10.06.2020 15 0 Le Cataclysme

Contes, Fantastique

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© 2020 Etienne OLIVET

Yanis s'est réveillé dans un monde où la nuit a remplacé le jour. Les références qui étaient vraies hier encore, n'ont plus de valeur. Amis et ennemis ne sont plus ceux que l'on croyait. Pour retrouver la lumière, Yanis pourra-t-il se fier aux conseils de l'araignée géante ?
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Le Cataclysme

Il était une fois un garçon s’éveillant sur un tas de gravats dans la plus profonde des obscurités. Un silence absolu l’entourait.

«  Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ? » se demanda t-il.

Il s’efforça très fort de se souvenir sans y parvenir. Il savait bien qu’il s’appelait Yanis et qu’il avait treize ans, mais pour le reste, rien ; il faisait dans sa tête aussi noir que le noir qui l’entourait. Et ce silence … Était-il devenu sourd ? Et aveugle ?

 

Il essaya de se lever et trébucha : une pierre roula sous ses pieds et devint lumineuse, suffisamment pour éclairer à quelques pas. Yanis en prit une autre et vit que la partie qui avait été enfouie dans le sol, s’illuminait à son tour. Cependant ces cailloux perdaient vite leur luminosité et il se retrouva dans le noir. Il avait quand même eu le temps de réaliser qu’il était dans un champ de ruines.

 

Yanis appela. Il lui sembla que sa voix se perdait dans du coton : aucune résonnance, aucun écho. Ramassant des pierres, il se mit à parcourir ces amoncellements de blocs effondrés. Une ville avait été détruite, mais aucun signe d’une vie passée ne se manifestait, aucune trace d’activité humaine. Et pourtant le garçon avançait sans angoisse, comme s’il n’avait pas connu autre chose…

 

Tout à coup, au détour de ce qui avait pu être une rue, Yanis sursauta. Il avait entendu un cri qui paraissait l’avoir hélé. L’appel se renouvela ; aussi, intrigué, il se dirigea vers la source de ce qui semblait être une voix. Là, sous une voûte à demi ensevelie sous les décombres et dont il émanait une vague lueur, il vit un mouton aussi incongru que paisible.

«  N’approche pas, humain ! » dit la voix d’un ton menaçant.

Yanis regarda autour de lui, mais à part le mouton, aucun être vivant n’était visible.

« C’est moi, celui que tu appelles « mouton » qui te parle. Où plutôt que tu comprends. Oui, car depuis la Grande Nuit, les animaux se comprennent, et toi, tu n’es rien d’autre qu’un animal ! Maintenant les rôles sont inversés et c’est fini de rire : désormais tu seras pourchassé par tous ceux que toi et tes semblables avez asservis depuis toujours.

C’en est assez ! Disparais de ma vue avant que je ne me fâche ! »

Le mouton fit mine de charger. Le garçon s’enfuit aussi vite que lui permettaient les pierres qu’il ramassait.

 

Soudain un bruissement d’ailes se fit entendre et Yanis vit une lueur au dessus de lui : un pigeon portait un petit galet lumineux dans son bec. Il entendit alors dans sa tête le pigeon qui lui disait :

«  Suis-moi ; je vais te diriger vers ton salut. »

Comme la pierre que le pigeon tenait allait s’éteindre, l’oiseau se posa, en prit une autre et ordonna : «Viens ! ». Deux fois le pigeon reprit un nouveau caillou. Yanis le suivait, nez en l’air, lorsque la pierre s’éteignit. A cet instant le sol se déroba sous ses pieds ; il eut le temps d’entendre le pigeon qui ricanait : « Bon voyage, petit !… ».

 

La chute paraissait à Yanis interminable lorsqu’elle fut amortie par un filet à larges mailles. L’élasticité de ces fils minces mais résistants le faisait encore balancer quand il entendit une autre voix inconnue, mais calme et chaleureuse qui s’exclama :

«  Eh bien, jeune homme, heureusement que j’étais là … ! Certes, je ne m’attendais pas à te voir, mais puisque tu es ici et que tu dois bien te demander pourquoi, je vais t’expliquer ce qui t’arrive.

Viens, marche à quatre pattes sur ma toile en direction de ma voix … »

 

Yanis s’exécuta et vit comme une ouverture légèrement éclairée béant dans la paroi du puits. Il prit pied sur le sol ferme.

