Créé le: 12.05.2026
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Le guet-apens

Fiction

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© 2026 a Luna Nevi

1. 2055, en Essius

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« Le guet-apens » propose une vision futuriste du monde dans les années 2050. Le récit est mené par deux personnages principaux, Marcello né en 2000 et Louise en 1976. Il se passe parallèlement dans les années actuelles et dans l’avenir. C’est un récit d’aventure.
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Il portait des gants blancs. Le crâne dégarni, il avait réuni le peu de cheveux qui lui restaient en une queue de cheval plutôt miteuse qu’il relevait et attachait par un élastique dans la nuque pour en faire un mini-chignon. Il avait une voiture noire, une maison rose et des bottes hautes. Il partait retrouver son cheval, ou plutôt sa jument, car il n’aimait pas les hommes et tout ce qui était masculin. Il s’adorait lui-même toutefois parce qu’il avait une haute opinion de sa personne.

Sa femme, Lucie, avait le visage entièrement tatoué. Elle avait fait dessiner des diablotins qui se croisaient le long de ses joues et vers le front. Plusieurs d’entre eux descendaient le long de son cou. Son visage marquait une forme d’agressivité, rien n’était harmonieux en tout cas. Ils vivaient toujours ensemble comme beaucoup de couples qui avaient dressé un mur pour séparer les femmes des hommes. Le gouvernement recommandait la construction d’un tel mur pour éviter au couple d’enfreindre la loi selon laquelle les époux n’avaient pas le droit de faire l’amour plus d’une seule fois par année, pour des raisons évidentes d’hygiène.

Au grand dam de son épouse, Marcello avait préféré être séparé d’elle dans leur maison pour éviter toute tentation illégale. Le mur garantissait une obéissance totale – quoique relative en ce qui concerne notre couple comme nous l’allons voir. En réalité, le mur n’était qu’une feinte de l’Etat, qui surveillait le respect de ses prescriptions par des vidéos placées dans tous les intérieurs abritant des couples. De temps en temps, en vrai machiste, Marcello incitait Lucie à transgresser la loi en faisant l’amour dans leur piscine. Lucie, qui prenait un certain plaisir à ces ébats, était pourtant très stressée ce qui paralysait ses sensations. Elle craignait les voisins, car la délation était une pratique conseillée. A défaut de délation, celui qui avait couvert un voisin était accusé de complicité.

Ils avaient une petite chienne, nommée Bisule. Elle portait toujours une muselière, ainsi que l’exigeaient les autorités. En effet, une enquête sur les chiens, menée par la SPH (Société Protectrice des Humains), démontrait que la plupart des propriétaires de chiens éduquaient mal leur compagnon canin. Les gens prirent peur et déposèrent une initiative – il faut préciser, à l’attention du lecteur qui l’ignorerait, qu’en Essius n’importe quel citoyen peut proposer une initiative, qui est passée au vote populaire s’il parvient à obtenir cent mille signatures. L’initiative proposait d’obliger les propriétaires de chiens à leur mettre une muselière lorsqu’ils le promenaient et la loi fut acceptée à une large majorité. C’était en avril 2036. Plus tard, en 2045, les chiens durent porter une muselière en permanence, pour le cas où ces derniers attaqueraient leur maître.

Marcello n’osait plus promener Bisule qui restait à la maison, car il ne parvenait pas à lui apprendre à aller aux toilettes pour chien. Bisule persistait à poser sa crotte sur la route, ce qui était formellement interdit. Au troisième avertissement, le chien était condamné à mort. Après un court procès – il y avait des juges ès chiens, ainsi que des avocats qui prenaient la défense des bêtes récalcitrantes – le chien qui avait été condamné était envoyé dans une prison spéciale en attendant son exécution.

