Créé le: 29.09.2019
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Le chasseur

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© 2019-2021 Nanuuk

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Chérie, il faut qu'on parle...
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 « C’est à ce moment précis que m’effleure pour la première fois l’idée que je suis une femme au milieu d’un motif finement tissé d’émotions et de temps, que bien des choses qui se produisent simultanément ont de l’importance pour ma vie, que les événement n’interviennent pas les uns après les autres mais sur plusieurs plans simultanés de pensées, de rêves et de sentiments, qu’il y a un instant au cœur de l’instant. Bien plus tard seulement, la mémoire fera son tri et discernera un fil dans le chaos de ce qui a eu lieu. »

 

                                                                                                                  Audur Ava Olafsdottir, L’Embellie

 

Chérie, il faut qu’on parle.

Je suis en train de préparer ma valise, et, à cet instant-là, je crois encore que notre séparation ne durera que six semaines, le temps de mon voyage. Je regarde mon mari sur le pas de la porte, plus dans le couloir, pas tout à fait dans la chambre.

Ma chérie, je t’aime, mais comme ça, c’est pas possible, c’est plus possible, est-ce que ça a seulement été possible un jour ?

Je continue à ranger ma valise. Combien de t-shirts ? Les sous-vêtements sont bien pliés. On est au mois de juin, mais je n’oublie pas gants, bonnet, écharpe, sous-vêtements thermiques… C’est le minimum, quand on s’apprête à se rendre à 76° nord.

 

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Tu vois, tu n’es pas comme les autres femmes, et c’est pour ça que je t’ai remarquée, mais tu ne fais pas attention à toi ! Tu es belle, pourquoi tu ne te maquilles pas ? On dirait une ado, toujours en jeans, en baskets. Pourquoi tu ne laisses pas pousser tes cheveux ?

Mon mari est en train de me quitter, et moi, je vérifie mon passeport, les horaires de vol, l’heure du train que je dois prendre pour arriver à temps pour le check-in.

Et puis, je ne sais jamais ce que tu penses. Tu es là, mais tu es loin de moi. Je parle, je parle, je parle, mais toi ? On a été mariés combien de temps ? Cinq ans, bientôt… Je ne te connais pas plus que le jour où je t’ai vue, courir sous la pluie, et où je t’ai donné mon parapluie et mon numéro. Je sais ta couleur préférée, bien sûr, et ce que tu n’aimes pas manger, mais toi… Tu m’échappes.

Je l’écoute, et pourtant, j’arrive encore à remarquer qu’il s’est coupé en se rasant et que, dehors, la pluie a cessé de tomber.

Tu n’es pas comme les autres… Tu n’es pas féminine, tu ne veux pas d’enfants… Les autres, c’est plus facile, elles sont jolies et aiment plaire, elles bavardent et rient, se maquillent, portent des jupes, des escarpins, on sait, on comprend ce qui se passe. Je suis désolé, je ne le voulais pas vraiment, mais c’est arrivé, et je pense que c’est mieux comme ça, pour toi, pour moi. Et pour Dina, aussi. Elle est enceinte. Je vais être père.

J’essaie de me souvenir de ce moment. Est-ce que je suis triste ? Effondrée ? Surprise ? En colère ? Déçue ?

 

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Pendant ton absence, je profiterai de déménager et de prendre toutes mes affaires. J’arroserai les plantes pour qu’elles soient encore en vie à ton retour. Si ça ne te dérange pas, je prendrai la table du salon, c’était un cadeau de ma mère.

 

***

 

J’ai laissé mon mari derrière moi, ou bien est-ce lui qui m’a laissée ? C’était hier, ça aurait pu être il y a quinze ans, une distance que je ne peux pas franchir me sépare de ce moment où mon monde était stable, rassurant, où les jours s’écoulaient simplement lorsque je savais que je rejoindrais chaque soir l’homme que j’avais choisi, qui m’avait choisie. Je suis prisonnière de ce présent qui m’est étranger, ne peux retourner à ma vie d’hier, et ne vois que le brouillard devant moi, qui m’attend.