« Attends ! Ne te retourne pas encore. Je suis une araignée, bien plus grosse que toi et je ne voudrais pas te faire peur si tu me voyais sans être averti.

Sache que mon royaume souterrain a été fortement perturbé lorsqu’un cataclysme engloutit une grande partie du pays où tu vivais pour le précipiter dans les ténèbres. Si presque tout le monde a pu s’échapper, averti par des grondements et des tremblements de terre, les animaux sont restés. C’est ce qu’ils appellent la Grande Nuit ou la Nuit de l’Entendement. Depuis ce moment-là, nous nous comprenons.

Mais toi, tu dois rejoindre ton monde et pour y parvenir, tu as besoin d’aide. Tu devras en demander, parfois on te l’offrira. Mais seul, tu n’y arriveras pas. Tu as déjà compris que les animaux que tu pensais être gentils parce que soumis et familiers dans ta vie, sont devenus des ennemis … »

 

Yanis, très excité par ce qu’il entendait, interrompit l’araignée :

«  Alors, est-ce que ça veut dire que de l’aide me viendra des animaux sauvages ?

– Peut-être …, s’ils vivaient cachés ou n’étaient pas chassés pour être mangés ou tués pour leur fourrure.
– Mais comment retrouver l’autre monde ? demanda encore le garçon.
– Tu es maintenant dans un pays souterrain ; pour revenir à la lumière, il te faut rejoindre la surface. Que connais-tu qui descend toujours sans jamais reculer ?
– L’eau ! s’écria Yanis. Alors, est-ce que je dois remonter un ruisseau ?
– C’est toi qui l’as dit. C’est ton idée, elle n’est pas mauvaise. Si tu as confiance en elle, suis-la. Mais avant, sache qu’à deux on est plus fort. J’ai vu une fille de ton âge errer aussi dans cette ville. Je sais aussi que vous allez vous rencontrer ; faites route ensemble.
– Une fille … ?! Mais elle va m’encombrer. Et puis elle aura peur … C’est déjà assez compliqué comme ça !
– Tu seras peut être surpris : à deux, on peut se soutenir et on réfléchit mieux.

Allez… Va maintenant !

– Je peux vous voir ?
– Si tu t’en sens le courage, alors retourne toi. »

 

Yanis qui jusque là tournait le dos à la lumière, pivota et fit face à un couloir montant dans la roche. Une profonde anfractuosité s’ouvrait sur sa droite ; il s’avança. Il vit ce qu’il prit d’abord pour un morceau de bois épineux, mais qu’il comprit être une patte de l’araignée. « Mais… elle est énorme », se dit-il. Il n’osait aller plus loin, toutefois se rappelant le ton de la voix et que de l’aide pouvait lui venir d’animaux sauvages, il marcha face à l’ouverture.

 

En effet, tapie là, gigantesque, elle le regardait de ses huit yeux. Des mandibules impressionnantes hérissaient son rostre hirsute. On devinait à l’arrière de l’enchevêtrement de ses pattes aux mille articulations, un abdomen rond comme une montgolfière. Plus curieux qu’apeuré, Yanis observait attentivement le monstre qui ne bronchait pas, mais dont il sentait bien qu’il pourrait bondir en une fraction de seconde. L’araignée dit : « Il te faut partir maintenant ; prend ce couloir, il te mènera au niveau de la ville morte d’où tu es tombé … Si l’appétit me revient, je pourrais te confondre avec un de ces moutons assez bêtes pour choir dans mon puits … »

 

Yanis ne se le fit pas dire deux fois. Il s’engagea dans le passage qui certainement avait dû être creusé par l’araignée. Il baignait dans une douce lumière qui émanait de la roche même. « Normal, se dit Yanis, le jour n’est jamais venu jusque là. » La montée fut longue ; puis la lumière faiblit. « J’approche de la sortie », pensa le garçon. En effet, un instant plus tard, il était dehors dans le noir absolu. Ramassant des pierres et les jetant autour de lui, il vit qu’il se trouvait dans une étendue caillouteuse et désertique.

 

Où aller ? « Droit devant moi ! », décida Yanis et pour être sûr de ne pas dévier, il posait des pierres de distance en distance de manière a en voir toujours trois alignées avant qu’elles ne s’éteignent. « C’est bien beau, tout ça, se dit Yanis, mais ce que j’ai, moi, c’est faim … et soif plus encore ! ». A peine avait-il avancé encore de quelques pas, qu’il crut entendre un bruit d’eau, comme un ruisseau murmurant sur des blocs de rocher. Yanis accéléra dans cette direction lorsqu’il aperçut un éclat reflétant la lumière de la dernière pierre qu’il avait jetée.