Juste avant son départ, Lucie avait donné un sac poubelle à son mari pour qu’il la jette dans le container qui se trouvait sur le trottoir, à quelques maisons de là. Marcello détestait rendre ce service à Lucie car le bac se trouvait à droite de la rue, du même côté que sa maison. Or, le côté droit de la rue était destiné aux piétons qui remontaient la rue et il fallait la descendre. Il devait donc traverser la route, descendre à la hauteur du container et se rendre à nouveau du côté de sa maison où se trouvait la poubelle publique. Heureusement, il pouvait retrouver sa voiture sans autre, puisqu’il était dans le bon sens de la marche.

Un jour qu’il avait contrevenu à ce règlement et qu’il était descendu la rue directement depuis sa maison, l’employé du mirador l’avait sermonné. Il l’avait accusé d’irresponsabilité vis-à-vis des autres citoyens qu’il risquait de contaminer du virus qui était alors en vogue et menacé de l’obliger à quitter sa maison s’il recommençait. Comme on avait droit à un seul avertissement, notre anti-héros préférait obéir.

Marcello entra donc dans sa voiture noire, après avoir déposé le sac poubelle dans le container, et réajusta son masque sanitaire, qui était obligatoire dès qu’on sortait de la maison. Même dans le jardin, à travailler son potager ou à tondre le gazon, il fallait le porter. Et dans la voiture, bien sûr, c’était aussi obligatoire.

Ce jour-là, il était particulièrement imbu de lui-même. Il ne cessait de se regarder dans le miroir de la voiture et de se trouver beau, malgré le masque. On ne voyait que ses yeux, mais il les avait délicatement maquillés, comme c’était la mode alors.

Il alluma la radio qu’il avait enclenchée avec sa puce électronique implantée sur le dos de la main. D’excellents haut-parleurs diffusaient le son de manière égale dans toute la voiture. Il tourna le bouton du volume le plus haut possible et la musique s’envola dans tout l’espace de son habitacle. Marcello se sentait fou de bonheur. Il ressentait une plénitude totale. Il était littéralement envoûté, une sensation de force et d’énergie l’animait et le transportait dans une sensation de puissance exacerbée. Il était totalement immergé dans sa musique.

Il s’engagea sur l’autoroute et roulait très vite. Il dépassait tous les automobilistes qui roulaient trop lentement à son goût. C’est alors qu’il entendit à la radio un avertissement signalant qu’un conducteur avait pris l’autoroute dans le mauvais sens. Tout à sa musique, il ne s’en formalisa pas. Il roulait sur la voie de gauche car il se sentait plus fort que tout le monde. Il vit alors l’automobiliste à contresens qui lui arrivait dessus. Il ne pouvait plus se rabattre sur la droite car il était en train de dépasser une voiture qui se trouvait à côté de lui.

Le choc fut terrible, ce d’autant plus qu’il roulait à tombeau ouvert. Il passa la tête à travers le parebrise et son ventre s’encastra dans le volant alors que ses jambes étaient écrasées par la voiture d’en face.

Son esprit s’envola et sa conscience lui rappela toutes les frasques qu’il avait commises durant sa vie…

 

A suivre

 

 

2. 2055, Louise en Essius

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2. 2055, Louise en Essius

 

A cette même époque, alors que Marcello vivait dans sa maison rose, les personnes âgées de plus de quatre-vingts ans habitaient dans des appartements de deux pièces, lorsqu’ils n’étaient pas dans des mouroirs. La décision de leur permettre de vivre chez eux revenait aux autorités. Les seniors – personnes âgées de quatre-vingts ans et plus – recevaient une fois par année la visite de médecins agréés par le gouvernement, qui remettaient au DDS (Département Des Seniors) un rapport sur l’état psychique et physique de leurs patients. Toutefois, les médecins affiliés au DDS se laissaient facilement corrompre et les personnes désireuses de rester chez elle pouvaient verser une petite somme pour obtenir le droit de garder leur appartement. Encore fallait-il avoir un peu d’argent…

Au fur et à mesure de l’avancement de l’âge, les seniors étaient parqués dans des appartements plus petits. Les personnes âgées de plus de quatre-vingts ans avaient droit à deux pièces et une cuisine laboratoire. Dès l’âge de cent ans, ceux que l’on appelait « les ultra-seniors » devaient vivre dans des studios. Or, ils étaient nombreux car l’espérance de vie était à ce moment-là de cent vingt ans. Avec les progrès de la médecine, elle augmentait régulièrement et le pays comptaient déjà plusieurs cent-quarantenaires.

