin, il s’arrêta au bord du lac et se baigna tout nu, pour calmer ses ardeurs dans l’eau froide.

Marcello ne sut jamais l’issue de cette malheureuse affaire car il décida soudainement de s’engager comme mercenaire en Eniarku. En effet, ce pays avait été envahi par son voisin et le chef de l’armée engageait quiconque était d’accord de se battre. Marcello s’engouait, il partait à la guerre ! Il ne savait pas manier les armes mais il estimait qu’il apprendrait rapidement sur le terrain comment repousser l’envahisseur. Il était très doué en arts martiaux, et notamment en karaté, et ses aptitudes ne pourraient que l’aider dans les combats. Et, de fait, après une courte formation, il fut envoyé sur le front.

A peine arrivé sur le lieu des combats, le général en fonction lui ordonna un matin de s’habiller en civil et lui demanda de se coucher sur une route. On lui attacha les mains dans le dos et il devait ne plus bouger sans ordre express. Tous ses camarades, une bonne centaine durent faire de même plusieurs heures durant, pendant qu’on les photographiait. Malheureusement Marcello fut attaqué par un insecte quelconque, probablement une mouche, qui se posa sur son front. Chatouillé, il bougea dans sa position très inconfortable. Les vidéastes purent constater que ce mort-ci, en tous les cas, bougeait comme s’il était encore vivant… Les photos, pas les vidéos, firent le tour du monde pour montrer le massacre commis par l’ennemi. L’Eporué occidentale, ce continent plein de gens sages et avisés, ainsi que son maître à penser, l’Aciremadron, purent tous deux crier au scandale et constater que l’ennemi était coupable de carnages et donc, de crimes de guerre. Le chef de l’Eniarku parla même de génocide, mais il ne fut pas pris très au sérieux.

Marcello, lui, ne se posait pas de questions. Il lui tardait de bouger mais l’ordre de se lever n’avait toujours pas été donné. Couché dans une position fœtale, par un temps printanier encore froid, il souffrait le martyre. Ce n’est qu’à la nuit tombée, qu’ils furent tous sauvés de cette journée pénible mais soulagés car le danger n’avait pas pointé. Ils s’en retournèrent à la caserne. Tous ne comprenaient pas vraiment ce qui était arrivé.

Dans les combats, Marcello peinait à reconnaître les soldats de son camp. Il trouvait que les Eniarkiens ressemblaient étrangement aux soldats ennemis et parlaient quasiment la même langue. Il s’en était fallu de peu qu’il tue un Eniarkien croyant avoir enfin commis un acte de guerre. Son camarade l’arrêta à temps et Marcello ne put qu’être un peu confus. Désormais, il avait peur de se tromper de camp et il essayait le soir de connaître un maximum de ses cobelligérants afin de ne pas commettre une nouvelle erreur. Ce qui ne lui était pas difficile car il était très sociable de nature et bon acteur. Il jouait la comédie et les faisait rire. Tous l’aimaient bien car il occupait leurs soirées ennuyeuses. Comme déjà dit, Marcello n’aimait pas le monde masculin. Mais il savait pourquoi il se trouvait là et il faisait contre mauvaise fortune bon cœur.

Petit à petit, Marcello se mit à changer d’apparence. Il avait vu tant d’horreur, de cadavres, de mourants, femmes et enfants compris, que son regard s’est embrumé. Il avait l’impression de voir à travers un voile, il marchait vers les combats dans une hébétude paralysante, il n’avait plus d’espoir de s’en sortir. Mais il continuait à se battre avec acharnement car il avait la peur au ventre de mourir. Pourtant, il se sortait indemne de tous les combats. Sauf qu’un jour un soldat à la carrure imposante, deux mètres de haut et un de large, le désarma et le saisi par le collet pour le jeter parmi eux : il était fait prisonnier. C’est probablement ce qui le sauva. Car après un bref séjour chez l’Ennemi qui le traita correctement, on le posa à la frontière au nord du pays.

Il devait entrer au Suraléb, où il fut traité beaucoup moins bien. Emprisonné dans un camp de concentration, il subit de sévères interrogatoires. On voulait l’accuser de déserteur et donc lui appliquer la peine capitale, mais son statut d’étranger le protégea. La police comprit qu’il n’avait pas refusé de servir mais qu’il avait été obligé par l’ennemi de se trouver en Suraléb. Il fut donc remis au département des étrangers. Par respect pour les décisions de l’Ennemi, on le traita de réfugié de guerre.

Les autorités du Suraléb décidèrent alors de le refouler vers l’Engolop et on le jeta dans une forêt à la frontière dudit pays. Il était accompagné d’une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, des réfugiés de guerre venant d’un peu partout dans la région. Mais personne ne désirait se rendre en Engolop, si bien qu’ils décidèrent tous de rester dans la forêt en attendant une solution. Ils se construisirent des abris et mangeaient ce qu’ils trouvaient dans la forêt.

Marcello se distingua parmi eux car il savait tirer. Il réussit un jour, un peu par hasard, à tuer un élan et à donner à manger à quelques-uns d’entre eux. Il fut intégré dans une famille qui lui était reconnaissante d’avoir nourri ses enfants. Marcello, qui détestait par-dessus tout la solitude, fut rassuré d’appartenir à un clan. Mais cette solidarité familiale dura peu de temps.

Un jour, les gardes-frontières suralébiens arrivèrent avec des chiens et les chassèrent vers l’Engolop. Ils comptaient les forcer à passer la frontière. En bon égoïste qu’il était, Marcello avait caché de la viande d’élan qu’il ne partageait pas avec sa famille d’adoption. Juste avant d’être chassé, il grimpa dans l’arbre qui abritait son trésor et agrippa le sac mais il n’osait plus redescendre car les chiens montraient les crocs au pied de l’arbre. Le douanier qui l’attendait réussi à maîtriser ses animaux, Marcello put retrouver le sol et ils prirent la route ensemble.

Le temps que Marcello monte dans son arbre, les autres membres du groupe étaient déjà partis. Marcello se trouvait loin derrière eux et il entama la conversation avec le garde-frontière qui fermait la marche. Il réussit à troquer son reste de viande – il avait gardé les meilleurs morceaux – contre sa liberté. Le garde-frontière ralentit l’allure jusqu’à un virage dans le chemin que tous suivaient. L’espace d’un instant, ils furent cachés du reste du groupe et Marcello se jeta alors dans les buissons épineux.

Il resta immobile un long moment dans l’espoir que personne ne découvre qu’il avait disparu, puis lorsqu’il fut sûr que son absence n’avait pas été remarquée, il partit à la découverte de la forêt. Marcello avait un bon sens de l’orientation et il se souvenait de la route qu’ils avaient empruntée, talonnés par les chiens des gardes-frontière. Il retrouva donc son campement, puis il prit la route pour se diriger vers la ville de Ksnim. Il voulait ensuite retourner chez l’Ennemi, le seul pays qui l’avait bien traité.

 

A suivre

6. 2022, chez l'Ennemi

6

De Ksnim, Marcello décida de se rendre à Ucsom par la route. Il sortit de la ville du côté est, se posta à une entrée de la route nationale et il dressa son pouce pour faire du stop. Par miracle, un routier s’arrêta, qui se rendait directement à Ucsom. Il conduisait un immense camion, dont la remorque contenait du matériel de chantier et qui était recouverte d’une bâche. Marcello pensa immédiatement qu’il pourrait s’y cacher pour passer la frontière. Il pourrait faire toute la route avec lui.

Mais le routier ne l’entendait pas de cette oreille. Il refusa de lui faire passer la douane sans papiers officiels. Il proposa alors de le poser sur une zone au bord de la route où dormaient souvent les routiers et qui se trouvait tout près de la frontière. Si Marcello réussissait à la passer à pied, de nuit, le temps qu’il dorme il le reprendrait le matin une fois entré chez l’Ennemi. Il indiqua à Marcello où il voulait s’arrêter pour le reprendre. Le trajet devait durer à pied environ six heures.

Ainsi fut fait. La frontière était surveillée sur une large périphérie. Les douaniers s’enfonçaient dans la forêt tout le long de la limite entre les deux pays, ils avaient des chiens et étaient armés. Heureusement, la nuit et la paresse aidant, ils ne s’éloignaient pas trop de la douane.  Mais pour éviter tout problème, Marcello dût faire un grand détour qui le mit en retard. Il se présenta tout de même là où le routier avait proposé de le reprendre et voici que, nouveau miracle, il vit arriver son compagnon de voyage quelques minutes après son arrivée. Le routier était resté endormi et avait pris un bon petit-déjeuner qui l’avait mis en retard, lui aussi.

Ils repartirent ensemble tout guillerets, Marcello lui resservant tous les gags qu’il avait accumulés lors des longues soirées sur le front en Eniarku. L’Ennemi était devenu sa terre d’asile.

Une fois à Ucsom, il chercha du travail. Le routier lui avait parlé d’un énorme chantier préparant une autoroute devant relier Ucsom à Nazak. Marcello se présenta et fut enrôlé pour travailler dans la construction de l’autoroute M12 « Vostok », un tronçon devant permettre de joindre Nazak en six heures de route, réduisant de moitié la durée du trajet qui prenait auparavant plus de douze heures.

Il partit donc avec un groupe d’ouvriers et, après un jour de train, ils débarquèrent à Nazak. Ils furent pris en charge immédiatement à la gare et envoyés dans des baraquements malpropres et glacials. Ils n’avaient pratiquement pas dormi mais durent se lever à l’aube pour aller en camion vers le lieu du chantier.

Les travaux dans ce pays ressemblaient certes à ceux des camps de travail et les ouvriers furent vite exténués. Mais personne ne se préoccupa des conditions d’emploi excessivement dures, ils étaient mal payés, mal nourris, mal logés. Toutefois, l’ambiance était très conviviale, essentiellement masculine. Marcello s’exprimait déjà dans la langue qu’il avait apprise sur le front en Eniarku. Il consolida ses connaissances avec les ouvriers car il avait une bonne oreille et parce que c’était indispensable pour s’intégrer dans ce nouveau milieu. Le soir, ils sortaient en ville pour boire un coup. C’est à cette occasion que Marcello connut une femme charmante, en fait la serveuse du bistrot où ils se retrouvaient chaque soir.