La réalité rattrape mes pensées, lorsque l’avion s’apprête à atterrir au milieu d’un nuage. Je ne vois rien, me demande comment font les pilotes, espère, l’ombre d’un instant, un accident, l’appareil qui disparaît, coule au fond de la mer de Baffin, imagine les flots glacés qui nous engloutissent… puis je sens le choc du train d’atterrissage sur la piste, ne distingue toujours rien à travers mon hublot. Mesdames et Messieurs, chers passagers, votre commandant de bord a le plaisir de vous souhaiter la bienvenue à la base militaire de Thule. Il est actuellement 19h42, et la température extérieure est de 2° Celsius. Tout l’équipage vous souhaite un excellent séjour et se réjouit de vous retrouver prochainement à bord de nos lignes.

 

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Alors que je descends les marches qui me séparent du sol gelé, je ne sais plus pourquoi je suis là. Quels sont les choix, les hasards, les coïncidences qui m’ont poussée jusqu’ici ? Qu’est-ce que j’ai décidé, qu’est-ce que j’ai subi ? Je ne vois rien autour de moi, ne vois rien en moi, je suis étrangère à ma vie, à mon corps.

 

***

 

Ma valise est déballée, mes affaires soigneusement rangées dans l’armoire qui jouxte le lit qui m’a été attribué, au fond d’un dortoir mixte. On m’a gentiment accueillie, montré les lieux, les dortoirs, la cantine, les bureaux, celui qui sera le mien ces prochaines semaines, l’infirmerie, le fitness, le hangar à véhicules, avions ou motos-neige, les sanitaires. Je sors de la douche, m’habille rapidement, essaye de me raccrocher à l’image que me renvoie le miroir. Cette femme, je la connais, je connais sa vie, son enfance dans une jolie maison de la banlieue de Copenhague, sa scolarité parfaite, sa vie étudiante, son diplôme de psychologue, ses premières amours, insignifiantes, sans lendemain, son premier emploi, la rencontre avec son futur mari, sa carrière brillante dans les hôpitaux, son mariage, heureux hier matin encore, l’ouverture de son cabinet, maintenant renommé, et finalement, cette mission pour l’armée danoise, évaluer l’état mental, les difficultés rencontrées par ses soldats dans cette base établie dans des conditions extrêmes. Je la connais, mais ne la reconnais pas. Elle est petite et menue, flotte dans un pull-over trop grand, ses cheveux courts, blonds autrefois, ont foncé, mais ont gardé leurs épis, irréductiblement incoiffables, elle a la peau d’une ado, mais déjà des rides

 

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entre les sourcils, aux coins de ses yeux, ses fossettes sont plus marquées, son regard est absent, qu’est-ce que je vois vraiment ? elle tente un sourire, qui laisse entrevoir les dents du bonheur.

***

D’après la date qui est affichée partout, cela fait trois jours que je suis ici, j’ai l’impression de flotter dans un temps mal défini, entourée d’une lumière étrange, bercée par le soleil qui ne disparait jamais. Parfois j’ai faim, parfois je dors, deux heures, trois heures, puis ne parviens pas à retrouver le sommeil, je mène les entretiens avec les soldats, je les écoute me raconter leur vie d’avant, leur vie ici, leurs projets quand ils rentreront, je prends des notes, les transcris, comme moi, ils vivent dans un temps étrange, sans jours, sans nuits, ou six mois de jour, six mois de nuit, aucun repère, un temps figé, immobile, tout pourrait sembler facile, trop facile, jusqu’à l’instant où une tempête se lève, transforme tout ce qui semblait si calme en un enfer où la neige brûle tout sur son passage. Le ciel est bleu, calme, c’est ce qu’on croit, et, soudainement, on ne peut distinguer sa main tendue devant soi. On ne quitte pas la base sans provisions pour deux semaines, pour soi et les chiens, on ne s’éloigne pas de plus de dix mètres des baraquements sans une arme chargée, les ours rôdent, parfois s’approchent très près, et ils n’ont pas peur des hommes. La neige construit des routes, des chemins, que l’on suit et où l’on se perd, chaque jour modifiés, redessinés, des murs qui ferment nos horizons, des crevasses, des gouffres, des puits, autant de pièges mortels qu’on apprend à éviter, parfois elle attrape un homme, le charme, l’emporte avec elle et jamais son corps n’est retrouvé.