À Eveneg, la vieille ville avait été rasée pour construire des tours très hautes avec des milliers de petits deux-pièces et de studios. La cathédrale n’avait pas été épargnée, parce que les croyances religieuses étaient interdites et qu’il fallait de la place pour des logements. Certains archéologues s’étaient battus pour tenter de la faire conserver comme monument historique, mais ils avaient tous été emprisonnés et étaient pour la plupart morts, vu les conditions désastreuses qui sévissaient dans les établissements carcéraux.

D’ailleurs, toutes les églises avaient été supprimées. La seule religion autorisée était l’écologie radicale, celle du parti des « Khmers Verts ». Ces derniers avaient divinisé la Nature, au détriment de l’Homme. Pourtant, l’Etat essiusien était jaloux du caractère pionnier de sa médecine, qui était, à ce moment-là, la plus avancée de tout le continent de l’Eporue et il encourageait les progrès médicaux en finançant divers programmes de recherche, destiné à améliorer la santé de sa population. C’était à ses yeux un signe évident d’avancement technologique et il était fier du fait que ses ressortissants atteignaient souvent l’âge canonique de cent quarante ans.

La sur-sécurité qui sévissait dans la société faisait partie du plan des Khmers Verts, afin d’éviter des frais médicaux suite aux accidents. Le terme même d’accident n’existait plus que pour définir des actes imprudents qui étaient sévèrement punis. Diverses mesures liberticides avaient été prises. En voici quelques-unes :  masques à porter dès que l’on sortait, interdiction de se croiser dans la rue, fêtes limitées à 10 personnes et nécessitant une autorisation du gouvernement basée sur diverses contraintes sécuritaires, sorties interdites de minuit à six heures du matin. Des panneaux et annonces orales provenant des miradors diffusaient des précautions à suivre (soyez prudents en descendant du trottoir, en descendant du train, regardez devant vous quand vous marchez, interdiction d’utiliser le téléphone portable dans la rue, etc).

Les citoyens étaient sommés d’adhérer à ce parti unique. Presque toute la population avait obéi et les quelques sceptiques figuraient sur une liste soigneusement conservée par la police d’Etat, étaient surveillés de près par les autorités et arrêtés à la moindre incartade. D’ailleurs beaucoup d’activités étaient interdites à ceux qui n’avaient pas la carte du Parti.

Le cataclysme tout proche prévoyant la fin du monde due au réchauffement climatique, lui-même dû à l’activité humaine, avaient été annoncé par les Khmers Verts. Ils s’étaient largement fourvoyés, car on vivait un refroidissement important. Mais le Parti a simplement transformé le « réchauffement climatique » en « changement climatique » et les gens continuèrent de s’effrayer, comme avec plaisir. En réalité, la population était paralysée, car quoi qu’entreprennent les individus, ils se sentaient coupables de détériorer la terre et donc de participer à la destruction finale. Cette culpabilité était renforcée par les messages fréquents des médias qui obéissaient au Parti.

La neige sévissait d’octobre à mai et le froid atteignait des pics jusqu’à -30° Celsius. Tous les lacs du continent étaient gelés de novembre à mars. Lorsque l’automne arrivait, les Essiusois se réjouissaient de patiner sur les lacs, mais en dessous de zéro degré, ils étaient obligés par une décision administrative de rester à la maison car le risque de tomber malade ou de glisser sur une plaque de glace était trop important. Rares étaient donc les moments où l’on pouvait se balader sur les lacs, parce qu’à partir de zéro degré, ils commençaient à dégeler.…

Pendant ces périodes de froid considérable, l’approvisionnement en vivres était compliqué. En effet, dans les supermarchés, les caisses avaient été remplacées par des contrôles de quantité, qui limitait la consommation à une semaine de nourriture par personne, à raison de deux repas par jour. Le petit-déjeuner n’était pas compris car le pain, comme nourriture basique, était gratuit et pouvait être consommé à volonté. Si l’on achetait davantage, l’excédent était déduit sur les prochains achats. Lorsque les surplus dépassaient un certain quota, on était privé de nourriture pendant une semaine.

