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Il y a les dates qui vous plombent. Même longtemps à l’avance. Le calendrier en est plein. Un exemple ? À tout hasard, la Saint-Valentin.
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Quoi de plus morose quand on vit seul, non par choix, mais parce qu’on s’est de nouveau fait larguer ou, pire encore, parce que ça fait des années qu’on passe inaperçue partout où l’on va, qu’on a même renoncé à sortir par lassitude de rentrer penaude, quoi de plus morose donc que la fête des amoureux, qui non contents de s’être trouvés, se sentent en prime tenus de l’afficher, d’étaler leur bonheur sur les réseaux et sous les yeux des éconduits avec un égocentrisme appuyé par tous les commerçants.

 

Pendant les semaines qui précèdent, impossible d’allumer la radio ou la télévision, d’ouvrir un journal, de marcher dans la rue ou de faire ses commissions sans entendre ou voir partout des publicités, des affiches, des slogans rappelant cette échéance et toutes les réjouissances proposées à ceux qui entendent la célébrer. Vous en venez à faire le compte à rebours, impatiente non pas d’arriver à la date, mais d’échapper enfin à ce harcèlement. Le jour J, vous évitez soigneusement les magasins, vous avez prévu un prétexte à dégainer au cas où une collègue ou une amie aurait la distraction de vous proposer un plat du jour au restaurant, vous vous calfeutrez chez vous à l’abri des mièvreries en attendant simplement que ça passe et vous vous couchez avec un somnifère en guise d’amant.

 

Le 15 février, vous respirez à nouveau, mais pas pour longtemps. Voilà que s’amorce déjà à l’horizon la redoutable fête des mères, ce cyclone émotionnel qui, en comparaison, relègue la Saint-Valentin au rang de gentille bourrasque. D’abord parce que votre mère à vous, ce n’est pas elle directement, mais sa tombe que vous allez fleurir. Son merci, vous ne pouvez que l’imaginer et son immuable sourire reste en deux dimensions. Mais aussi et surtout parce que cette date marque le cinglant rappel de votre plus grand échec. Même si la vie s’acharne à vous prouver le contraire, vous le savez au fond qu’un homme, si on le veut vraiment, si on n’est pas trop difficile et prête à plusieurs concessions, on peut quand même toujours s’en dégoter un. Un amant d’un soir en tout cas et même un attitré pour peu qu’on se sente le courage d’écumer les sites de rencontres, d’aligner les soirées pour célibataires et de revoir ses critères. Un enfant, c’est une autre affaire.

 

Le désir vous habite plus profond, vous ronge et vous obsède. Alors que vous supportez sans trop de peine la vision des couples, même très amoureux, chaque poussette et chaque ventre rond vous poignarde le cœur. Les faire-part vous achèvent et la simple idée de devoir acheter une layette vous paralyse durablement. Vous avez appris à éviter le rayon jouets, à contourner les garderies. À essayer de ne plus considérer le temps que comme un ennemi. Une fois par mois néanmoins, vous saignez de chagrin. En l’occurrence, pas question de critères, le premier venu vous comblerait, vous le prendriez comme il est, fille ou garçon, s’il a les oreilles décollées ou le menton proéminent, vous n’en seriez que plus attendrie, tout en vous est prêt à l’accueillir depuis la nuit des temps.

 

Vous avez tout tenté, les coups d’un soir en phase d’ovulation, vous vous êtes même ruinée en inséminations, votre ventre s’obstine à rester aussi plat que vos perspectives d’avenir. Dans ces circonstances, la fête des mères vous apparaît comme le comble de l’indécence. N’est-ce pas déjà une fête quotidienne que d’avoir été pareillement comblée ? Ce surcroît de bonheur que sont les bouquets de fleurs, les cœurs et les mots maladroits est un banquet exhibé au nez des affamés.

 

En attendant que ça passe, vous vous barricadez chez vous, téléphone débranché et vous vous gardez bien d’allumer la télé. Vous noyez votre chagrin dans un livre et une orgie de mots croisés, un tube de somnifères à portée de main en cas de nécessité.