Il put ainsi loger chez elle, confortablement. Il se levait tôt le matin pour rejoindre le chantier. Tout se passait bien mais une nuit particulièrement arrosée, le naturel de Marcello ressortit. Un inconnu, presque aussi beau que lui, se mit à courtiser son amie. Une bagarre s’ensuivit, d’abord entre les deux protagonistes, mais qui s’étendit bientôt à tout le bistrot, car les ouvriers éméchés avaient fort envie de se défouler. Certains prirent parti pour Marcello et d’autres défendirent le malheureux courtisant qui, lui, n’avait pas l’habitude de se battre. Ils s’amusèrent beaucoup en montant sur les tables, verres et bouteilles volèrent dans tout le bistrot dans un bruit de vaisselle cassée, les pieds des chaises furent cassés et utilisés comme arme, la mêlée fut totale si bien que plus personne ne savait contre qui il se battait. Dans cet entrelac de corps et d’objets, Marcello saisit le courtisant, lui baissa son pantalon et son slip et lui arracha son phallus.

Ce voyant, la serveuse courut hors du bistrot chercher sa voiture parquée dans une cour arrière et démarra pour s’arrêter juste devant le restaurant. Laissant le moteur tourner, elle pénétra dans le bistrot à toute vitesse et, évitant les projectiles, prit Marcello par le bras, le força à sortir, le jeta dans sa voiture et démarra en trombe, juste avant que n’arrive la police toutes sirènes sonnantes. Ils traversèrent la ville et partirent par le sud en direction du Kazakhstan.

Ils roulèrent huit heures sans s’arrêter, sauf pour prendre de l’essence avec l’argent qu’avait la serveuse dans sa bourse de travail. Ils arrivèrent à la frontière du Kazakhstan dans la matinée suivant le drame. Ils cachèrent leur voiture dans les sous-bois et s’endormirent rapidement.

Lorsqu’ils se réveillèrent, il faisait déjà nuit. Marcello se remémora les événements de la veille. Il était vaguement inquiet d’avoir émasculé le courtisan et voulut savoir si son appareil à lui fonctionnait toujours. Il fallut faire l’amour dans la voiture, ce qui n’était pas vraiment confortable…

C’est alors qu’un ours les attaqua, car le couple l’avait probablement dérangé dans la tranquillité habituelle des lieux. De plus, c’était l’automne et les ours préparaient leur hibernation. Ils devaient manger beaucoup et ces deux humains faisaient son affaire.

Marcello chercha désespérément son pistolet, les habits volaient dans la voiture, il était complètement stressé. Il ne le trouva sous le siège passager que lorsque l’ours avait déjà brisé la vitre avant côté conducteur et passait la tête par la fenêtre. L’ours se coupa sur les débris de verre, le sang giclait et cela l’excita doublement car il n’arrivait plus à sortir sa tête de la fenêtre.

Il était coincé et cela le mis dans une rage effrayante. Il grognait comme un fou et la voiture vibrait de ses grondements de colère. Marcello voulu poser son arme entre les deux yeux de l’ours, mais c’était très risqué car l’ours avait la gueule grande ouverte et Marcello risquait d’avoir le bras en charpie. Il finit par tirer dans la gueule de l’ours qui s’écroula, la tête coincée dans la fenêtre de la voiture. Le bruit du coup résonna dans toute la forêt. Marcello et sa jolie serveuse étaient figés de peur.

Une fois calmés, ils eurent une nouvelle difficulté : il fallait sortir de la fenêtre la tête de l’ours, désormais mort. Celle-ci était très lourde et surtout coincée dans les pointes acérées du verre cassé. Et puis, avec le poids, l’ours était appuyé sur le bas de la fenêtre en brisure de verre cassé. Marcello était épuisé et il n’avait plus d’idée. Comment faire pour se débarrasser de cet ours à moitié coincé dans sa voiture ? Et surtout, osaient-ils sortir de la voiture ? N’y avait-il pas d’autres ours qui allaient débarquer soudainement ?

C’est la jolie serveuse qui eut une idée : elle proposa de casser complètement la fenêtre tout en repoussant la tête de l’ours. Elle allait s’appuyer sur la portière de droite et repousser des pieds la tête, tandis que Marcello devait casser le reste des débris de verre de la fenêtre. Marcello pris le pistolet à l’envers et commença à donner des coups de crosse de toute sa force contre les débris de verre, tandis que la serveuse poussait à fond la tête dehors. Leur énergie était si puissante qu’ils finirent par arracher la portière toute entière. Ils se retrouvèrent nus et à découvert dans cette forêt hostile.

Ils s’habillèrent en quatrième vitesse et disparurent laissant l’ours mort sur la route avec la tête coincée dans une portière de voiture. La serveuse conduisait encore plus vite qu’auparavant et ils finirent par arriver aux abords d’un village aux confins de la ville d’Oral. Ils cachèrent leur voiture sous un haut buisson et la recouvrirent de feuilles mortes. Puis, ils marchèrent jusqu’à ville et tombèrent sur une maison close qui les accueillit.

 

A suivre

 

 

 

7. 2022, la tenancière

7

La tenancière de l’académie d’amour était âgée, mais encore fort vigoureuse. Elle fut immédiatement séduite par Marcello et lui proposa de monter à l’étage pour payer la nuit. En les attendant, la serveuse pouvait aller se prélasser avec les jolies prostituées qui n’attendaient plus de clients vu l’heure avancée de la nuit. Marcello était épuisé mais il se surpassa pour satisfaire la tenancière afin d’avoir la possibilité de se cacher dans la maison et de dormir tranquillement.

Pendant ce temps, la serveuse rigolait et s’entendait à merveille avec les jeunes femmes fatiguées mais toujours prêtes à faire la fête. Celles-ci dormaient la journée et adoraient prolonger la nuit une fois la maison close fermée. La serveuse se sentait bien dans cette atmosphère et imagina – si la tenancière était d’accord – de s’installer dans la maison le temps que les choses se calment à Kazan.

Pendant qu’ils faisaient l’amour, la tenancière harcela Marcello de questions sur son histoire, qui finit par raconter l’aventure de l’ours. Elle fut immédiatement sur le qui-vive et elle proposa à Marcello de retourner vers l’ours au plus vite, de l’enlever de la route pour éviter que quelqu’un d’autre ne le trouve et de le dépouiller consciencieusement pour en retirer sa fourrure. Elle allait l’aider en lui fournissant tous les outils nécessaires et en vendant la peau à prix fort. Ils partageraient ensuite le butin en deux. Marcello tenta de négocier le contrat pour garder les deux tiers du produit de la vente, mais la tenancière était plus forte que lui : ils partageraient le butin en deux ou elle se fâcherait sérieusement. Marcello comprit qu’elle ne devait pas être tendre avec ses ennemis et il accepta le marché.

Il partit dans la nuit, retrouva la voiture cachée et se dirigea vers le lieu où se trouvait l’ours. Mais comment allait-il le soulever ? Marcello devait se débrouiller seul car quiconque apprendrait cette histoire exécuterait le travail et vendrait la peau de l’ours à prix fort. Marcello et la tenancière seraient dupés. Il fallait donc agir en solitaire. Elle lui avait donné une bâche très solide qu’elle avait dans sa cabane de jardin, dans laquelle il allait devoir enrouler l’ours et le pousser en contrebas de la route. Là, l’animal ne serait pas trouvé si l’on agissait rapidement le lendemain.

Marcello ne se demanda pas comment il allait dépiauter l’ours. Il verrait cela plus tard, il devait commencer par le cacher. Il décida d’utiliser le cric de la voiture pour tenter de le soulever, puis pousser très fort le cric en avant afin de le renverser pour faire avancer la bête petit à petit vers le bas-côté de la route. Il dut s’y prendre à dix fois et cela lui prit quasiment trois heures de temps. Lorsqu’il avait fini, l’aube pointait. Il se dépêcha de rentrer à la maison close et dormit comme un loir. Mais pour peu de temps…

En effet, la tenancière n’allait pas laisser passer cette aubaine. Elle le réveilla une heure plus tard et, après un copieux petit-déjeuner à deux – le reste de la maisonnée dormait – il dût repartir vers son chantier.

Il avait avec lui un long couteau épais et affûté pour couper la tête de l’ours et le dépouiller après lui avoir coupé les pieds. C’est alors qu’il entendit un bruit de pas. Son cœur s’arrêta presque de battre. Il manqua s’évanouir de peur. Il eut juste le temps de recouvrir l’ours de la bâche et de grimper dans un arbre.

Mais là-haut, il découvrit un aigle royal qui l’observait attentivement et qui attendait son heure pour foncer sur l’ours et arracher ses viscères. Pour éviter l’intervention immédiate de l’aigle, Marcello devait tirer la peau de l’ours sans toucher à son intérieur. Il fallait tailler le ventre en superficie, juste la profondeur de la peau. Une difficulté supplémentaire. Ce d’autant plus que depuis la hauteur, il avait vu un léopard qui trainait dans les environs, avide lui aussi de viande. Si l’aigle royal ne lui faisait pas peur, le léopard le terrorisait et il se dit qu’il devait le tuer pour continuer son travail.

Les promeneurs étaient deux jeunes dames qui poussaient un landau avec un bébé endormi… Marcello comprit qu’il fallait absolument sauver ces promeneuses dérangeantes d’une attaque éventuelle du léopard. Il redescendit de l’arbre silencieusement et se montra sans les surprendre. Il expliqua qu’il avait voulu se soulager dans la forêt et qu’il avait vu un léopard dans les environs. Il leur conseilla de s’éloigner rapidement et de revenir vers le village. Ce qu’elles firent et se retirèrent promptement en courant. Le chemin de la forêt était mal entretenu et, dans l’empressement, la poussette faisait des bonds, ce qui réveilla le bébé qui se mit à pousser des cris stridents. Du coup, le léopard s’éloigna rapidement.

Marcello décida de mettre la radio au volume sonore le plus fort possible. La musique rayonnait dans toute la forêt, ce qui pouvait attirer des gens. Mais il n’avait pas le choix, quitte à se faire attaquer par le léopard. Toutefois, il fallait faire vite. Mais soigneusement pour éviter que l’aigle ne le dérange dans son travail.