 

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Rien ne me semble plus exister hors de ce monde si fragile, si instable, presque irréel, auquel la routine et le cadre militaire essaye tant bien que mal de s’accrocher, de s’imposer. Le Danemark, ma maison, mon mari et son futur enfant sont comme détachés de moi, ou bien c’est moi qui suis détachée, froide, insensible. Je les regarde de loin, ne sais plus s’ils ont la moindre importance. Me suis-je vraiment souciée de cette table de salon un jour ? Je suis vivante, ici, maintenant, dans la chaleur de mon corps, dans les battements de mon cœur, dans la buée de ma respiration, protégée dans cette cour, équipée contre le froid, mais comme chaque humain perdu si près du pôle, en lutte constante contre cette nature si radicalement hostile à notre présence, et vivant d’autant plus intensément que cette lutte est forte. Je m’apprête à rejoindre mon bureau, précédée du lieutenant que je vais maintenant interviewer, et dont les tentatives maladroites de séduction me font sourire autant qu’elles m’étonnent, que peut-il bien me trouver dans l’état d’épuisement et d’indifférence qui est le mien ? un traineau, tiré par des chiens hurlants de faim ou de l’excitation de la course, traverse la cour, freine lorsqu’il passe à notre hauteur, mon regard croise celui du conducteur, je remarque la cicatrice qui barre son visage, sa peau sombre d’Inuit, et son regard de colère, de rage ou de peur me glace plus que le froid polaire.

 

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Le lieutenant me parle de sa fiancée, qu’il n’a pas vue depuis plus d’un an, qui rencontre certainement des hommes tous les week-ends lorsqu’elle sort, ne sait pas s’il la retrouvera à son retour, s’interroge sur les amours à distance… je l’écoute distraitement, fais semblant de prendre des notes, je suis restée captive du regard du conducteur de traineau qui se superpose aux yeux bleus de l’homme qui me fait face. Il parle de la base, de ses collègues, des quelques Inuits qui y travaillent. Et il y a Mikkel, qu’on a croisé tout à l’heure, enfin, c’est sûrement pas son vrai nom, mais les noms groenlandais, pffff à prononcer… il est étrange, beaucoup d’histoires circulent sur son compte, sur sa cicatrice, mais comme il ne parle pas, on ne sait pas ce qui est vrai, ce qui est faux, pour des raisons de sécurité, personne ne doit dormir à l’écart des autres, on doit toujours savoir où se trouvent les soldats, le personnel, mais lui, il disparait souvent, il dit qu’il s’occupe des chiens. C’est vrai, y a pas à dire, c’est le meilleur des conducteurs et des éleveurs, c’est pour ça qu’on le garde, sinon, il serait parti depuis longtemps…

 

***

 

Je l’ai cherché partout, et, maintenant que je me trouve face à lui, au milieu de ce hangar où les traineaux sont alignés et où nous sommes les seuls êtres vivants, je ne sais que faire, que dire. A part sa cicatrice, et son regard, il ressemble pour moi à tous les Inuits. Qu’est-ce que je fais

 

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là, tétanisée, paralysée, qu’est-ce que je cherche ici, qu’est-ce que j’ai trouvé en lui ? Il hésite, n’apprécie visiblement pas ma présence, puis soupire, et me fait signe d’approcher. Il entretient les harnais de ses chiens et je le regarde faire, en silence. Vat lavar du her ? Tu fais quoi, ici ? Son accent est prononcé, il parle lentement. Je suis psychologue. Il ne semble pas comprendre. J’écoute les gens, ils me racontent leur vie, leurs problèmes, et j’essaie de les aider. Il grogne j’veux pas raconter ma vie. Nous nous taisons.

 

***

 

Parfois il est là, parfois non. Dès que j’ai un moment de libre, je vais au hangar, ou vers le chenil. Quelque chose le dérange dans ma présence, je le sens, mais je reviens malgré tout, et, une fois, je le surprends à regarder vers la porte par laquelle j’arrive, et se retourner brusquement, il ne veut pas que je voie qu’il m’attend. Je reste assise près de lui, il soigne les pattes de ses chiens, abîmées par la glace, et ces molosses, dont les gueules broieraient sa main sans difficulté, ne bronchent pas lorsqu’il les touche. Je n’essaye pas de lui parler, je reste là, sans bouger, maintenant je connais la silhouette de ses mains, l’angle de sa mâchoire, le contour de ses lèvres, la courbure de ses sourcils… et sa cicatrice, qui s’étend de l’œil gauche au menton, déchire sa joue, déforme ses très rares sourires…

 

