Créé le: 27.07.2026
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Le grand tilleul
Un conte fantastique pour rêver encore et croire aux ressources de notre Grande Mère Nature.
Un arbre nous écoute et s'adresse à nous. Cerné par la "densification" du quartier, ces jours sont comptés. Il met au point un stratagème pour échapper à la destruction.
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Je ne sais pas exactement quel âge j’ai… tout comme vous, je n’ai aucun souvenir de ma naissance, mais aussi loin que remonte ma mémoire je suis installé dans un nid de verdure accueillant et confortable, loin de tout bruit inutile… je suis immergé dans la nature, bercé par le vent et le chant des oiseaux… La notion du temps et son calcul sont une affaire humaine que j’ai apprise en observant la famille qui habite la maison d’à côté, au fur et à mesure que j’ai vu ses générations se succéder… à les entendre il paraît que j’ai entre 150 et 200 ans… une incertitude subsiste, car la jeunesse qui s’agite maintenant sous mes branches n’a pas trouvé trace officielle de ma plantation… je ris sous cape, car je me souviens d’avoir entendu parler du passage d’un certain Bonaparte, qui, lui, est resté dans les mémoires du canton… pourtant il n’a pas vécu aussi longtemps que moi. Les êtres humains ont des critères très particuliers pour écrire l’histoire… ils devraient interroger les survivants, non?
Peu importe mon âge, ce n’est que de l’arithmétique stérile. Ma vie est tellement variée et passionnante que je n’arriverai jamais à vous la raconter, car maintenant le temps me manque cruellement: des événements imprévus ont bouleversé mon quotidien. Mais je ne peux m’empêcher de passer en revue le carrousel des souvenirs qui m’habitent et font vibrer mon feuillage jusqu’à la pointe de chacune de mes feuilles… j’ai eu une chance incroyable d’être entouré successivement d’un jardin, de fleurs, d’un potager ; en grandissant j’ai abrité sous mon ombre les murs de la maison, la tonnelle de la vigne, les tablées de fêtes, j’ai soutenu la balançoire pour les enfants petits et grands, j’ai écouté les envolées de chansons et de cris pendant les soirées football… mais j’en délire, probablement vous n’allez pas me croire. Parmi toutes ces images, sons et couleurs, je garde comme une perle le souvenir de la petite Jeannette qui se réfugiait dans mes branches pour lire en paix ses livres préférés… oui, elle grimpait très haut pour se mettre hors de portée de ses frères turbulents… et aussi d’un week-end d’exposition, dans tous les coins du jardin, de la véranda et de la maison, des toiles et sculptures de l’Artiste qui a vécu dans ce lieu unique… le même qui sifflotait des partitions de dialogues avec mon merle chanteur: mélodies échangées dans la lumière dorée du soleil couchant…
Tout cela appartient à cette partie du temps révolu qu’on appelle le passé. Une accélération étrange s’est produite dans l’atmosphère; elle est perceptible dès l’aube de chaque jour. Une frénésie s’est emparée du quartier et s’agrippe à toutes les maisons: elles sont vouées à la démolition, pour réaliser un nouveau concept, la « densification de l’habitat ».
Je n’ai pas bien compris le projet, mais j’observe. Dans des périmètres bien définis on creuse de grands trous, on y coule des fondations et des murs en béton: des cubes de douze étages sortent du sol et montent à une vitesse jamais vue… un étage par semaine… ça va vite. Tellement vite qu’il n’a fallu que quelques saisons pour me voir entouré d’abord de palissades; ensuite, derrière elles, des monticules de gravats, puis des murs et encore des murs, de tous côtés… je serai bientôt encerclé. Je suis déjà assourdi par le bruit des excavatrices et des bétonneuses, et à moitié étouffé par la poussière.