Entre-temps, la promeneuse était rentrée affolée au village et elle raconta son aventure à qui voulait l’entendre. Heureusement, la tenancière l’entendit, elle comprit ce qui se passait et proposa aux villageois de les amener au lieu où la promeneuse s’était rendue. Comme ceux-ci étaient très nombreux, ils partirent à quatre voitures. La tenancière connaissait la forêt comme sa poche et elle les emmena complètement ailleurs afin de laisser Marcello tranquille pour faire son travail. Elle espérait toutefois qu’il se dépêchât un peu de ramener la peau de l’ours.

C’est à ce moment qu’elle entendit la musique de Marcello. Irritée, elle braqua son volant, sorti du chemin et fit entrer le convoi en pleine forêt afin de s’éloigner du bruit. Ils avaient roulé assez pour que l’on n’entende plus la musique lorsque sa roue avant droite se planta dans une racine qui sortait du sol.

La voiture s’immobilisa et il fut impossible de la faire bouger. La tenancière rageait car elle détestait laisser sa maison sans surveillance et qu’elle perdait ainsi un temps pourtant précieux. Heureusement, les gens qui la suivaient se chargèrent de soulever la voiture de la tenancière et de la sortir de ce mauvais pas. Du coup, elle leur expliqua que le léopard devait être loin après avoir entendu toutes ces voix. Et ils décidèrent de rentrer sans avoir vu la bête et avoir pu la tuer pour sa peau. Ils étaient assez fâchés surtout que la tenancière voulant éviter la musique leur fit faire un immense détour dans les bois et que le trajet ne fut pas de tout repos. Ils étaient secoués dans tous les sens, conduisant dans le bois sans route. Ils rentrèrent bredouilles, assez énervés et pour les calmer, la tenancière leur proposa une passe gratuite à chacun.

 

A suivre

 

8. 2022. Au feu ! Au feu !

8

La tenancière fit attendre les villageois quelques instants, prétextant qu’elle devait préparer les filles qui dormaient encore. Elle voulait cacher la serveuse qu’elle comptait présenter à ses clients le soir même, à l’ouverture de la maison close. Ce matin, il était encore trop tôt, car il fallait éviter qu’ils posent des questions sur cette nouvelle arrivée. Plus tard, elle prendrait la journée pour la former aux activités de la maison et l’habiller avec les vêtements sexy qui se trouvaient dans son armoire, ceux qu’elle avait en réserve pour ses filles.

Entretemps, Marcello avait fini le travail sous l’œil attentif de l’aigle royal. Ce dernier se chargerait lui-même de dépecer l’ours pour en retirer les pièces qui l’intéressaient. Le léopard mangerait les restes. Cela arrangeait Marcello car l’ours aurait tôt fait de disparaître, ne laissant ainsi aucune trace de sa mort prématurée.

Marcello avait maintenant fini le travail et il fallait mettre la peau dans le coffre de la voiture. Elle était très lourde et il se cassa le dos à la soulever. Puis il l’entoura de la bâche et enfin, il rentrait à la maison. Seul problème : la voiture était sans la portière avant gauche, celle du côté du conducteur, puisqu’elle avait été arrachée pendant le combat avec l’ours. Il ne pouvait donc pas laisser la voiture au début du village de peur qu’on lui vole la fourrure.

Les hommes du convoi attendaient avec impatience de retrouver leur préférée pour une passe gratuite. C’est ce moment que choisit Marcello pour arriver avec sa voiture sans portière avant gauche et la peau de l’ours cachée dans le coffre. Il fit grande impression et tout le groupe se dirigea vers la voiture. Marcello était coincé. Il fallait absolument qu’il se rende dans le jardin derrière la maison pour mettre la fourrure en sécurité. Mais des dizaines de badauds étaient maintenant attroupés autour du véhicule. L’un d’eux regardaient le coffre avec curiosité.

La tenancière s’avança alors sur le parvis de sa maison et dit : « Ces voyageurs sont mes amis. Je vais vous présenter ma nouvelle recrue ce soir. Vous verrez qu’elle est charmante et qu’elle satisfera beaucoup d’hommes de cette assemblée. En attendant, elle doit se reposer de son long voyage. Entrez maintenant, mes filles sont prêtes. J’offre la tournée générale aux femmes. »

Les femmes, elles, étaient furieuses. Elles connaissaient toutes les filles du bordel et elles leur faisaient confiance (disons plutôt que les prostituées les arrangeaient pour ralentir l’ardeur excessive de leur mari). Mais la nouvelle prostituée les inquiétait : si elle était trop belle, est-ce que l’un d’entre eux aurait la velléité de partir avec elle ?

Donc, les hommes se jetèrent dans le bordel abandonnant la voiture de Marcello. Et les femmes les suivirent pour boire un coup. Les passes gratuites et le prix des boissons rentreraient dans les frais généraux liés à la vente de la fourrure.

Marcello avait le champ libre. Il conduisit sa voiture dans le jardin qui se trouvait derrière la maison et commença à décharger la peau de l’ours, heureusement encore entourée de la bâche. Heureusement, car un des villageois le suivit, celui qui regardait le coffre avec intérêt et qui n’était pas intéressé par les prostituées.

Marcello décida spontanément de demander à ce curieux de l’aide pour sortir le fardeau de la voiture. Il lui expliqua que ses bagages étaient lourds parce qu’il avait beaucoup de cadeaux à donner à la tenancière. Mais le curieux était curieux et il voulut ouvrir la bâche. Marcello l’assomma alors avec la crosse de son pistolet et le déplaça rapidement devant la voiture. Puis, il sortit la fourrure du coffre. Mais où la mettre ? La cabane de jardin était fermée à clé et, de plus, il devait passer devant la cuisine où se trouvait les femmes. Il crut devenir fou.

Alors, il hurla : « Au feu, au feu ! Regardez là-bas, il y a de la fumée qui sort d’une maison ! » Et effectivement le paysan d’en face, que toute l’agitation autour du bordel n’intéressait pas, faisait un feu avec les feuilles mortes qu’il venait de ramasser. Il se trouvait dans son jardin, derrière sa maison. Tous sortirent et se dirigèrent vers la maison d’en face, y compris les femmes ; tous, sauf un homme qui venait d’apercevoir le curieux posé devant la voiture, évanoui et qui avertit la tenancière. Qui se jeta sur le blessé pendant que Marcello expliquait qu’il regardait l’incendie dans son rétroviseur tout en avançant vers la cabane du jardin et qu’il n’avait pas vu le curieux qui se trouvait devant sa voiture. Il l’avait renversé.

La tenancière et l’homme qui l’avait avertie soulevèrent le corps et le transportèrent dans le salon des prostituées. Elle versa dans la bouche du curieux quelques gouttes d’une mixture dont les effets étaient connus d’elle seule et il se réveilla tout doucement. Mais il était complètement drogué. Pendant que le villageois s’occupait du curieux, la tenancière sortit brièvement de la maison et ouvrit la porte de la cabane de jardin qui se trouvait tout près de la voiture. Puis, après un clin d’œil à Marcello, elle retourna au salon pour le laisser faire son travail sans aucun témoin.

Lorsqu’il rentra à la maison, il se jeta dans la buanderie. En effet, il était sale et transpirant après ce dur labeur. Il se mis à nu et jeta ses habits dans le lave-linge qu’il enclencha rapidement. Puis, il prit un long bain et se savonna généreusement. Lorsqu’il sortit de la baignoire, il réalisa qu’il n’avait plus d’habits à porter. Il n’avait pas pensé à garder au moins son slip.

Très ennuyé, il chercha n’importe quel habit qui ferait l’affaire mais il ne trouvait que des vêtements sexy de femme, des soutiens-gorge affriolants, des mini-jupes en latex. Il finit par trouver un cache-sexe masculin qui séchait sur la corde à linge. Après l’avoir enfilé, il constata que ce cache-sexe ne cachait rien, car sa taille n’était pas du tout appropriée à celle de Marcello. Marcello ne pouvait pas rejoindre sa chambre car il devait passer nécessairement par le salon où se trouvaient les villageois qui étaient rentrés et qui buvaient plus que tout leur soûl.

Il décida de traverser nu le salon espérant que personne ne le verrait. Il se colla au mur et le longea, sexe côté mur, fesses côté public. Et effectivement, les hommes étaient accaparés par les jeunes prostituées et ils ne virent pas Marcello qui longeait sans bruit le mur du salon cherchant à atteindre la porte. La tenancière en revanche, toujours attentive à tout ce qui se passait dans sa maison, l’aperçut. Elle se leva discrètement, prit sur la patère un manteau d’hommes en fourrure et le jeta sur les épaules de Marcello, qui fut entièrement recouvert de cette pelure. Il faillit se prendre les pieds dans le manteau, il tituba mais put se rattraper à un meuble. Il traversa rapidement mais prudemment le salon et se retrouva enfin seul dans sa chambre. Il se coucha, se couvrit de la fourrure et s’endormit profondément.

Il se réveilla à huit heures du soir, sans même avoir entendu la serveuse qui se préparait pour sa première soirée. Elle avait reçu de la tenancière une tenue aguichante à sa taille. Marcello descendit au salon, enroulé dans sa fourrure. Il aperçut les filles prêtes à recevoir les clients, toutes plus belles les unes que les autres. Parmi elles, « sa » serveuse. Il fut pris d’un accès de jalousie violent et il menaça la tenancière. Mais il était maladroit, empêtré dans sa grande fourrure qui menaçait de tomber.

La tenancière en avait vu d’autres, elle le maîtrisa, le conduisit à la cuisine et le réprimanda. N’avait-elle pas rien fait d’autre que de les aider ? D’où venaient-ils ? Les avait-elle questionnés ? Non, elle ne leur avait rien demandé et les avait acceptés dans sa maison sans autre. Que voulait-il de plus, lui, ce petit morveux de Marcello ? Elle pouvait les jeter dans la rue, lui et « sa » serveuse. Que deviendraient-ils ? Ils seraient très vite mangés par les bêtes sauvages et les villageois. Allait-il se mettre à réfléchir un peu ?

La colère de la tenancière le figea et, effectivement, il se mit à réfléchir. Ce qui était assez rare chez lui. Effectivement ils n’avaient pas de lieu où dormir. Effectivement, ils n’avaient pas d’argent. Effectivement, la tenancière jouait apparemment un rôle déterminant dans le village et sa protection paraissait intéressante. Effectivement, il aurait besoin d’elle pour vendre sa peau d’ours.