 

Au lendemain du séisme, vous commencez à remonter la pente. Il vous reste encore une réplique à affronter le mois suivant, mais d’une magnitude sans comparaison. La fête des pères, introduite en France en 1950, officialisée deux ans plus tard, vous atteint moins profondément. Cet écho à votre drame intime a au moins le mérite de la discrétion. On n’en fait pas tout un plat, la plupart en ignorent même la date. Toujours assortie d’un doute, entachée d’un soupçon, la paternité s’affiche avec moins d’arrogance. C’est un rapport moins viscéral, vous en savez quelque chose, vous pour qui le mot « papa » ne recouvre qu’un nom et une photo en noir et blanc.

 

Ce jour-là ne vous inspire d’habitude qu’une vague mélancolie. Cette année, c’est différent. Une idée vous percute à l’instant où votre regard se laisse happer par une affiche. Elle procède par analogie. Si les pères ont revendiqué, puis obtenu leur célébration, pourquoi les nullipares ne pourraient-elles pas en faire autant ? Vous la considérez brièvement, elle vous paraît saugrenue, vous la laisser s’envoler. Mais elle trouve le moyen de s’imposer à vous, en s’associant à l’affiche, de sorte que vous ne pouvez plus apercevoir l’une sans raviver l’autre. L’idée vous poursuit ainsi à travers toute la ville avec une telle insistance que vous en venez à l’examiner plus sérieusement. Pendant des semaines, elle creuse un sillon jusqu’à s’imposer comme une nécessité.

 

Dans le courant de l’automne, vous vous décidez enfin à la partager. Sur les réseaux, elle fait un tabac, plus de cent like, des dizaines de commentaires, une vingtaine de partages. Ce succès vous stimule, vous dope, vous donne des ailes. Vous avez mis à jour un besoin que vous avez les moyens de combler. Vous n’êtes donc pas complètement inutile à la société. Vous vous sentez moins seule et soudain comprise. Un projet prend forme. Il vous distrait agréablement des fêtes de fin d’année, ce moment tant redouté où les gens se calfeutrent dans la chaleur du cocon familial.

 

Début 2020, vous créez l’événement. Une vingtaine de participantes s’annoncent et des dizaines d’intéressées. Même quelques hommes dans le tas. Vous cherchez une salle pas trop loin, pas trop chère, vous en trouvez une de libre à côté du stade de foot le samedi 29 février, ça vous paraît de bon augure. L’idée que la première fête des nullipares tombe un jour aussi rare n’est pas pour vous déplaire. Vous y voyez une marque de plus de l’originalité de votre démarche.

 

Cette année pour la première fois, la Saint-Valentin vous est totalement indolore. C’est à peine si vous remarquez les vitrines, les tables dressées pour deux, la profusion de petits cœurs. Vous êtes tellement absorbée par votre organisation que, par inadvertance, vous proposez même un plat du jour à l’une de vos collègues célibataires que vous brûlez d’embrigader. Son regard déconcerté vous rappelle que ce n’est peut-être pas le bon jour.

–          Euh, la note sera trois fois plus chère que d’habitude et… ça va créer une certaine ambiguïté, non ?

Vous acquiescez, Natacha a raison, vous n’y aviez plus pensé.

–          Incroyable comme t’arrive à t’abstraire. C’est quoi ton secret ? qu’elle se stupéfie.

Vous promettez de lui expliquer. L’après-midi, vous prenez congé pour commencer à préparer les petits fours. Jamais vous n’avez cuisiné pareille quantité.

 

Le samedi, vous vous levez à l’aube pour tartiner une montagne de canapés et apprêter les verrines. L’excitation vous tient lieu de réveil. Vous entassez les plateaux dans la voiture, faites plusieurs allers-retours. Natacha arrive la première. Les autres se font désirer. Vous piaffez. Vous fulminez aussi contre toutes celles qui ont annulé le matin même. Une hémorragie. Il ne reste plus que huit inscriptions fermes et une trentaine de peut-être. Hormis votre collègue, personne n’est à l’heure.

 

Vous guettez le trottoir. Chaque passant suscite un sursaut d’espoir avant de continuer son chemin. Enfin quelques arrivées au compte-goutte. Au bout du second quart d’heure vaudois, vous vous rendez à l’évidence. La rencontre se fera en tout petit comité. Six personnes en tout et pour tout. En comptant Natacha et vous-même. Dans une salle capable d’en abriter plus de cent.