Chacun avait une carte – les plus jeunes (il faut préciser qu’étaient jeunes les personnes de moins de 50 ans) avaient une puce électronique fixée généralement sur le dos de la main – carte ou puce sur laquelle étaient enregistrés les achats. La nourriture était sévèrement rationnée. Les Khmers Verts voulaient éradiquer du pays la maladie de l’obésité, parce qu’elle coûtait trop cher à la société sans raison. Ils avaient donc limité l’approvisionnement en nourriture à l’essentiel pour survivre. De plus, les sorties étant interdites par une température de moins zéro, les gens ne pouvaient plus s’approvisionner. Un système sophistiqué de livraison à domicile avait été mis sur pied. Mais beaucoup de personnes âgées mourraient de faim pendant ces grands froids. Et les enfants commencèrent à souffrir de divers handicaps dus à la malnutrition.

Les voyages n’étaient pas interdits, mais fortement déconseillés car ils risquaient de modifier l’équilibre écologique de l’époque. Cela dit, des avions étaient mis à la disposition des fonctionnaires, qui représentaient une majorité écrasante dans la société, quatre-vingt pour cents de la population travaillant pour l’Etat. Le tourisme restait donc d’actualité. Toutefois, les voyageurs, terrifiés par les prédictions de fin du monde, en étaient venus à abandonner toute velléité de départ. La peur de la destruction finale, de leur responsabilité dans l’apocalypse annoncée et de leur propre disparition les rendait apathiques.

Louise, née en 1976, avait dû quitter sa maison, sur décision des autorités. Elle avait remué ciel et terre pour obtenir un appartement car lors de son déménagement elle n’avait que soixante-dix-neuf ans. Mais les autorités lui interdirent d’intégrer un deux-pièces sous prétexte qu’elle devait attendre encore une année. Pourtant, on lui avait ordonné de déménager immédiatement – sans lui permettre de vivre encore une année dans sa maison – pour laisser la place à une famille.

En effet, les propriétaires de maisons et d’appartements avaient tous été expropriés sans dédommagements, à quelques exceptions près pour les hauts fonctionnaires. C’était l’Etat qui choisissait le logement dans lequel allait vivre le citoyen.

Des tentes étaient prévues pour les « Cas intermédiaires », ceux qui, comme Louise, risquaient d’être sans domicile fixe parce que renvoyés de leur maison sans avoir atteint l’âge prévu pour vivre dans un deux-pièces. Les campings étaient organisés en petites communautés. Louise avait été très heureuse dans celui qui lui avait été attribué, car il se trouvait en pleine campagne, ce qui était revigorant, et la vie communautaire lui convenait parfaitement.

L’hiver était rude, mais les tentes étaient chauffées et les campeurs bien équipés. Les repas coûtaient peu et les gens mangeaient tous ensemble dans d’immenses cafeteria, où elle avait fait plusieurs connaissances. Toutefois, il lui tardait de recommencer à faire la cuisine. Et surtout, elle se réjouissait d’enlever son masque chez elle, masque qu’elle devait porter au camping vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dormir avec le masque lui était particulièrement pénible.

Malheureusement, elle avait dû donner tous ses meubles à l’Etat, ainsi que son matériel de cuisine, car on ne pouvait pas les prendre avec soi dans les tentes. Les garde-meubles n’existaient plus, c’était de l’espace perdu et inutile. Une année plus tard, elle allait se trouver dans son deux-pièces sans aucun meuble, pas même un lit. Elle allait devoir tout racheter au gouvernement qui vendait ce que lui avait donné les Cas intermédiaires.

 

A suivre

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