Pendant ses remontrances, la tenancière avait jeté à Marcello des habits secs et repassés. Il s’habilla en quatrième vitesse puis il décida qu’il était fatigué et il se retira dans sa chambre pour dormir. Mais à peine s’était-il assoupi que la serveuse arriva avec un homme. Marcello crut défunter. Il voulait oublier les dernières humiliations mais voilà que la situation le soumettait à de nouvelles remises en question. Il se sentait tiraillé entre l’envie de tout casser et celle de partir discrètement, laissant « sa » serveuse faire son travail. Il décida de rester et de regarder l’opération. Il proposa ainsi d’être le spectateur des ébats qui allaient suivre. Le client de la serveuse refusa net.

Marcello ne savait plus comment se comporter. Il avait l’habitude de laisser sa colère le mener mais il venait de se faire humilier par la tenancière et il ne voulait pas réitérer l’affaire. Il enfila lentement ses chaussures, tandis que le client s’impatientait. Sentant qu’il l’énervait, Marcello décida d’aller encore plus lentement. Maintenant, la serveuse commençait elle aussi à s’énerver. Mais Marcello se battait avec ses lacets qui ne voulaient pas lui obéir. Finalement, à bout de nerf, le client le prit par le collet, le jeta dans le couloir et ferma la porte à clé derrière lui.

 

A suivre

9. 2022, Marcello déprime

9

Marcello était désespéré. La maison close était envahie de gens, prostituées et clients, et il ne trouva d’autre recours que de se réfugier dans les toilettes. Il était complètement perdu. D’un côté, il était attiré par la serveuse et l’aimait beaucoup (le « beaucoup » est toujours de trop), d’un autre côté, il comprenait qu’elle devait gagner sa vie et que ce travail était une aubaine. Une aubaine pour les deux du reste… A moins qu’elle ne refuse de partager.

Il avait l’impression que sa tête se trouvait dans le tambour d’une machine à laver, il se sentait tourneboulé comme du linge sale. Et son linge était très sale. Marcello était rarement raisonnable. Il réagissait de manière spontanée, sans se poser de questions. Il avait de nombreuses bagarres à son actif qui ne l’ont pas toujours servi. Mais quand même, « sa » serveuse le trompait avec plusieurs hommes. C’était insupportable !

Il resta une heure dans les toilettes, effondré, ne sachant quel parti prendre. Il avait envie de frapper des poings la porte de la chambre de la serveuse. Il avait envie de taper tout le monde. Il se rendait compte qu’il allait faire une bêtise mais il en avait tellement envie… La remontrance de la tenancière l’avait toutefois fortement abattu et le retenait d’agir. Il était émotionnellement perturbé. La fatigue de son voyage aidant, il restait sur le siège sans bouger.

Sa représentation de lui-même, son ego, était puissant, il ne se voyait qu’en héros il lui fallait toujours la gloire, en toute circonstance. Il aimait dominer, surpasser les autres, il cherchait à être valorisé. Il n’avait pas l’habitude de se remettre en question et il était enclin à choisir la route de la facilité pour imposer sa manière de voir les choses. Il se sentait supérieur à quiconque et agissait vigoureusement à la plus petite contrariété. Sans réflexion ni délai, il imposait ses désirs par la force. Il croyait qu’il se faisait respecter en jetant son dévolu sur n’importe laquelle des personnes qui l’avait fâché. Il était impulsif, il ne parvenait pas à maîtriser ses frustrations. Sans aucun recul par rapport aux événements, il fonçait tête baissée.

Ce soir-là, il comprenait pourtant qu’il était coincé. Il ne pouvait plus agir spontanément et cette expérience était fort peu agréable pour une personnalité si peu amène. Ce nouveau ressenti le perturbait totalement. Comment se faire respecter sans taper ? Il ne lui venait aucune idée.

Il entendait la gaité et les rires des dames et de leurs clients. La musique résonnait dans toute la maison. Une musique dansante, une musique rythmée. L’ambiance de la maison était à la fête et il rêvait d’y participer. Mais il avait peur de ne pas être à la hauteur. Tout à coup, il perdait totalement confiance en lui.

C’est alors que quelqu’un voulu se rendre aux toilettes et tenta d’ouvrir la porte. Pour la première fois de sa vie, Marcello paniqua. Il ne pouvait plus rester enfermé, il devait libérer les lieux. Il prit une contenance et sortit très dignement des toilettes en toisant avec dédain et hostilité celui qu’il croisa. C’était la seule attitude qu’il savait adopter et son naturel ne tarderait pas à revenir. Sa brève remise en question était déjà presque oubliée. Mais il restait très démoralisé.

Il descendit les escaliers pour arriver au salon où les dames attendaient leurs clients, ainsi que ceux qui étaient déjà rassasiés. Il tenta de prendre une contenance décontractée mais on le sentait extrêmement tendu. Il était accablé et on exigeait maintenant de lui des rires et de la joie, une communion avec la liesse générale. Il devait faire bonne figure devant l’adversité au risque d’être oublié et mis de côté.

Tout à coup, dans un accès de désespoir, il se mit à danser, danser, danser devant tout le monde. Et il était très bon danseur. Les femmes se mirent à battre des mains, suivant le rythme de la musique et elles lancèrent les youyous de joie. Celles qui se trouvaient dans les chambres accélérèrent le mouvement afin de participer à la fête. Elles descendaient en vitesse des différents étages, suivies de leur client, parfois un peu frustrés.

Très vite, le salon fut envahi de monde. Marcello dansait de plus belle. Il passait d’une personne à l’autre, se frottant parfois à l’une des prostituées tout en mouvant son postérieur. Il était grandiose, il était très sexy, très attirant. Ses bras ondulaient, fermes et élastiques à la fois, son corps était souple et gracieux.

La serveuse qui était arrivée entretemps se colla à lui et ils dansèrent dans une folle envolée comme s’il ne formait plus qu’une seule personne. Elle dansait aussi bien que lui et il formait un couple admirable. La tenancière était aux anges, elle était heureuse quand sa maison était aussi gaie. Elle battait des mains avec enthousiasme et son visage était éclairé de bonheur. Décidément, elle aimait son métier et elle avait su créer chez elle une ambiance décontractée, une ambiance de fête et de plaisirs. Elle décida d’offrir une tournée générale et chacun put boire ses délicieux apéritifs qui venaient de l’étranger, on ne savait d’où.

En réalité, la tenancière était Ennemie. Tout comme la serveuse et Marcello, elle était apparue un jour dans une petite voiture et avec un bagage minuscule. Apparemment, elle n’avait presque rien pris de sa vie d’avant. Et son passé s’oublia avec les affaires qu’elle avait laissées là d’où elle venait.

Toujours gaie et de bonne humeur, elle avait été rapidement acceptée par la communauté qui la respectait. Elle avait très vite ouvert sa maison close. Il semblait qu’elle avait un peu d’argent qui lui ont permis de démarrer sa nouvelle affaire. Elle avait su s’attirer la faveur des femmes qui ne voyaient pas d’inconvénients à ce que leur homme se rende parfois au bordel. Du reste, elles profitaient aussi des fêtes organisées dans la maison. La tenancière avait su adapter ses prix au niveau de vie du village. Tout le monde pouvait en profiter.

Elle était calme et énergique. Elle avait su maîtriser quelques débordements et ses clients la respectaient. Il n’y avait jamais de bagarres dans ce lieu pourtant plein de débauches. Néanmoins, dans ce succès sans anicroches, elle ressentait parfois une lassitude. Elle se surprit à rêver qu’elle retournait dans une grande ville. Apparemment, son passé la rattrapait.

Pendant que Marcello lui racontait ses mésaventures, elle pensa que la vente de la peau de l’ours pourrait lui permettre de fuir ce village avec un peu plus d’argent dans la poche que ce qu’elle avait gagné et mis de côté. Elle pourrait peut-être recommencer ailleurs ce métier, qui était tout ce qu’elle savait faire et elle le faisait bien. Elle imagina rentrer chez l’Ennemi et s’installer sur les lieux des combats où elle pourrait ouvrir une nouvelle maison close pour occuper les soldats.

La journée et la soirée et la nuit lui avaient coûté cher, elle qui avait offert des boissons à tout le village. De plus, ses clients étaient au salon à danser et ils ne pensaient même plus à monter à l’étage pour une nouvelle passe. Des bénéfices en moins pour la tenancière. Mais elle allait se rattraper avec la peau de l’ours. Il fallait maintenant songer à trouver un acheteur.

 

A suivre

10. 2022, le départ

10

Il était quatre heures du matin, lorsque tout ce petit monde se replia chacun dans sa maison. Les prostituées avaient tellement dansé qu’elles étaient épuisées et elles se retirèrent dans leur chambre. Restaient la jolie serveuse et Marcello, que la tenancière envoya dormir pour qu’elle puisse se retrouver seule et réfléchir tranquillement. Elle gagna ses appartements et le couple alla se coucher.

Dans le secret de sa chambre, la tenancière réfléchissait. A qui vendre la peau de l’ours ? S’en aller immédiatement avec le butin ? Rester au Kazakhstan ou retourner en Ennemi ? Elle choisit de dormir un peu et de laisser la nuit lui porter conseil. Le lendemain matin, effectivement, elle avait pris sa décision. Elle allait partir en Ennemi avec la peau de l’ours et la vendrait à un tanneur qu’elle connaissait près de la frontière. Que faire alors de Marcello et sa serveuse ?

La tenancière avait certainement peu de scrupules mais elle était correcte. Elle n’allait pas laisser tomber le couple qui, d’ailleurs, venait probablement de l’Ennemi – tout comme elle, puisqu’ils parlaient la langue de ce pays. Elle décida de les emmener avec elle, ce qui l’arrangeait car elle allait avoir besoin d’aide pour porter la peau de l’ours qui devait peser quasi trente kilos. Et puis, à trois, le passage de la frontière serait plus facile car l’un d’eux pourrait distraire les douaniers, afin d’éviter qu’ils ne regardent dans le coffre. Heureusement, elle avait sa propre voiture qui était en meilleur état que celle de Marcello. Ils laisseraient celle-ci dans le jardin lorsqu’ils fuiraient.