 

Vous aviez prévu une allocution, la déception vous laisse sans voix. Pour peu, vous reprocheriez aux rares participants leur si petit nombre. Votre collègue en revanche ne tarit pas d’éloges sur votre initiative. Son enthousiasme éponge un peu votre amertume. Vous l’écoutez se positionner sur la question de la maternité, revendiquer l’absence d’enfant comme un choix assumé, une décision de plus en plus irréversible qui ne lui laisse aucun regret, elle a d’autres rêves à accomplir, des journées si remplies qu’elle ne saurait y ajouter les innombrables obligations qui accablent les mères du soir au matin et aucun goût du sacrifice, mais elle avoue souffrir de la stigmatisation sociale qui découle de cette position marginale. Les questions, toujours les mêmes, l’incompréhension de l’entourage, le désarroi de ses parents. Tout cela l’affecte plus qu’elle n’en laisse paraître.

 

Peu à peu, vous vous rendez compte qu’il ne s’agit pas d’un discours bien léché, mais d’un témoignage qui sort des tripes. Un accouchement improvisé. Natacha vous expose spontanément ses fêlures sans fausse pudeur ni exhibitionnisme, et même si ce ne sont pas les vôtres, vous vous identifiez à sa vulnérabilité, vous admirez son courage, sa sincérité et une petite voix intérieure vous suggère que ce miracle aurait été impossible dans un cercle moins intime.

 

Lorsqu’elle se tait, la maigre assistance applaudit, d’un seul élan, sans s’être concertée. Puis une autre femme prend la parole, Noémie, la plus jeune. Une crispation parcourt le groupe quand cette même pas trentenaire se présente. Une même réflexion se lit sur les visages, que vient faire ici cette gamine qui a encore la vie devant elle et tout le temps de la donner ? Puis au fil de son récit, on voit les réticences s’effacer, quand Noémie évoque tour à tour sa fausse couche, son kyste, puis l’ovaire qu’il a fallu lui enlever. Un ange passe après son témoignage, six inconnus se taisent ensemble, sans en éprouver de malaise, dans un silence riche d’empathie.

 

Puis l’homme rebondit. On avait presque oublié sa présence dans ce milieu si féminin, sur ces questions qui le sont tout autant. À mesure qu’il parle, on comprend, puis on admet qu’il a pleinement sa place dans ce cercle. Quand bien même il parle d’atteinte à sa virilité, on transpose. On devine combien la stérilité lui pèse et qu’il se sent diminué. Jusqu’à être tenté d’encourager sa compagne à une brève incartade, prêt à élever l’enfant d’un tiers comme le sien s’il n’y a pas d’autre solution. Chez Patrick, le deuil de la paternité s’accompagne de la hantise quotidienne de voir celle qu’il aime le quitter pour un autre plus apte à la combler. Rien à voir avec l’impuissance, précise-t-il toutefois dans un sursaut d’amour-propre.

 

Élise s’identifie plutôt à Natacha. Les mômes, elle les adore, mais l’idée d’en porter un l’a toujours terrifiée. Se charger d’une responsabilité pareille sur le si long terme lui paraît pure inconscience et véritable folie. De nature bileuse et déjà si affectée par l’actualité, comment pourrait-elle envoyer délibérément un être de plus dans ce charnier, sur cette autoroute qui finit contre un mur, et l’y abandonner un jour, livré à lui-même, sachant que c’est demain que tout empire ? Le voir grandir et ses problèmes avec lui, se trouver de plus en plus impuissante à consoler ses chagrins, à prévenir tous les dangers ? Mourir sans savoir ce qu’il adviendra de lui ? Non vraiment c’est un effarement pour elle de constater cette insouciance chez tant de gens.

 

Des têtes opinent. Puis tous les regards se tournent vers la dernière, en dehors de vous l’organisatrice, à n’avoir pas encore pipé mot. Répondant à cette invitation muette, Marielle se présente comme journaliste. Elle a renoncé à la maternité par passion de son métier. Pour pouvoir l’exercer sans entrave. Elle vous remercie d’avoir initié cette rencontre. Elle est venue par simple curiosité, avoue avoir failli repartir en découvrant si faible affluence, mais quelque chose en vous l’a touchée, ce dépit qui transpirait si fort à mesure que les gens n’arrivaient pas, qui avaient pourtant promis, l’immense buffet que vous aviez préparé, puis la profondeur des interventions, leur authenticité, vraiment ce 29 février restera dans sa mémoire comme une parenthèse hors du temps, le jour de tous les possibles.