La petite maison en dessous est encore là, mais son temps à elle est strictement compté: j’ai cru comprendre qu’il était question de quelques semaines… ce n’est pas précis, mais c’est bien plus court que je ne pensais. Ce qui est sûr, c’est que mon sort a été scellé avec elle: il est prévu de me découper en tranches, en commençant par le haut, et d’arracher enfin à la pelleteuse mes racines centenaires… comment échapper à cette calamité ?
Je ne veux pas mourir.
Je ne peux pas mourir, car mon destin n’a pas encore prévu ma disparition.
Mais comment vais-je survivre ? Si au moins je pouvais, comme le grand chêne de la chanson de Georges Brassens, sortir à grand-peine mes grands pieds de mon trou et m’en aller bras-dessus bras-dessous avec un roseau de passage… c’est tout à fait impossible, je le sais bien.
Il me reste une possibilité: m’échapper par le sous-sol… ne vous moquez pas, vous ne connaissez pas les ressources de ma famille végétale. Elle est rompue à mille défis et prouesses et habille la planète depuis cinq cents millions d’années. Il y a peu de temps encore, le sous-sol était plein de ressources: l’humus et l’eau de pluie assuraient notre approvisionnement. Depuis la mise en route de la « densification de l’habitat » il est empêtré d’obstacles de toutes sortes: les murs en béton, enfoncés à des profondeurs inouïes, sont devenus des obstacles infranchissables. Le chaos de câbles et de conduites rend le sous-sol impénétrable.
Mais mes racines ont gardé la mémoire de millions d’années d’existence. Elles sont équipées de radars qui les pilotent dans l’obscurité, les renseignent sur les distances et les orientent sur le parcours à emprunter pour explorer un nouveau chemin. Si je descends dans ma sève jusqu’en bas, je pourrais leur apporter mes observations de surface: Il ne faut pas se tromper de direction lors de notre migration: en face des cubes en béton, il nous reste un angle de 45° encore praticable dans le périmètre de ce quartier. Nous devons l’exploiter au plus vite.
J’ai un autre problème à résoudre : mes racines ont un sale caractère et ne veulent en faire qu’à leur tête, chacune à sa manière… pas simple. On n’a pas de temps à perdre en chamailleries: nous devons nous concentrer et viser tou-te-s ensemble le même but, la même direction. Je pourrais appeler à la rescousse les grenouilles qui ont élu domicile dans une petite vasque oubliée au fond du jardin. Elles aussi se sentent en danger, elles ne savent plus où donner de la tête… elles pourraient s’évader par l’écoulement de la fontaine et nous rejoindre dans le sous-sol pour convaincre les racines à se regrouper par cordées de trois ou quatre: elles auraient ainsi plus de force pour avancer dans le sous-sol, à la recherche d’un passage favorable, et émerger plus loin, dans une surface épargnée par la « densification » et disponible pour donner une chance de grandir à un nouvel arbre.
Il faudra déployer des trésors de diplomatie et de persuasion pour arriver à bout de mon paquet de racines: le temps presse et je m’angoisse, je ne suis pas habitué à fonctionner sous une telle pression.
Ce matin très tôt un grand bruit grinçant a envahi ce qui reste du jardin. Le sol a tremblé sous les larges roues de l’immense engin qui est venu s’installer à coté de moi. Ça ressemblait, en plus simple, à l’équipement des pompiers, avec une grande échelle télescopique. Des ouvriers ont branché leurs outils et ont entrepris d’y monter. J’ai pu les observer d’en haut, car leur échelle s’arrêtait encore loin de mon sommet.
En entendant le bruit des scies électriques, j’ai compris. J’ai regardé une dernière fois le jardin désormais couvert de poussière, les rosiers fanés, la pergola chancelante, bousculée par le camion-échelle, la maison qui se vidait de jour en jour… désormais plus rien ne ressemblait à rien. Avec une grande inspiration j’ai fermé les yeux et entrepris ma descente… j’ai frappé un petit signal d’alerte en passant tout près du nid de l’écureuil, pour qu’il s’échappe à temps: mes branches les plus longues sont encore suspendues au-dessus du dernier lopin de terre épargné chez les voisins… je n’ai pas pu m’occuper des oiseaux, mais je peux leur faire confiance: ils sauront s’envoler vers un autre arbre accueillant et protecteur.