En effet, elle ne comptait pas informer le village de son départ. Elle allait prendre ses affaires personnelles et elle laisserait sa propriété telle quelle aux villageois. Elle ne se faisait aucune illusion sur l’avenir de sa maison, son lieu de vie depuis vingt ans. Elle savait que les villageois seraient incapables de gérer une pareille affaire. La maison allait être probablement vidée de tous les meubles et abandonnée aux vents et à la pluie. Mais la tenancière n’avait pas d’états d’âme, elle allait reconstruire sa vie ailleurs. Du reste, elle n’était plus toute jeune et elle préférait vieillir et mourir dans son pays, même si elle avait adoré sa vie au Kazakhstan. Il était temps maintenant de repartir.

Elle monta donc dans la chambre de Marcello et la serveuse. Elle les réveilla, s’assit au bord du lit et leur parla en chuchotant de son désir de partir en secret, avec eux, et de retourner en Ennemi. Ils se dirent d’accord car, à vrai dire, ils ne savaient plus très bien quoi faire, ni où aller. Sans la tenancière, le village n’avait plus d’attrait. La serveuse était certes un peu déçue car elle était déjà attachée à la maison close, à sa gaité, à ses amies prostituées et elle espérait gagner facilement de l’argent. Mais elle se dit qu’avec Marcello, elle était en sécurité car ils auraient tous deux la moitié de la vente de la peau de l’ours.

Ils décidèrent de partir dans la nuit suivante, après une dernière belle soirée dans la maison close. La tenancière regarda Marcello avec insistance. Elle lui disait en silence de bien se tenir pour éviter de faire capoter leur projet. Marcello compris le message et il se promit intérieurement d’être sage. Le soir même, il irait dormir dans sa chambre, afin d’éviter toute provocation. Il serait en forme pour conduire la voiture de la tenancière, une fois la maisonnée silencieuse. Mais il faudrait encore attendre que les prostituées soient couchées et endormies. La tenancière estimait qu’ils partiraient aux environs de cinq heures du matin, juste avant l’aube.

Durant la journée, elle organisa discrètement son départ. Elle prit sur sa réserve l’argent nécessaire à payer jusqu’à la fin du mois courant toutes les prostituées, qui, ensuite, devraient se débrouiller seules. Pour tout bagage, elle choisit une robe, quelques sous-vêtements aguichants, une paire de chaussures élégantes et surtout, elle se constitua une grande trousse avec tout son matériel de toilette et de beauté. Elle ajouta dans le sac quelques bouteilles d’alcool fort et plusieurs mixtures aux effets connus d’elle seule.

Après une soirée très amusante et bien arrosée, elle ferma le bordel et envoya dormir ses jolies prostituées. C’était déjà très tard, elle leur avait servi beaucoup d’alcool, espérant qu’ainsi elles allaient s’enfoncer dans un sommeil profond. Marcello, qui avec regret avait dormi toute la soirée, était prêt à s’en aller. Quant à la jolie serveuse, elle allait dormir dans la voiture car elle avait fait la fête avec ses amies.

Le transport de la peau du cabanon à la voiture de la tenancière fut compliqué, ce d’autant plus que la tenancière ne voulait pas amener la voiture devant le cabanon de peur de réveiller les prostituées. Ils allaient partir lorsque Marcello eut encore une de ses idées farfelues. Il se mit dans la tête de prendre avec lui une poule qui se trouvait dans le jardin. Il essaya de l’attraper mais la poule lui échappait. Il lui courrait après et, dans sa course, il renversa une table de jardin qui tomba dans un bruit fracassant.

La tenancière était hallucinée : ce Marcello n’avait vraiment rien compris à la vie. Du coup, toutes les prostituées furent réveillées par ce vacarme et la maison était en ébullition. Furieuse, la tenancière pris Marcello par le collet, le jeta dans la voiture et démarra à toute vitesse. Ils eurent juste le temps de quitter le jardin avant que les jeunes-filles ne sortent de la maison.

Ils repassèrent par la forêt où ils avaient été surpris par l’ours et prirent ensuite un chemin différent de celui qu’avaient emprunté Marcello et la serveuse pour arriver au village, car la tenancière connaissait une frontière qu’utilisaient les contrebandiers. Effectivement, les douaniers n’étaient pas là. Et ils se retrouvèrent en Ennemi.

A quelques kilomètres de là, sur la route, la tenancière s’arrêta sur le bas-côté. Elle laissa le moteur tourner, sortit de la voiture, ouvrit la portière arrière, saisit à nouveau Marcello par le collet et le jeta hors de la voiture. Elle courut vers son volant et repartit en trombe laissant Marcello, hébété, au milieu de nulle part.

 

A suivre

11. 2056, Louise accompagnante

11

Le lecteur se souvient sûrement que Louise avait contacté l’agence « Non à la vie ». Après avoir reçu les membres de l’association, qui lui avaient expliqué comment ils allaient procéder, elle renonça à son projet de mourir.

Elle décida de se reprendre en main et une idée lui vint subitement à l’esprit. Elle vivait souvent ce genre d’illuminations qui apparaissaient après une longue période de torpeur. Elle se dit qu’elle pourrait faire de l’accompagnement aux personnes en fin de vie. Elle n’avait aucune peur de la mort, elle aimait les gens, elle avait de l’entregent et savait quoi dire quand, et elle avait un certain sens de l’humour qui la sauvait lors de ses coups de mou.

Elle s’inscrivit donc sur la liste des bénévoles dans deux services, celui des soins palliatifs et celui des soins intensifs. Cette fois-ci, toutes les portes s’ouvrirent à elle. Les deux services l’accueillirent avec soulagement : ils regorgeaient de malades incurables que les médecins refusaient de laisser mourir sous prétexte qu’ils allaient les guérir prochainement grâce aux progrès de la médecine. On soignait des personnes âgées de 110 ans, voire plus, qui ne demandaient qu’à mourir mais qu’on faisait durer pour des raisons de statistiques.

Louise allait assister les infirmières en s’occupant des malades qu’elles n’avaient pas le temps de suivre régulièrement. Elle s’entendait très bien avec tous les soignants qui lui faisaient totalement confiance. Elle avait déjà « réveillé » plusieurs personnes dans le coma, car sa douceur, sa patience et sa gentillesse permettaient aux malades de reprendre confiance en la vie.

Un jour, elle apprit qu’un malade, soigné aux soins intensifs, se trouvait dans le coma et qu’il aurait sûrement besoin d’elle. Il s’appelait Marcello et il avait eu un terrible accident de voiture. Il avait l’air de vivre des émotions importantes car parfois il battait des cils, soit avec frayeur, soit avec une joie perceptible. Les infirmières étaient sûres que Louise pourrait lui faire du bien.

C’est ainsi que Louise rencontra Marcello qui se trouvait effectivement dans un état critique. Avec des tuyaux partout, la tête couverte d’un bandage serré, les bras et les jambes dans des structures métalliques, il respirait toutefois tranquillement mais sans montrer de signe d’amélioration. Du moins, pour le moment. Il était là depuis une année et, les progrès de la médecine étant en constante évolution, on avait décidé qu’il allait survivre. Il n’était donc pas question de débrancher les tuyaux qui le maintenaient en vie.

Louise décida de lui masser les pieds. Elle commença par ses orteils, puis elle pensait continuer vers la plante des pieds ; ensuite, elle serait arrêtée dans sa progression car le talon était emprisonné dans la structure métallique. Avec une extrême douceur, elle se mit à imprimer des petits cercles autour du bout de ses orteils. Elle passa plus d’une heure, uniquement avec ses petits cercles. Puis, elle prit délicatement chacun des orteils dans sa main et elle les étira lentement. Marcello n’avait pas bougé.

Sans se décourager, Louise décréta qu’elle allait masser Marcello chaque fois qu’elle passait. Elle se rendait à l’hôpital trois jours par semaine, parfois plusieurs heures, parfois moins longtemps lorsqu’aucun malade n’avait besoin d’elle ou si le malade avait une visite qu’elle ne voulait pas déranger. Mais pour rien au monde, elle aurait négligé Marcello, elle voulait le rencontrer à chacune de ses visites. Une sorte de complicité était née entre eux, malgré le fait que Marcello ne réagissait pas à ses manipulations.

Un jour, toutefois, deux mois plus tard, Marcello poussa un long soupir inhabituel. Encouragée par ce succès, Louise continua de lui masser les pieds. Puis, deux semaines plus tard, il battit des cils. Très légèrement, c’était à peine perceptible, mais Louise sentit un progrès.

C’est seulement quatre mois depuis le début de ces soins que Marcello ouvrit un jour les yeux, pendant que Louise le massait. Lentement, mais sûrement. Ses yeux étaient magnifiques, son visage paraissait tout à coup lumineux. On ne saura jamais s’il a compris ce qui était arrivé, mais des larmes coulèrent sur son beau visage. D’émotion, Louise se mit aussi à pleurer.

Ils étaient silencieux. Louise n’osait pas intervenir, Marcello restait muet. Une pensée traversa l’esprit de Louise : et si Marcello ne pouvait plus parler ? Il fallait attendre. Attendre que l’initiative vienne de lui. Il se demandait peut-être ce qu’il faisait là… Qu’est-ce qui s’était passé… Qui était ces inconnus autour de lui… Puis, bien sûr, il tenterait de bouger, mais les médecins étaient formels, il était tétraplégique – du moins pour l’instant car on avait l’espoir de le faire remarcher. Allait-il le découvrir rapidement ? Pour l’instant, il n’essayait rien. Mais ses yeux parcouraient les lieux. C’était de l’observation, pas de la curiosité.

Tout à coup, il ferma les yeux pour ne plus les ouvrir. Il avait l’air de dormir. Louise attendit que Marcello redonne un signe de vie mais en vain. Il avait plongé à nouveau dans le coma. Après que se soit calmé son désir de revoir Marcello éveillé, elle alla chercher une infirmière qui confirma le diagnostic : Marcello était toujours dans le coma… L’infirmière douta qu’il ait été éveillé. Rien ne montrait un changement dans son comportement…

 

A suivre

12. 2022, Tatjana

12

Après avoir été jeté hors de la voiture par la tenancière, Marcello était complètement sonné. Décidément son ego était ébranlé. Il se sentait complètement ridicule dans cette campagne, sans âme qui vive et il était perdu. De plus, il s’était fait mal dans la chute, sa cheville était douloureuse. Il ignorait complètement où il se trouvait. Seule chose qu’il savait : il était à nouveau en Ennemi, puisqu’ils avaient passé la frontière et il fallait à tout prix éviter la ville de Nazak où il était probablement recherché par la police.