 

Une voix cria : « Arrête-toi ! ». Il stoppa net. « Assied-toi et éclaire-toi avec des pierres ! Ne bouge pas : je suis armée ! ». Yanis obéit et dit :

– Qui es-tu ? J’entends que tu es une fille. Es-tu celle dont m’a parlé l’araignée ?
– Je ne connais pas d’araignée, mais toi, d’où viens-tu ? Comment t’appelles-tu ?
– Je suis Yanis et j’ai treize ans ; pour le reste je ne sais plus. Je ne te veux pas de mal et si tu me laisse boire au ruisseau, je te raconterai ce qui m’est arrivé depuis que je me suis réveillé. »

 

Yanis vit alors sortant de l’ombre, une fille qui lui parut être de son âge, tenant un couteau à la main et une boîte sous le bras. C’est donc cette lame qu’il avait vu briller dans la nuit.

         « Moi mon nom est Athina, dit la fille, mais tout le monde m’appelle Tina. Si tu es gentil, je vais te conduire vers l’eau. Mais tu marches devant, sans te retourner… N’oublie pas mon couteau ! »

Lançant toujours des cailloux, ils arrivèrent près d’un ruisseau à l’eau claire et fraîche qui scintillait aux feux des pierres. Yanis but pendant que Tina, assise sur un rocher, le regardait faire.

« Tu dois avoir faim, dit Tina, car moi aussi j’ai eu faim jusqu’à ce que je trouve cette boîte de biscuits dans une ruine près de l’endroit où je me suis réveillée. Tu peux en prendre si tu veux … »

Yanis en prit quelques uns et raconta son histoire. Lorsqu’il eut fini, Tina resta songeuse, puis dit :

« Quelle chose extraordinaire ; nous ne savons plus d’où nous venons si ce n’est qu’il y faisait jour comme ici il fait nuit. Et maintenant nous devons rejoindre un autre monde… Comment cette araignée connaissait-elle mon existence ? Mais elle a raison : à deux, nous y arriverons mieux. Ton idée, Yanis, c’est la bonne : il faut remonter le ruisseau. Peut-être vient-il du dehors ? Pour nous c’est le seul moyen d’y arriver. Allons-y ! »

 

Ils se mirent en marche. Le terrain montait en pente douce et bientôt la plaine rocailleuse se couvrit de buissons épars. Là aussi une phosphorescence émanait du dessous des feuilles.

« Tu as remarqué, Tina, on dirait que tout ce qui a été à l’ombre avant, maintenant éclaire et tout ce qui était au jour est désormais sombre …

A ce moment, ils entendirent un bruissement de feuilles sèches. Dans la pénombre sous un buisson, ils virent quelque chose qui remuait. Un serpent de bonne taille se glissait vers eux. Yanis, surpris, recula prêt à s’enfuir. Il prit Tina par la main et la tira en arrière. La jeune fille se dégagea :

« Laisse-moi faire, dit-elle, les serpents, c’est une affaire de femmes ! Tu vas voir…

– Serpent ! appela-t-elle, c’est le moment de racheter tout ce que tu as fait à notre mère, Eve : tu sais chasser, n’est-ce pas ?
– Ha, tu ne vas pas remuer ces vieilles histoires, répondit le serpent, mais à part ça, oui, je chasse …
– Alors ramène-nous quelque chose à manger !
– J’y cours, j’y vole, dit le serpent qui avait de l’humour, disparaissant sous les feuilles.
– Ca alors ! s’exclama Yanis, t’es une fille et t’a même pas peur des serpents !
– Je crois plutôt que c’était toi qui n’était pas trop rassuré … »

 

Quelques instants plus tard, le serpent ramenait un lapin dans sa gueule.

« Voilà, Messeigneurs, bon appétit !

 

– Comment allons-nous le manger, pensa tout haut Yanis, je peux le dépecer et le vider, mais comment le cuire ?

 » Attendez … » dit le serpent et il disparut dans la nuit.