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Ce jour-là, ou cette nuit, lorsque je sors dans la cour, le traineau est attelé, prêt à partir. Kom ! Je n’hésite pas, je devrais pourtant, mais je monte, et m’installe au creux des couvertures, et nous filons à travers ces paysages que je n’ai fait qu’apercevoir depuis la base, bientôt disparue à nos yeux. Les chiens et nous sommes bientôt les seuls êtres vivants au monde, et le mot liberté ne suffit pas à décrire ce que je ressens alors, à la fois infiniment petite et insignifiante, et en même temps infiniment puissante et forte. Je pourrais disparaitre ici, engloutie par la neige, attrapée par le froid, ne jamais retrouver ma vie terne et morne, morte à Copenhague… aussi attirante puisse être cette pensée, elle est chassée par la lumière qui m’entoure, et dont je fais partie. Morte ou vivante, je ne suis plus vraiment moi, je me fonds dans ce monde, n’existent plus que le halètement des chiens, le crissement des patins sur la neige, le froid qui me mord, les cris de Mikkel, les odeurs qui m’assaillent…

Mikkel arrête les chiens. Rien pour moi ne distingue cet endroit de tous ceux que nous avons traversés. Il prend ma main, est-ce que tu as peur ? Je dépends, ma vie dépend de lui, je suis à sa merci, je suis montée dans son traîneau, j’ai laissé ma vie, mon monde, ma peur derrière moi. Pourtant, non, je n’ai pas peur. Je viens ici pour rencontrer les esprits, et c’est pour eux que tu es venue à Thule, pas pour ces danois idiots. J’essaye de protester. Tais-toi ! Ici, les esprits sont partout, dans la neige, dans la tempête, ce sont les animaux, la terre, le vent… Si on sait les écouter, ils nous parlent…

 

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Normalement, les femmes ne viennent pas à la chasse avec les hommes. J’avais quatorze ans, je ne sais pas pourquoi ma mère nous avait accompagnés cette fois. J’étais l’aîné, et le seul garçon de la famille. Mes sœurs étaient restées chez une tante. Mon père… était pris par un esprit mauvais. Il était dangereux, violent, imprévisible. Cette cicatrice, c’est lui. Ce jour-là, nous étions ici. Pour la chasse. Nous avions arrêté les chiens, fait une pause. Je ne sais pas pourquoi, l’esprit mauvais s’est réveillé. Il était en train d’étrangler ma mère. J’étais petit, j’ai essayé de le tirer, je n’avais pas de force. Et là, un esprit m’a parlé, est venu vers moi. Il m’a donné sa force et son courage. J’ai pris le revolver dans le traîneau, et j’ai tiré. J’ai sauvé ma mère. On est rentré sans mon père, tombé dans une crevasse… Quatre ans après, ma mère est morte… Mes sœurs sont restées chez des parents, j’étais assez grand pour me débrouiller avec les chiens. Je travaille pour les danois, même s’ils sont faibles et aveugles, alors qu’ils se croient supérieurs, avec leurs armes et leur technologie, ils ne comprendront jamais cet endroit. Mais je peux revenir ici, et l’esprit est là, je le retrouve, il est là pour moi, il me donne sa force, son courage… Et toi, tu en as besoin aussi.

Moi ? Je n’ai pas tué mon père ! Je vis une vie tranquille, sans drames ! Tu vois les petites maisons alignées à Copenhague ? Tous ces bonheurs calmes et sans histoires ? C’est ça ma vie ! Mikkel sourit, un sourire moqueur, il sait bien que je mens… Tu es comme moi, je t’ai reconnue. Tes jolies maisons de banlieue, ces murs colorés, ces drapeaux les jours de fête, qu’est-ce qu’ils cachent ?

 

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Rien… rien à cacher, rien à voir. Son sourire n’est plus qu’une ombre, son regard ne me lâche pas, je sais que tu mens… Rien, rien, rien à cacher, il ne s’est rien passé ! Rien ! je veux me jeter sur lui, je veux lui faire mal, je veux le tuer, mon corps ne m’appartient pas, ne m’a jamais appartenu, je me débats, je hurle, je crache, je vomis ma honte, ma faiblesse, ma culpabilité, mes envies de meurtre, ma rage d’être impuissante, ma souffrance, mon silence, les sourires que je porte, ma… mes… je n’ai plus de mots, je veux juste détruire, détruire, détruire…

Je suis allongée sur le dos, trop faible, impuissante, j’ai mal, je ne respire plus, à moitié étouffée sous son poids, j’ai quatorze ans et je veux la mort, la mienne ou la sienne, mais la douleur seule ne suffit pas…