Il se secoua et se mit à marcher le long de la route en boîtant. Il se trouvait dans une incertitude totale. Qu’allait-il devenir ? Heureusement, il parlait la langue du pays qu’il avait apprise sur les chantiers à Nazak et avec son amie serveuse. Il pensa qu’elle allait lui manquer. Devrait-il essayer de la retrouver ? Il n’avait aucune idée de la destination de la tenancière et il préférait ne pas être confronté à elle. Non, définitivement, il ne pouvait que continuer en solitaire.

Le lecteur se souvient peut-être que Marcello détestait la solitude. Il avait peur de se retrouver avec lui-même et peur du vide que représentait sa vie. Il craignait par-dessus-tout de réfléchir sur lui et de se remettre en question. Il sentait son ventre se contracter, ses jambes refusaient d’avancer, l’avenir lui paraissait noir, complètement noir. Sa tête était embrouillée, son entourage lui paraissait hostile, il avait la nausée. Son cœur se mit à battre la chamade et il craignit de faire une attaque, seul dans ce lieu sauvage. Un goût amer lui revenait dans la bouche et il avait envie de vomir. Tandis que le cœur lui serrait la poitrine, il respirait avec peine et il pensa qu’il allait mourir sans aide extérieure. Tout son corps n’était plus qu’une énorme contracture.

Il s’assit par terre et se mit à pleurer. Il entendit alors une voiture au loin. Tout à coup, il se dressa sur ses jambes, toujours un peu flageolantes, mais se trouva tout ragaillardi. Il allait faire du stop. La voiture approchait. Elle était toute cabossée et d’un style ancien qui n’existait plus depuis longtemps chez lui. Il crut se retrouver dans son enfance. Une pensée fulgurante lui traversa l’esprit : et s’il avait fait un retour dans le temps ? Il se pinça la cuisse pour être sûr qu’il vivait encore.

Au volant de la voiture se trouvait une religieuse qui portait un voile noir, sous un bonnet rond avec un capuchon traditionnel au-dessus. On ne voyait d’elle que son visage, qui était hilare. Elle chantait à tue-tête. Sa voix ressortait du vacarme du moteur qui s’essoufflait et paraissait à bout de course. Elle avait l’air pleine de vivacité, de bonne humeur et de gaité. Elle était en contraste complet avec le paysage plutôt aride, sévère et triste dans lequel elle avançait.

En voyant Marcello, elle freina si brusquement que la voiture fit une embardée pour finir sur le bas-côté de la route. La roue avant droite se trouvait dans le vide et le moteur cala. Elle riait à gorge déployée. Marcello fut immédiatement revigoré. Il se précipita au-devant de la nonne et, lui enserrant les épaules dans ses larges bras, il enfouit sa tête dans la guimpe de la nonne et se mit à pleurer. Jamais de sa vie, il n’avait vécu un tel soulagement. La nonne, qui l’avait senti complètement désemparé, lui caressait doucement le crâne. « Allez, allez, disait-elle, calmez-vous ! Tout va bien ! »

Lorsque Marcello fut à moitié remis, elle lui demanda de sortir la voiture de l’ornière, ce qu’il fit rapidement. Avec sa force légendaire, il souleva la voiture et la remit sur la route. Puis, il monta dedans à toute vitesse. La nonne appuya à fond sur l’accélérateur et le véhicule fonça en avant, démarrant dans un nuage de poussière. Ouf, il n’était plus seul et il se sentait tout ragaillardi.

Après un détour par le marché, Marcello avait aidé la moniale à porter toutes les courses, ils arrivèrent au couvent, une immense magnifique bâtisse, dans une large clairière entourée au loin d’une forêt touffue. Marcello aperçut au loin un grand jardin potager. Il repensa à son enfance durant laquelle, pendant tous ses jours de congé, il avait été obligé par son père de jardiner, de soigner fleurs et légumes, de désherber, d’arroser… Enfin, ça n’en finissait plus et il y avait toujours encore quelque chose à faire. « Plus jamais ça » pensa-t-il.

Ils passèrent par derrière pour décharger la voiture et la nonne, elle s’appelait Tatjana, le fit entrer par la cave. Elle allait parler de lui à l’higoumène, l’abbesse qui dirigeait le monastère. En attendant, il devait rester dans la cave. Comme si elle avait compris qui était Marcello, elle le regarda avec autorité, l’air de dire qu’il ferait mieux de lui obéir… Marcello comprit le message : il n’avait pas oublié ses angoisses du matin et il préférait éviter de revivre ce moment difficile.

 

Tatjana le mit à l’épreuve : il dût attendre trois bonnes heures jusqu’à son retour et il s’impatientait. Il imagina tout à coup qu’elle allait l’abandonner dans cette cave sordide. Il avait faim et il faillit se servir dans les victuailles mais se retint à temps. Il s’était promis d’être « sage » et il résista à la tentation.

Finalement, Tatjana arriva avec son air goguenard. Elle lui annonça la bonne nouvelle qu’il pouvait être leur hôte de passage. Il allait dormir dans une dépendance et il paierait son séjour en travaillant dans le jardin potager. Le jardin potager ?! Décidément, Marcello était confronté à ses propres vulnérabilités. Mais il accepta avec enthousiasme ce marché, car il aurait fait n’importe quoi plutôt que de se retrouver seul sur la route.

Tatjana allait le présenter aux nonnes pendant le repas auquel il était convié. Pour la première fois de sa vie, Marcello fut intimidé. Comment allait-il se comporter devant toutes ces religieuses ? Mais il se rassura en pensant qu’il avait toujours eu du succès et qu’il en aurait encore. Il imagina qu’il allait se mettre toutes ces petites nonnes dans la poche, comme il le faisait toujours avec les femmes.

Il arriva donc à table avec une assurance déplacée vu les circonstances. Mais Marcello n’avait aucune idée du lieu où il se trouvait réellement. Il allait le comprendre rapidement. En effet, il s’assit à table sans aucune gêne. On lui demanda poliment de se relever et de prendre une chaise à l’autre bout de la table, car il s’était assis sur le siège de l’higoumène. Celle-ci avait un visage fermé, elle avait l’air amère et malheureuse. Elle était énorme, pratiquement obèse, très âgée et elle se déplaçait difficilement. Une nonne l’assistait. On l’assit avec difficulté car elle ne tenait plus sur ses jambes et elle était très lourde.

Une fois l’higoumène installée, on présenta une chaise à Marcello sur laquelle il s’assit sans aucune gêne. On lui demanda à nouveau de se lever et les nonnes entonnèrent un cantique de leur cru, debout devant leur chaise. Marcello attendait que se termine ce martyre. Il avait de plus en plus faim et ne comptait pas attendre beaucoup plus longtemps.

Finalement, lorsque le chant fut terminé, les nonnes s’assirent à table et il fit de même. L’higoumène fut servie en premier et Marcello en dernier. Cela prit encore au moins vingt minutes, le temps que tout le monde soit servi. A peine, la nourriture sur son assiette, Marcello saisit sa fourchette et voulu se mettre à manger. Mais il vit soudain toutes les têtes se baisser vers l’assiette les yeux fermés. Il reposa discrètement sa fourchette et attendit de voir ce qui allait se passer. Les nonnes attendaient qu’il baisse aussi la tête, ce que lui fit comprendre Tatjana. Une fois qu’il s’était exécuté, chacune d’entre elles, à son tour, récita une prière. Elles étaient environ trente et ce nouveau martyre dura encore une bonne demi-heure.

Finalement, elles se mirent à manger et Marcello se précipita vers la nourriture, au contraire des nonnes qui, elles, mastiquaient lentement. Elles prenaient leur temps. Elles n’avaient pas grand chose à raconter, probablement que leurs journées coulaient lentement au rythme du travail et des messes. Tatjana leur expliqua qu’elle avait rencontré Marcello au marché et qu’il l’avait aidé à porter les provisions. Elle l’avait invité à table pour le remercier de sa serviabilité.

Heureusement, Marcello eut la décence de se taire. Il attendait le deuxième service, qui n’arriva jamais. Il n’y avait pas de deuxième service. Frugal fut le repas.

 

A suivre

13. 2022, le monastère

13

Le repas fini, les nonnes se retirèrent et Marcello resta seul dans la salle à manger avec Tatjana. Celle-ci lui demanda de débarrasser la table et laver la vaisselle. Après avoir tout rangé et préparé la table pour le petit-déjeuner du lendemain matin, Tatjana l’amena vers sa chambre qui se trouvait dans une petite dépendance du monastère et lui expliqua qu’il devait se lever pour être à cinq heures à la messe. Elle l’attendrait dans la chapelle à cinq heures moins le quart. Il n’était que vingt-et-une heure mais Marcello était épuisé et il s’endormit rapidement.

A quatre heures, il entendit du bruit derrière sa porte. Tatjana était là qui frappait à sa porte pour le réveiller. Elle lui rappela l’heure et lui répéta qu’il devait être à cinq heures moins le quart devant la chapelle, puis elle s’en alla. Messe interminable, petit-déjeuner interminable et tout aussi frugal que le repas du soir. Puis, Tatjana lui donna rendez-vous à sept heure et demie devant la cave. Elle allait lui donner des outils et le présenterait au jardinier en chef.

Marcello travailla huit heures de suite, sans pause. Après la journée de travail, il dut courir à sa chambre, se changer et se rendre immédiatement au réfectoire. Et le repas se déroula comme le soir précédent, toujours aussi long. Il demanda à manger à la cuisine, ce qui lui fut interdit. Les jours se déroulaient ainsi et sans surprise. Il était épuisé, car il travaillait énormément et dormait peu.

Dans le couvent, il régnait une atmosphère lourde. Les nonnes avaient l’air d’être inquiètes en permanence, comme si elles craignaient de faire une erreur. Marcello ignorait ce qu’elles vivaient car il passait toutes ses journées dehors à travailler dans le potager. Il ne pouvait que constater qu’elles étaient graves. Appliquées et consciencieuses, elles paraissaient toujours à l’affût d’une catastrophe. Elles étaient nerveuses. L’humour et la gaité qu’il avait ressentis lors de sa rencontre avec Tatjana l’avaient quittée à peine entrée dans le couvent. Elle restait plus gaie que les autres mais elle n’aurait jamais chanté par exemple, ni fait la moindre farce aux nonnes. Bref, on ne plaisantait pas dans ce couvent.