Lorsqu’il revint, il trainait un bâton au bout duquel deux branches à l’équerre formaient un T parfait.
– Comme vous êtes courageux et que vous allez rencontrer de grandes épreuves, je vous fais ce cadeau. C’est un caducée, un bâton magique, ou mieux un outil magique. Inutile d’essayer de jeter des sorts ou des maléfices, ce n’est pas une baguette de sorcier, mais vous pourrez réaliser des choses. De quoi avez-vous besoin ?
– De feu pour cuire le lapin …
– Ramassez du bois … Bien, maintenant prends le caducée en main et dit : « Feu ! ».
– Feu ! » cria Tina en se saisissant du bâton. De son extrémité entre les deux branches jaillit un éclair : le feu était allumé !

 

Pendant que Tina alimentait les flammes pour obtenir de bonnes braises, Yanis, armé du couteau, préparait le lapin. Il le découpait lorsqu’il fit un faux mouvement et se planta profondément la lame dans la main. Non seulement il avait horriblement mal, mais la plaie saignait abondamment.

– Notre retour est compromis … grimaça le garçon.
Tina saisit alors le caducée :
– Guéris ! cria-t-elle en pointant le bâton vers la main de Yanis. Et instantanément la blessure se referma et la douleur disparut.
– Formidable ! s’écria le garçon, Serpent, tu es un vrai ami. Merci pour les pouvoirs que tu nous offre !
Mais le serpent s’était évanoui dans les ténèbres, reparti aussi discrètement qu’il était venu.

 

Les buissons avaient fait place à une forêt plus dense en même temps que la pente s’accentuait. Le serpent continuait à leur apporter le produit de sa chasse, mais ils ne l’apercevaient que rarement. Ils marchèrent ainsi longtemps dans la pénombre diffusée par les arbres au feuillage maintenant épais. Cependant ils avaient le sentiment d’être épiés. Il leur semblait même qu’ils étaient suivis lorsque tout à coup, ils furent entourés d’un cercle de lueurs phosphorescentes.

« Tina, tu as vu ? souffla Yanis à voix basse.

– Oui, et j’entends dans ma tête comme un bruit de voix menaçantes qui chuchotent.

– Moi aussi, qu’est-ce que c’est ? »

Le garçon leva le caducée et cria « Lumière ! ». Ils étaient entourés d’un cercle de lapins qui d’abord reculèrent, effrayés par la clarté qui illuminait la proche forêt.

Ils entendirent une voix qui ordonnait :

« Ne reculez pas ! Ce sont nos ennemis, des mangeurs de lapins qui en veulent aussi à notre peau pour s’en faire des parures. Ils ne sont que deux ; ils ne peuvent rien contre notre nombre, ni contre nos mâchoires puissantes et nos dents acérées ! Sus aux humains cannibales ! En avant ! ».

 

Yanis et Tina virent le cercle des yeux brillants se resserrer sur eux. Dos à dos, ils firent face à la horde agressive, Tina le couteau à la main, Yanis brandissant le caducée comme une épée. Aucun arbre sur lequel grimper : le plus proche était en dehors du cercle des animaux furieux et son tronc était lisse. Alors qu’ils s’apprêtaient à offrir une résistance ultime à leurs assaillants, une ombre fulgurante, aussi noire que la nuit, fondit sur les rangs des assiégeants et sema en quelques secondes trépas et effroi autour d’elle. La belle ordonnance de l’armée lapine fut dispersée, son général gisait, mort, pendant que ses troupes fuyaient à grand renfort de bonds désespérés.

 

Les jeunes gens regardèrent autour d’eux à la recherche de ce sauveur inespéré. Battant de la queue, un grand chien noir trottinait vers eux.

« Nous te devons une belle chandelle, chien, dit Yanis, sans toi nous étions perdus !
– Tout le plaisir était pour moi ! Vous ne pouvez pas savoir quelle jouissance ça peut être pour les gens de mon espèce de s’amuser aux dépens de ces sales bêtes. Mais permettez-moi de me présenter : Cachou ; peut-être pour m’assortir à mon pelage, à moins que ce soit pour adoucir mon ramage …
– Cachou, tu nous as sauvé, intervint Tina, mais comment étais-tu là si à propos ?
– Je vous ai suivis depuis la ville. Mais j’étais méfiant, car depuis la Grande Nuit, j’étais maltraité par tous les animaux, ceux de la ferme en particulier et les plus méchants étaient bien les moutons. Je me nourrissais de vos restes et je vous observais. J’ai vu que vous faisiez confiance à d’aucuns sans tenir compte de leur apparence. Et quand je vous ai vu en danger, j’ai compris où se trouvait mon devoir …
– Sois le bienvenu, dit Yanis, à trois nous serons plus forts. »

 

Ils reprirent leur route, mais maintenant la pente était tellement rude qu’ils devaient presque avancer à quatre pattes pour suivre le ruisseau qui gambadait de pierres en roches. La forêt était devenue si épaisse qu’aucune vie ne semblait se développer au pied des troncs immenses. Le serpent n’apportait plus rien depuis longtemps, pas plus que Cachou. Justement il était en train de fouiner, retournant de sa truffe un tas de brindilles, lorsqu’il recula en gémissant.