 

Vous vous sentez le devoir de clore la partie officielle, votre voix chevrote un peu, les mots peinent à exprimer votre reconnaissance. Rien ne s’est passé comme prévu, au final c’était mieux. Vous les félicitez d’avoir été si peu nombreuses. Vous espérez juste que maintenant, elles et il aient de l’appétit.

Elles insistent pour partager les frais. Lui aussi. Vous protestez.

–          T’inquiète, on peut se permettre, on n’a pas de bouches à nourrir.

 

Aussi incroyable que cela puisse paraître, vous en riez. Et pour faire honneur à l’immense buffet, vous décidez de convier toute l’équipe de footballeurs en herbe qui se déversent du vestiaire après leur entraînement, ainsi que leurs parents. La marmaille se jette sur les victuailles comme une nuée de moineaux. Malgré les deux heures de sport qu’ils ont dans les jambes, les diablotins ont encore de l’énergie à revendre. Vous les trouvez aussi adorables qu’épuisants, vous savourez leur départ autant que de leur arrivée.

 

La journée se termine sur un nuage. Vous flottez. Vous n’en revenez pas d’avoir été l’instigatrice d’un moment aussi fort. Dans votre tête passent en boucle les adieux, qui ne sont d’ailleurs que des au revoir promis-juré, les longues accolades, les yeux brillants d’émotion, les échanges de numéros, les remerciements appuyés.

 

La descente s’amorce le lendemain. Comme après un shoot d’adrénaline, un manque se creuse en vous, déjà l’envie de recommencer, avec le risque que la magie ne soit pas au rendez-vous, que la répétition et le poids de l’attente ternissent l’éclat d’un moment de pur bonheur improvisé. Les derniers restes engloutis, vous n’avez plus que des souvenirs pour vous repaître.

 

Le lundi matin, c’est la perspective de revoir votre collègue, de vous remémorer avec elle les réjouissances de samedi qui vous tire au bureau. Quelle n’est pas votre surprise d’y trouver en arrivant le journal étalé sur votre place de travail. Avec votre portrait en gros plan. Une pleine page consacrée à la fête. L’article, signé Marielle, ne tarit pas d’éloges. Il parle d’un succès à la hauteur du besoin que vous avez comblé. Affirmation illustrée par une photo du buffet pris d’assaut par les parents des footballeurs. L’auteure vous présente comme celle qui a réparé une injustice. Elle évoque la possibilité de pérenniser l’événement, d’instituer la Journée internationale des nullipares, de mondialiser les nullipares partys.

 

Pas le temps de replier le journal que votre portable sonne déjà. Lui d’habitude si taiseux. Une inconnue vous déverse un flot de paroles dans l’oreille. Elle regrette tellement de n’avoir pas su pour samedi. Elle serait venue avec plein de copines. Votre idée l’enchante, elle regrette juste de ne pas l’avoir eue elle-même, plus tôt. Mais si vous permettez, elle va organiser un cortège, une nullipare pride dans le courant de l’été. Bien sûr, ce serait génial de pouvoir compter sur la présence de l’égérie du mouvement. Sérieux, c’est oui ? Alors elle va tout de suite demander les autorisations de police. Les manifs, ça la connaît.

 

Vous raccrochez avec le sentiment bouleversant d’avoir créé quelque chose qui vous échappe, qui grandit, qui se transforme et qui va bientôt vivre sa propre vie en toute autonomie. Ce n’est pas tout à fait l’enfant que vous espériez, mais vous aviez promis de le prendre comme il est.

Commentaires (1)

Alice Leloup
23.06.2020

C'est une chouette histoire: une belle idée et très bien écrite, fluide, construite, avec des bonnes images. J'avoue que je n'ai pas accroché sur le 14 février, mais soudain, le récit m'a prise entièrement. J'ai souri en découvrant qu'un de vos personnages et mon héroïne portent le même nom, et que clairement, on effleure des mêmes thématiques. Comme un dialogue.

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