Après quelques semaines de ce régime, il remarqua à son plus grand plaisir qu’une des nonnes le regardait prudemment mais avec insistance. Plutôt jolie, enfin ce qu’il pouvait voir de son visage essentiellement caché par le voile, elle lui faisait de temps en temps un discret clin d’œil, lorsque leurs regards se croisaient. Ces petites attentions lui donnèrent du courage pour continuer sa vie monotone et besogneuse. Mais plusieurs mois passèrent sans que rien ne vienne interrompre cette routine.

Une nuit, toutefois, il entendit gratter à sa porte. Tout émoustillé, il alla répondre et se trouva nez à nez avec Tatjana, qui le pria de s’habiller rapidement et lui dit qu’elle l’attendait devant la cave. Marcello s’exécuta et rejoignit la sœur, qui lui tendit une grande pelle et un pic. Ils s’éloignèrent du monastère pour pénétrer la forêt. Là, Tatjana lui demanda de creuser un énorme trou. La terre était sèche et le travail fut ardu. Chaque fois qu’il croyait avoir terminé, la nonne lui demandait de creuser plus profond. Le trou était large de deux mètres sur trois. Au bout de deux heures de temps, Marcello avait creusé un trou aussi profond qu’il était grand. Au fond du trou, Marcello devait continuer à creuser. Il imagina qu’il préparait une tombe.

Et effectivement, la nonne lui expliqua que l’higoumène était morte durant la nuit et qu’il fallait l’enterrer le plus rapidement possible afin d’éviter une épidémie de peste dans le monastère. Marcello eut une pensée pour l’higoumène et espéra qu’elle serait plus heureuse au fond de ce trou plutôt que parmi les nonnes. Il finit le travail juste à temps pour la messe du matin, à laquelle il était obligé d’assister chaque jour.

En effet, l’higoumène manquait à l’appel au petit-déjeuner et les nonnes s’en étonnèrent. Apparemment, elles n’avaient pas encore appris la nouvelle. Tatjana prit alors la parole pour annoncer la mort de l’higoumène dans la nuit. Personne n’exprima le moindre sentiment. Aucune réaction. Les nonnes restaient de glace, elles ne bougèrent pas un cil. Elles étaient totalement silencieuses.

L’higoumène était une adepte des châtiments corporels. Elle savait battre ses ouailles avec détermination, armée d’un fouet en corde de cuir de daim. Marcello ne le savait pas encore, mais la plupart des nonnes avaient le dos strié de cicatrices. L’higoumène prenait n’importe quel prétexte pour assouvir sa haine de la vie, comme pour en punir les nonnes. Celles-ci étaient littéralement terrorisée par ce personnage violent et dépourvu de sentiments.

Le silence régnait dans le monastère au sujet de l’attitude atroce de l’higoumène et les nonnes savaient qu’elles ne pouvaient pas fuir. La seule fois que l’une d’entre elles le tenta, elle fut rattrapée dans la forêt et fut battue si fort qu’elle dut rester alitée une semaine, le temps que ses blessures se referment. Tatjana l’avait soignée avec un onguent qui calmait la douleur. Pour l’heure, Marcello ne savait rien de ces pratiques car l’higoumène ne l’approcha jamais. Il fut donc étonné du manque de compassion des nonnes. Mais il se souvint de son travail de la nuit et il se dit que l’higoumène serait cachée bien profond dans la terre.

Après avoir annoncé le décès et prit une minute de silence, elle ordonna qu’à la place des prières, soit entonné un chant de la mort afin de souhaiter à l’higoumène le paradis qu’elle avait tant souhaité. La plupart des nonnes cependant espéraient au contraire que l’higoumène irait tout droit en enfer. Mais cela Marcello l’ignorait encore. Il avait toutefois l’impression que les chants n’avaient jamais été aussi enthousiastes, clairs et limpides.

Pendant que tous mangeaient, Tatjana expliqua le déroulement de cette journée spéciale, qui finirait à la tombée de la nuit par l’enterrement de l’higoumène dans la fosse préparée par Marcello. Les nonnes avaient peur de la nuit dans la forêt, et cette peur fut décuplée lorsqu’elles imaginèrent que l’âme de l’higoumène allait se promener parmi elles. En bref, la journée fut des plus angoissante, Marcello, lui, travaillait comme d’habitude au potager. Mais il régnait un silence inhabituel dans le monastère, personne ne parlait plus. Tatjana, elle-même, était silencieuse, elle qui d’habitude se montrait plutôt bavarde.

Le soir arrivé, les nonnes s’étaient habillées chaudement mais elles tremblaient de froid. Elles étaient toutes terrorisées. Marcello et le chef jardinier apparurent avec la dépouille de l’higoumène. Le cadavre était très lourd et les deux hommes peinaient à avancer. Sur le trajet du couvent au trou, ils le posèrent plusieurs fois à terre afin de se reposer.

Finalement, ils arrivèrent vers les nonnes et placèrent le linceul devant le trou. L’higoumène paraissait désormais inoffensive, entourée dans un drap de fortune, et les nonnes en furent ragaillardies. Leur calvaire allait cesser et toutes respectaient Tatjana qui allait la remplacer. Celle-ci entonna un chant, après un bref discours. Puis, les hommes jetèrent dans le vide le corps qui alla s’écraser au fond du trou. Du coup, le linceul se déchira et l’higoumène apparut dans son plus simple appareil. Toutes les nonnes s’avancèrent près du trou et regardèrent ce piteux spectacle. Elles devaient s’assurer de ne plus jamais revoir cette personne détestée…

Alors Marcello reprit la pelle et jeta sans ménagement sur l’higoumène la terre dont le tas se trouvait au bord de l’énorme cavité. Une fois la fosse remplie, les deux hommes sautèrent avec vigueur sur la terre pour l’aplanir et éviter que les bêtes sauvages ne trouvent le cadavre. Et chacun s’en alla se coucher. Enfin, les nonnes pouvaient dormir profondément et sans crainte du lendemain.

 

A suivre

 

 

 

14. 2022, la petite nonne

14

Quelques semaines plus tard – Marcello était déjà au monastère depuis six mois environ – la nonne qu’il avait remarquée au début de son séjour s’engaillardit. Elle le regardait avec insistance et lui envoyait des yeux des messages très clairs. Et une nuit, effectivement, Marcello entendit à nouveau un grattement à sa porte. Cette fois-ci, il fut prudent de peur d’être déçu. Il ne fut pas déçu car il vit devant lui, la plus jolie des jeunes femmes. Sans le voile, dans une ravissante tenue de nuit, visiblement sans sous-vêtements, la nonne lui souriait avec un air de complicité qui le ravit. Son visage était harmonieux, elle avait de longs et épais cheveux noirs, elle était tout à fait du goût de Marcello.

Il la fit entrer avec empressement et referma sa porte derrière elle. Avec aisance, elle n’avait pas du tout l’air embarrassé, elle s’assit au bord du lit. Il remarqua à travers la chemise de nuit, qu’elle avait les seins roidis par le désir. Il n’avait qu’une envie, celle de se jeter sur elle. Mais, fort de ses expériences récentes, il décida de la courtiser avec délicatesse. Il fut parfait et elle aussi. Cette fois-ci Marcello était tout amoureux et il la regarda partir avec regret…

Après cette nuit merveilleuse, la petite nonne tomba malade. Durant trois semaines, elle n’a pas mangé, mais, surveillée par Tatjana, elle buvait quelques gouttes d’eau par jour ce qui la maintenait en vie. Elle était cependant totalement épuisée. Elle refusait de parler, de dire de quoi elle souffrait, mais elle semblait terrorisée. Elle faisait des cauchemars et on l’entendait crier la nuit.

Au bout de trois semaines, Tatjana lui proposa de se rendre auprès du provincial responsable du monastère et de lui parler de sa souffrance. Elle le connaissait et savait qu’il était très compréhensif. Elle l’accompagnerait bien sûr. Et si la jeune nonne le souhaitait, elle lui tiendrait la main pendant qu’elle allait se confesser. Elle la pria de ne pas lui répondre spontanément mais de réfléchir à cette idée. Elle voyait déjà une panique dans ses yeux et elle voulait lui permettre de se calmer et de réfléchir seule et tranquillement. Elle interdit les visites.

Entre-temps, les nonnes avaient élu Tatjana pour diriger la communauté : Tatjana était la nouvelle higoumène. En quelques semaines, le couvent a complètement changé : tout à coup, les nonnes avaient l’air libérée du joug qui les asservissait. Les repas étaient gais et les nonnes riaient souvent à gorge déployée. De son côté, Marcello était aux anges. Il était content d’avoir supporté les derniers mois, car maintenant, il était tout heureux. Il travaillait avec d’autant plus d’énergie que parfois, une nonne ou l’autre venait lui dire bonjour et parler un petit moment avec lui.

Le chef jardinier, lui, était resté revêche mais Marcello ne s’en préoccupait pas. Il savait qu’il travaillait bien, car son père l’avait formé durant toute son enfance et même s’il s’était ennuyé à travailler la terre avec lui, il avait enregistré les principes fondamentaux de la culture des légumes, fruits et autres baies. Et puis, finalement, il se sentait assez heureux parmi les légumes, il avait une attitude totalement différente de celle de son enfance. Une seule ombre à ce tableau merveilleux, la petite nonne dont il était amoureux n’avait pas réapparu. Il avait appris qu’elle était malade mais n’en savait pas plus.

La jeune malade quant à elle avait accepté la proposition de la nouvelle higoumène. Elles partirent donc à l’aube mais Marcello était déjà dehors. Il les vit sortir du monastère, prit un raccourci pour se retrouver sur la route et voir sa chère et tendre, une dernière fois croyait-il. A sa vue, la petite nonne malade s’évanouit dans la voiture et l’higoumène dût s’arrêter pour l’aider. Marcello était catastrophé de voir l’état de sa petite chérie. Il était blême lui aussi et l’higoumène compris tout à coup le mal de sa protégée. Elle chassa Marcello manu militari, puis elle se pencha sur la petite nonne qui revenait tranquillement à elle.