« Que t’arrive-t-il ?, demanda Tina.
– J’ai fourré mon nez où je ne devais pas, avoua Cachou, dans une fourmilière !
– En effet, j’entends les fourmis qui se plaignent, déclara Yanis, mais elles disent aussi que si nous empêchons notre chien de saccager leurs maisons, elles nous indiqueront de quoi manger. Mais je ne vois pas quoi …
– Mais si, s’écria Tina, regarde, il y a des champignons … si j’en cueille un et que j’écoute bien, j’entends les fourmis crier « Ouiii ! » ou « Nooon ! » pour nous dire s’il est comestible ou pas. C’est tout simple et ça marche avec les lichens aussi. »

 

Ils purent ainsi grimper jusqu’au moment où la forêt disparut brusquement, les laissant dans une totale obscurité. Sous leurs pieds ils sentirent de l’herbe qui recouvrait le sol devenu moins raide. Cachou qui allait et venait infatigablement, raconta à ses compagnons qu’ils étaient sur ce qui semblait être un pâturage. Mais maintenant qu’il n’y avait plus de feuillage pour dispenser une maigre lumière, la nuit était à nouveau complète. Toutefois le ruisseau fidèle, continuait à glouglouter parmi les herbes hautes. Alors qu’ils le suivaient, ils entendirent un meuglement tout proche.

« Une vache ! Peut-être que nous sommes sortis ? s’exclama Yanis, …sortis alors qu’il fait nuit … ?
– Non, regarde, il n’y a pas la moindre étoile, dit Tina, ni un souffle dans cet air confiné. Nous sommes toujours sous terre. »

Yanis ayant jeté des galets ramassés dans le ruisseau, ils virent arriver au trot une vache qui s’arrêta à quelques pas d’eux en une attitude menaçante, raclant le sol de son sabot et fouaillant la terre du bout de ses cornes.

« Ah, les voilà, meugla-t-elle, ces voleurs de lait, bouchers de mes veaux ! Retournez d’où vous venez, reculez de peur que je ne vous encorne ! »

La vache, le front baissé, les cornes en avant, avançait et les forçait à s’éloigner du ruisseau. Tout à coup Cachou aboya :

« Halte ! Un précipice !
– Traître, mugit la vache, tu l’auras voulu ! » Et elle fonça sur le groupe apeuré.

Cachou, n’écoutant que son courage, sauta au front de la vache, ne pu éviter une corne mais réussi dans son agonie à planter ses griffes dans les yeux de la bête enragée. Aveuglée, affolée, la vache réussi d’un coup de tête, à se débarrasser du corps du chien qui retomba, inerte, aux pieds des enfants. Mais emportée par son élan, frôlant les jeunes serrés l’un contre l’autre, elle se précipita dans le gouffre béant.

 

Le silence pesant retomba sur l’alpage. A la lumière du caducée, ils virent que l’obscurité absolue commençait à quelques pas d’où ils se trouvaient : le bord d’une falaise… Penchée sur le corps de Cachou, Tina sanglotait :

« Cachou, ami fidèle, tu nous a sauvé encore une fois. Grâce à toi, nous reverrons peut-être la lumière. Pourquoi dois-tu en être privé, tu es le premier à le mériter. Pourquoi es-tu mort ?
– Pas tout à fait, souffla Cachou faiblement.
– Vis ! » cria Yanis à ces mots en pointant le caducée vers le chien agonisant.

Immédiatement le chien se releva et sauta autour des jeunes gens, jappant de joie. Yanis et Tina, moitié pleurant, moitié riant, le couvraient de caresses.

 

Au bout de quelques instants, Yanis déclara en éteignant le caducée :

« Il faut continuer, qui sait si tout un troupeau n’est pas caché dans le noir.