Je suis allongée sur le dos, trop faible, impuissante, j’ai mal, des gens s’agitent autour de moi, des blouses blanches, j’ai quinze ans et je ne comprends pas cette douleur qui me déchire, personne ne m’aide, je pleure quand la douleur me laisse du répit qui ne dure jamais longtemps, il fait nuit et le jour ne vient pas. J’ai de plus en plus mal, je ne sais pas ce qu’on me dit, je me laisse faire, je ne peux pas bouger, écartelée sur ce lit, les draps tachés. J’entends des petits cris, on dirait un chaton… les bruits disparaissent, je n’ai plus mal, on nettoie le sang que j’ai perdu.

Je suis allongée sur le dos, je ne vois rien, il fait gris, il fait noir, le vent hurle, je suis à l’abri, ou enterrée sous la neige ? je peux à peine tendre les bras autour de moi. Des voix, des chants, des mots que je ne comprends pas se mêlent au vent, me bercent et m’enserrent, me protègent et me heurtent… Des halos de lumière par intermittence, des éclats furtifs, silhouettes d’ours, phoques, renards, corbeaux, ils rient de moi, je n’ai plus peur, je ris avec eux…

 

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Je me réveille sur le traîneau, le ciel est calme, le vent est bleu, Mikkel est assis près de moi, c’est lui qui chante. Enfin ! quand tu as perdu connaissance, j’ai monté l’abri, la tempête a duré quelques heures seulement, on a eu de la chance… On rentre au camp avant la prochaine ! Il a déjà attelé les chiens qui n’attendent que le signal du départ, et je ne peux dire un mot avant qu’ils s’élancent, impatients de rentrer et de manger. La base apparaît devant nous comme si nous ne l’avions pas quittée, et je ne comprends toujours pas ce qui m’est arrivé. Il arrête les chiens pour une courte pause. Tu sais quoi ? Tu ne m’as jamais dit ton nom… Inunnguaq. C’est un inuksuk de forme humaine, une construction de pierres non-taillées, bâtie pour se repérer, ou pour communiquer. Un repère, à moitié humain, à moitié pierre… Mon repère. Je tends la main vers lui, je veux le toucher, caresser sa joue. Il sort un objet de sa poche et le pose dans ma main. Une petite statuette, un visage humain grimaçant, un corps animal, pattes d’ours, ailes, queue. Quand on rencontre un esprit, on le sculpte et on le garde près de nous, pour ne pas l’oublier. L’esprit restera ici, mais ce qu’il t’a donné, ce qu’il t’a dit, c’est à toi, tu rentreras avec, dans ta petit vie calme et rangée, dans les jolies maisons de la banlieue de Copenhague…

Arrivée dans la cour, je descends du traîneau, encore engourdie, et le lieutenant se précipite sur moi pour m’engueuler, non mais ça va pas ? Et si tu disparais, qui est responsable ? J’étais tellement inquiet ! Il me traîne jusqu’à mon bureau, je reprends les entretiens, la rédaction de mes rapports, rien n’a changé… Rien, sauf moi.

 

J’ai cherché Inunnguaq tous les jours, toutes les nuits pendant une semaine. Parti, c’est tout ce que le lieutenant a bien voulu me répondre. Parti ou viré ? Ou caché loin de moi pour ne pas prendre de risques ? La date de mon départ est passée, impossible pour l’avion de décoller, la tempête ne faiblit pas, elle me retient ici et j’espère encore le trouver, le revoir avant de repartir…

 

***

 

L’avion entame sa descente au-dessus de Kastrup. Je n’ai pas revu Inunnguaq et je ne saurai jamais pourquoi… Dans ma main serrée dans ma poche, je tiens mon amulette, seul souvenir tangible de ce voyage et de cette rencontre. Ce qu’il t’a dit, tu rentreras avec… Est-ce le même esprit qui est venu vers lui, vers moi ? M’a-t-il vraiment parlé ? En moi résonnent des impressions plus que des mots, le goût du sang, je ne suis plus la proie, je suis le chasseur… Le choc du train d’atterrissage sur la piste me réveille. Je sais ce qu’ont caché, ce que cachent ces jolies maisons, je sais que mon mari ne m’attendra pas aux arrivées mais je n’ai plus mal, je n’aurai plus mal, je resserre encore mon poing sur l’amulette. Je suis le chasseur.

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