Je m’enroule dans ma sève et je descends, lentement… le cœur n’y est pas, je suis désormais dans l’obscurité. Le doute me prend, me fait hésiter, me décourage… je crois que ce sont des larmes qui me troublent la vue… je n’ai jamais pleuré de toute ma vie: c’est bizarre, elles sont liquides, comme de l’eau, et salées; elles se mélangent sans problème avec ma sève… nous serons plus agiles pour avancer dans le noir.
Le fracas qui se produit en surface me détermine à poursuivre: je me ressaisis, je suis parti au bon moment. Il est temps de prendre les choses en main ici en profondeur: les grenouilles se sont mobilisées et négocient avec les racines les manières et les façons de s’entendre. Patiemment elles font équipe et se tressent avec diligence les unes avec les autres, en cordages souples et résistants. Les grenouilles à califourchon sur les racines scrutent dans la direction qu’elles ont prise, pilotées par leurs radars héréditaires. Elles se connectent aussi à leur anciens cousins, les rhizomes, détenteurs de techniques imparables pour se faufiler dans les obstacles sous-terrains… ce sont des « retrouvailles familiales » inattendues, mais la solidarité ancestrale fonctionne par delà les ères géologiques… les expériences se partagent, les bons tuyaux tracent la route: c’est sûr et efficace.
Je suis le convoi de mes racines, tout en tenant d’une main souple, mais ferme, les rênes de cette équipée secrète et mystérieuse: quelque chose qui nous dépasse est à l’œuvre dans cette exploration; nous sommes des outils dans les mains d’un capitaine qui met au point une nouvelle stratégie de sauvetage… une grande confiance a soudainement balayé mes doutes et toutes mes appréhensions… on va y arriver… mais où?
Pendant combien de temps allons-nous tâtonner dans le noir? Quelle distance faudra-t-il parcourir? Impossible de le dire. J’attends d’apercevoir la lueur verte qui sera le signal… la voilà… elle devient de plus en plus nette à mesure que nous approchons du point où nous pourrons nous arrêter et commencer à creuser notre cheminée de sortie… où allons-nous émerger? Je lance une tige volubile qui vrille en direction de la surface, pour explorer d’un regard l’endroit qui nous attend… tout est calme en ce lieu qui ressemble étrangement à un jardin botanique. Très peu d’humains à l’horizon, mais de tout évidence le sol a été préparé ici en vue d’une « plantation d’une espèce non-exotique, éventuellement médicinale »… pas de doute, c’est bien mon profil… j’informe mes racines qu’elles peuvent se redéployer dans ce terreau tout prêt pour les accueillir.
Et les grenouilles? Un petit étang (certes artificiel, mais il faut savoir faire des concessions) déploie les larges feuilles de ses nénuphars: idéal pour qu’elles s’y reposent de leur aventure botanique et sportive. Quant à moi je vais prudemment émerger et pointer un premier bourgeon explorateur de surface… les jardiniers diront sûrement que ce visiteur inattendu est tombé du ciel, Dieu seul sait comment… j’espère qu’ils me laisseront vivre ici mes deux prochains siècles. Pour l’instant il fait nuit: je vais bientôt m’accorder un sommeil paisible, en regardant le ciel étoilé.
P.S.
J’ai oublié de vous dire qu’on m’appelait « le grand tilleul », celui du chemin de traverse qui allait vers la chapelle (elle a échappé à la démolition)… et que le voisinage s’annonçait sur une liste pour recevoir un sachet de mes fleurs séchées pour soigner les refroidissements de l’hiver suivant. Guettez bien les bourgeons qui pointent autour de vous… je vais refleurir, promis…
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