On entend le ruisseau, rejoignons-le et poursuivons notre route sans lumière. Cachou nous signalera les obstacles sur notre marche. »

Ils avancèrent ainsi péniblement pendant ce qui leur parut plusieurs heures. Quelques arbres apparurent près des rives du cours d’eau. Cachou, à la lueur des feuilles explora l’environnement immédiat.

«  Nous sommes entrés dans un vallon, encaissé mais il y a suffisamment d’arbres pour éclairer le chemin, nous trouverons certainement à manger grâce aux fourmis », rapporta-t-il.

 

On entendit un hululement quelque part.

«  Oh, mon oiseau préféré », s’exclama Tina, toute excitée. Sans bruit, une chouette vint se poser sur l’épaule de la jeune fille.
– Athina, je te retrouve enfin, susurra l’oiseau à son oreille, je vous accompagne : je crois que je pourrais vous être utile …
– Mais vous vous connaissiez déjà ? demanda Yanis.
– Oh oui, depuis très, très longtemps, répondit Tina, je croyais qu’après la Grande Nuit nous ne nous reverrions jamais. »

 

A quelque distance, le vallon fut soudain barré par un énorme amas de rochers. L’eau qui allait devenir le ruisseau, sourdait à son pied sans qu’on puisse distinguer le moindre passage.

«  Est-ce là la fin du voyage ? s’écria Yanis. Tous ces dangers rien que pour voir ce fichu ruisseau sortir de nulle part !
– Peut-être que ce n’est qu’un éboulement et que le vallon se poursuit au-delà, suggéra Tina.
– Peut-être … mais le haut se perd dans la nuit, il n’y a plus d’arbres ; comment savoir ?
– Et moi … A quoi je sers ? intervint la chouette. Je vais voler par-dessus ces blocs et voir ce qu’il en est.
– Bravo, dit Cachou, et moi je trouverai bien un chemin pour les franchir … »

 

La chouette s’envola et quelques instants après, ils entendirent un hululement joyeux :

«  Ce n’est qu’un effondrement très local, il n’est pas large ; vous pourrez passer, le vallon continue !
– A toi de jouer, Cachou, va, je t’éclaire. »

 

Ils franchirent l’obstacle sans encombre grâce à Cachou et à la chouette et poursuivirent leur route jusqu’à ce que les parois du vallon s’étant rapprochées, ils se trouvèrent devant une haute grotte d’où s’écoulait, paisible, le ruisseau retrouvé. Fort de son expérience dans le couloir de l’araignée, Yanis s’engagea dans le passage sans hésiter ; les autres le suivirent avec quelqu’apréhension : et si ce n’était qu’un cul-de-sac, la source de ce qui n’était plus qu’un maigre ruisselet ?

 

Là aussi, la roche était faiblement phosphorescente mais dégageant suffisamment de lumière pour qu’ils puissent avancer. Cependant petit à petit les flancs de la grotte se rapprochaient, des rochers encombraient le passage qui devenait de plus en plus raide. Le petit groupe marchait en silence ; l’angoisse d’être bloqués sans issue était palpable.

 

Soudain Tina s’exclama :

« On dirait qu’il fait plus clair, est-ce que nous nous enfonçons de plus en plus sous la terre ?
– Attends ! cria Yanis, il y a un courant d’air, la sortie n’est peut-être pas loin !
– Mais si on était près de la sortie, la lumière devrait baisser …
– Sauf si c’est la lumière du dehors ! Celle du monde du jour ! »

Rassemblant toutes leurs forces, ils s’élancèrent aussi vite que leur permettaient les aspérités des rocs et les détours du chemin. Un coin de ciel bleu apparut au bout de la crevasse.

 

« Victoire, nous sommes arrivés ! » s’écrièrent-ils, mais ils s’écroulèrent, éblouis par la lumière éclatante du soleil …

 

Yanis se retourna, mit un bras devant les yeux et se réveilla tout à fait : un rayon de soleil tombait sur son oreiller depuis les volets entrouverts. « Que m’est-il arrivé ? Où suis-je ? La Grande Nuit, Tina ; tout ça n’était qu’un rêve ? »

 

Il entendit un hululement devant sa fenêtre. Sautant de son lit, il poussa les volets, juste à temps pour voir une petite chouette s’envolant vers le bois voisin. Un chien aboyait.

« Tina ! Cachou ! s’écria-t-il, … mais alors, si ça avait été vrai … ? »

 

***     ***     ***

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