Elles repartirent mais désormais Tatjana savait que la jeune nonne avait un problème avec Marcello. Elle ne lui en dit rien, elle allait laisser faire le prêtre provincial qui la confesserait. Elle espérait secrètement que la petite nonne parlerait ouvertement de ses terreurs pour qu’elle puisse ensuite guérir.

Le provincial les reçut, toujours aussi aimable. Bel homme, il était souriant, affable et bienveillant. Son visage respirait la joie de vivre et la petite nonne se sentit immédiatement en sécurité. Il leur offrit un café et ils discutèrent très ouvertement. Tatjana et le prêtre étaient détendus, ils parlèrent notamment de la bonne conduite du monastère, de la mort de l’higoumène et de la nomination de Tatjana. La petite nonne les écoutait, elle paraissait calme.

Puis, le prêtre s’adressa directement à la jeune fille. Il lui proposa de se confesser et de lui parler de sa maladie : que ressentait-elle ? Où avait-elle mal ? Pourquoi refusait-elle de manger ? La nonne se sentit immédiatement écoutée et elle accepta sans autre de se rendre dans le confessionnal. Elle refusa la main de Tatjana. Elle pensait réussir à parler seule et sans soutien.

Lorsqu’ils commencèrent à parler, la petite bonne expliqua au provincial qu’elle était persécutée par le diable. Il venait la rencontrer toutes les nuits et elle était absolument terrorisée. Elle ne parvenait pas à le chasser, il restait avec elle, il avait un visage atroce, des dents qui lui manquaient, des yeux perçants et comme des lames de couteau, une bouche déformée par la haine. Rien que d’en parler, elle avait la chair de poule.

C’est alors que le prêtre lui demanda depuis quand le diable venait la trouver. Elle se mit à pleurer, pleurer, pleurer, elle hoquetait de douleur. A travers le rideau du confessionnal, elle chercha la main de Tatjana qui la lui tendit. La petite bonne la serra avec énergie, comme pour prendre sur elle le calme de Tatjana. Elle se ressourça ainsi.

Mais elle ne disait toujours rien. Le prêtre lui demanda alors si quelque chose avait changé dans son quotidien. Elle répondit que non. Il essaya alors une autre technique : que lui disait le diable ? La petite nonne se remit à pleurer. Elle hoqueta : « Il me dit que dorénavant je fais partie de son monde. – Et pourquoi serais-tu pernicieuse ? » La petite nonne ne répondit pas. « A partir de quand serais-tu devenue diabolique ? – Je veux mourir, lui répondit la petite nonne. – Pour pouvoir chasser le diable, il faut que tu me dises de quoi il t’accuse. – D’être une mauvaise nonne ». Le prêtre avait une patience illimitée, il savait que la petite nonne lui dirait de quoi elle souffrait mais il ne parvenait pas à trouver la porte de la confidence.

« Et si tu parlais à Tatjana ? Pourrais-tu lui dire depuis quand tu vois le diable la nuit ? – Non-non, je ne veux pas lui parler. J’ai trop honte. » Donc, la petite nonne avait fait quelque chose d’interdit dans le monastère. Qu’avait-elle bien pu faire ? Le prêtre connaissait les difficultés que vivait le monastère avec l’ancienne higoumène. « Est-ce que tu as eu des mauvaises pensées vis-à-vis de l’ancienne higoumène ? – Non. Mais je ne l’aimais pas beaucoup. Tatjana est formidable. » Elle sourit enfin et lui dit que l’ambiance au monastère avait changé du tout au tout avec la nouvelle higoumène. Mais elle n’avait jamais souhaité la mort de l’ancienne higoumène. Elle acceptait son sort et, de plus, elle n’avait jamais été flagellée, contrairement à beaucoup d’autres nonnes.

Le prêtre n’avait toujours pas trouvé la cause du mal-être de la jeune femme. Mais il savait maintenant qu’il fallait éviter de parler du diable, pour qu’elle ne se referme pas à nouveau. En effet, elle paraissait se détendre. Il remarqua qu’elle lâchait la main de Tatjana. Il décida de continuer à la questionner. « Y a-t-il eu un changement depuis la nomination de Tatjana. – Non. Enfin, oui ! Comme je vous l’ai dit, l’ambiance est très agréable. Tatjana est gentille et ferme. Personne ne pense à abuser de sa gentillesse, car elle sait se faire respecter. Je l’aime beaucoup. – Alors pourquoi ne veux-tu pas lui parler tout simplement. – Je vous l’ai dit : j’ai honte de ce que j’ai fait. Je ne veux pas qu’elle me juge mal. Je n’ai rien fait de mal. – Alors, si tu n’as rien fait de mal, tu peux me le dire. Si tu le préfères, je ne dirai pas à Tatjana ce que tu m’as confié. J’ai le secret professionnel, je n’ai pas le droit de raconter à qui que ce soit ce qui m’a été dit dans le confessionnal. – C’est vrai ? Vous ne direz rien ? »

« J’ai une idée, lui dit le prêtre. Je vais te lire l’article 983 du Code de droit canonique, c’est le droit que nous sommes obligés de suivre. Ecoute-moi bien :  « Le secret sacramentel est inviolable. » Cela veut dire que je serai puni si je ne respecte pas cette loi. Je pourrais même perdre ma charge de prêtre. Je continue : « C’est pourquoi il est absolument interdit au confesseur de trahir en quoi que ce soit un pénitent, par des paroles ou d’une autre manière, et pour quelque cause que ce soit ». Est-ce que tu comprends ce que cela veut dire ? – Oui, que vous n’avez pas le droit de raconter ce dont nous avons parlé. »

Alors, la petite nonne se détendit complètement et elle se lança…

 

A suivre

 

15. 2022, la vision

15

« J’ai fait l’amour avec le nouveau jardinier ! » Le prêtre fut profondément déconcerté. Il ne s’attendait absolument pas à ce qu’il venait d’apprendre. Il ignorait qu’un deuxième jardinier avait été engagé, c’est-à-dire qu’un deuxième homme vivait dans le monastère. Il se dit que l’higoumène avait quelque peu dépassé ses prérogatives. Elle aurait dû lui en parler. Mais il n’allait pas l’importuner, elle qui était intelligente et compétente. Elle saurait sûrement comment régler la situation.

Le prêtre demanda à la petite nonne quels étaient ses sentiments pour ce jardinier. Est-ce qu’elle l’aimait et songeait à quitter les ordres pour lui ? « Non, je ne quitterai jamais le monastère. J’y suis trop bien et encore mieux depuis que Tatjana le dirige. – Es-tu prête à ne plus revoir ce jardinier ? – Non. J’aimerais le revoir mais le diable va me punir encore plus qu’auparavant. – Si je te comprends bien, tu aimerais continuer à fréquenter le jardinier et rester au monastère. Est-ce cela que tu souhaites ? – Oui, mais avant toute chose, il faut que le diable cesse de venir dans ma chambre. Comment allons-nous faire pour qu’il ne me persécute plus jamais ? »

A ce point de la discussion, le prêtre ordonna contre toute attente une pause. Il proposa à la petite nonne de se promener avec lui dans le cloître. Ils allaient prier ensemble en marchant. « Nous allons demander l’aide du Seigneur. » La petite nonne était contente de se dégourdir les jambes après être restée si longtemps agenouillée. Lorsqu’ils sortirent du confessionnal, le prêtre proposa à Tatjana d’aller manger avec les moines. Elle était son hôte et ils allaient la recevoir sans autre forme de procès. Tatjana obéit immédiatement, sans poser de question et le prêtre emmena la petite nonne vers le cloître.

Une fois arrivée au superbe jardin magnifiquement entretenu par les moines, la petite nonne s’immobilisa. Elle avait l’air pétrifié. Intrigué, le prêtre la regarda. Elle avait changé du tout au tout. Elle était littéralement rayonnante. Toute son angoisse avait disparu. Elle leva le bras et pointa le ciel : « Là, je vois la Vierge. Elle est si belle ! » Le prêtre leva les yeux mais il ne vit rien dans le ciel. La petite nonne avait une vision et il fallait la laisser tranquille. Il attendit un bon moment debout près d’elle puis il s’assit sur le petit muret qui bordait le cloître. Elle n’avait pas bougé, elle était fascinée.

La Vierge était, dira-t-elle plus tard, d’une beauté indescriptible, entourée d’un halo d’une couleur qu’elle ne connaissait pas auparavant. Elle avait des cheveux d’or et des yeux d’une profondeur abyssale. Elle lui avait parlé. Elle lui avait dit que les humains sont faibles et qu’il fallait lutter sans cesse pour garder sa ligne de conduite.

Lorsque la petite nonne quitta le ciel des yeux, elle regarda le prêtre, d’un air déterminé. La Vierge lui avait rappelé qu’elle était amoureuse de son fils, Jésus, et qu’elle avait promis de le suivre dans l’amour du prochain. Cet amour était adressé à tous les êtres humains et non pas à un seul en particulier. Son amour faisait partie de la philosophie de l’amour divin alors que l’amour humain exige l’exclusivité, ce qui n’était pas ce qu’elle avait promis en entrant dans les ordres. La Vierge lui pardonnait, et même plus, elle comprenait ce qui était arrivé. Le Diable ne viendrait plus l’importuner mais elle devait renoncer à son amour humain.

Le prêtre estima qu’elle n’avait plus besoin de la confession et ils retournèrent ensemble chercher Tatjana. De son côté, celle-ci avait réfléchi. Elle avait décidé de se débarrasser de Marcello afin d’éviter qu’il courtise la petite nonne et qu’elle ne soit à nouveau tentée.

Tatjana connaissait l’âme humaine. Elle avait compris qui était Marcello et elle savait qu’elle ne pourrait pas discuter avec lui car il n’avait pas compris les règles du monastère et il ne changerait pas d’opinion. Elle allait donc forcer les événements.

Le lendemain, elle lui demanda de l’accompagner pour acheter les vivres du monastère. Ils se rendirent ensemble à un marché beaucoup plus loin que celui de la dernière fois, à deux heures de route. Tatjana fit maints détours pour être sûre que Marcello ne reconnaitrait pas son chemin. Une fois arrivé là où elle l’avait planifié, elle resta dans la voiture, lui donna une liste des choses à acheter et à lui ramener lorsqu’il aurait fini les courses. A peine Marcello avait-il disparu de sa vue, qu’elle démarra rapidement et revint seule au monastère.

 

A suivre

 

 

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire