23.05.2017 3072 1 Le cahier marocain

Voyage

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© 2020 Rose

Suite à notre voyage au Maroc en décembre 2016, j'ai retraçé les lieux visités sous forme de roman.
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Chapitre 1 Damien, le touriste

– Bienvenu sur notre étagère.

– Bonjour. Où suis-je ?

– Notre rayon est réservé aux livres de cuisine. La maîtresse de maison ramène toujours de ses voyages des carnets de recettes. Toi, qui es-tu ? d’où viens-tu ?

– Hum ! C’est une longue histoire. Je ne suis pas seulement un livre de recettes culinaires.

– Nous avons tout notre temps. Quand Madame nous dépose ici elle vient rarement nous reprendre.

 

Mon premier souvenir est un peu flou. Je n’étais pas encore un livre mais simplement un cahier de pages immaculées. Un jeune homme avait attaché un crayon à ma couverture et nous avait soigneusement emballés dans un sachet de tissu sentant la lavande. Puis j’ai passé beaucoup de temps dans le fond du sac à dos de ce jeune homme. Ce fut un long voyage durant lequel j’ai été bercé tantôt au rythme des pas de mon porteur, tantôt coincé dans une soute à bagages glacée ou secoué dans un bus traversant des régions aux routes tortueuses et accidentées. Certains soirs, Damien c’est le nom du jeune homme, vidait son sac mais il me laissait toujours tapi dans mon emballage de tissu comme s’il m’avait oublié. Au matin, il empilait sur moi une bouteille d’eau, du pain, des dattes, une casquette et d’autres petits objets. Je restais toujours à ma place. Parfois, il enfournait toutes ses affaires au-dessus de moi, pressait de toutes ses forces afin de réussir à fermer les lacets du sac et j’avais l’impression que toutes mes pages disparaissaient dans ma couverture cartonnée.

Mais un jour,  alors que j’étais presque seul dans le sac, Damien me sortit délicatement, a déposé sur la table le tissu qui m’avait enveloppé si longtemps, il ne sentait plus la lavande depuis belle lurette mais avait une odeur de moisi, de chaussettes sales. Le bel homme me tint un moment entre ses mains chaudes puis il m’ouvrit et se mit à écrire sur ma première page. Il n’utilisa pas le crayon attaché à ma couverture mais une magnifique plume. Sur cette petite table ronde recouverte d’une nappe orange, maculée de quelques taches grasses, je me trouvais ouvert à côté d’un encrier. Damien prit son temps, assis sur une chaise en plastique, les pieds dans l’eau d’une rivière, il regardait sans vraiment voir tout ce qui l’entourait. J’attendais patiemment, ma première page encore vierge se réchauffait au soleil. Lentement Damien trempa le bec de la plume dans l’encrier et les mots d’un bleu royal et calligraphiés avec application vinrent me couvrirent. Il débuta par ceci : Setti-Fatma, Vallée de l’Ourika, Maroc.

Il poursuivi par un poème qu’il aimait et connaissait par cœur

 

Le pays

C’est un petit pays qui se cache parmi

Ses bois et ses collines ;

Il est paisible, il va sa vie

Sans se presser sous ses noyers

Il a de beaux vergers et de beaux champs de blé

Des champs de trèfle et de luzerne,

Roses et jaunes dans les prés,

Par grands carrés mal arrangés ;

Il monte vers les bois, il s’abandonne aux pentes

Vers les vallons étroits où coulent des ruisseaux

Et, la nuit, leurs musiques d’eau

Sont là comme un autre silence.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

 

Sur ma deuxième page il effectua, avec le crayon qui m’accompagnait, un croquis de ce qu’il observait autour de lui et avec la plume il écrivit cette légende : Setti-Fatma, Maroc mais pourrait aussi être un village dans les montagnes suisses.

Après être sûr que l’encre était bien sèche, il me remit soigneusement dans mon sachet de tissu.

Damien appelle le serveur de cette petite gargote :

– Puis-je manger quelque chose ?

– Bien sûr, venez voir par vous-même ce que je peux vous offrir.

Le garçon soulève les couvercles de ses casseroles, lui présente le contenu de ses tajines.  Damien choisit une soupe de légumes et un tajine d’agneau, il termine son repas par un thé de menthe fraîche et une tranche d’orange à la cannelle. Avant de partir, il note encore sur mes pages ce qu’il a mangé et bu. Il ajoute : il faut que je me renseigne pour connaître quelles étaient les épices utilisées dans cette soupe et dans le tajine.

Le lendemain, il part en randonnée le long du torrent, il voit des femmes laver le linge dans l’eau de la rivière, elles ont l’air gai, bavardent joyeusement entre elles tout en faisant leur travail et en gardant un œil sur les enfants qui jouent dans les alentours. Le touriste, elles ne le regardent même pas passer.

Damien découvre des cascades sortant comme par magie de la paroi rocheuse, il marche dans la forêt puis poursuit son chemin par la montagne, la verdure s’amenuise, le sol devient poussiéreux et tout paraît de la même couleur, il remarque, alors qu’il se trouve juste à côté, une demeure construite dans le flanc de la montagne. Elle est bâtie avec un matériau à base de terre et son toit n’est qu’une couverture de chaume. Etonné, Damien observe cette maison, il se demande si quelqu’un habite encore dans une demeure si rudimentaire. Il sort un appareil de photo de son sac mais il n’immortalisera pas la construction sur la pellicule car une jeune fille arrive à sa hauteur, elle est vêtue d’une djellaba rouge-grenat, un foulard de même couleur cache ses cheveux, elle marche le dos bien droit, le pas régulier et sûr, une grosse corbeille de linge posée sur sa tête et dans chaque main un sac de toile.

– Bonjour Mademoiselle, puis-je vous aider ?

La fille baisse les yeux, répond un bonjour à peine audible et poursuit son chemin. Elle entre dans la maison de terre.

Damien retourne au village, ses pensées restent auprès de cette jeune fille et son style de vie. Il souhaiterait offrir une amélioration à ces conditions de vie si rudes. Il s’installe à la table d’un petit restaurant au bord de l’eau. Il me sort du sac et du sachet de tissu, avec le crayon il décrit rapidement sa journée puis appelle le serveur.

Le soleil se couche derrière la montagne, la lumière diminue et la température baisse rapidement de plusieurs degrés. En se frottant les mains, il souffle sur ses doigts gelés puis enroule une grande écharpe autour de son cou et ses épaules. Le garçon lui apporte une harira bouillante et dépose à ses pieds un brasero. En commandant une théière de menthe, Damien demande au serveur s’il connaît la famille qui vit dans la maison de terre. Le garçon détourne le regard et répond : Non. Il comprend alors qu’il doit être plus discret et garder son rang de touriste.

Cette nuit-là Damien a un sommeil agité de rêves, il voit cette fille qui travaille comme une forcenée, il court lui apporter aide et soutien mais il arrive toujours trop tard ou au mauvais endroit ou encore un homme le chasse brutalement.

Le soleil est encore derrière la montagne quand il se lève, à la lueur d’une bougie, il écrit de sa plus belle écriture un poème d’amour en pensant à la fille de la maison de terre.

 

Belle qui tient ma vie (paroles de Pavane, Thoinot Arbeau)

 

Belle qui tient ma vie, captive dans tes yeux,

Qui m’as l’âme ravie, d’un sourire radieux,

Viens tôt me secourir, ou me faudra mourir.

 

Pourquoi fuis-tu, mignarde, si je suis près de toi,

Quand tes yeux, je regarde, je me perds dedans moi,

Car tes perfections changent mes actions.

 

Tes beautés et ta grâce et tes divins propos,

Ont échauffés la glace qui me gelait les os,

Et ont remplis mon coeur d’une amoureuse ardeur.

 

Mon âme voulait être libre de passion,

Mais l’amour s’est fait maître de mes affections

Et a mis sous sa loi, et mon coeur et ma foi.

 

A la sortie du village, le jeune homme achète à un marchand berbère un châle, un pashmina de laine et de soie aux tons orangés, brodé d’or. Un peu plus loin, un autre artisan, les bras chargés de bijoux lui vente l’authenticité de ses pièces. Damien regarde, hésite, marchande le prix d’une broche et finalement se décide pour une magnifique fibule en argent, ciselée de motifs typiques et sertie d’une pierre bleu, un lapis-lazuli.

Sur le sentier de la montagne, Damien s’assied sur une grosse pierre, me prend délicatement, remet négligemment le tissu qui m’entoure dans son sac. Il relit le poème puis m’emballe avec mille précautions dans le nouveau châle et fixe le paquet au moyen de la broche. Il poursuit son chemin en me gardant sous son bras.

Près de la maison de terre, il s’arrête, observe, attend en retrait. Il perçoit des voix de femmes, peut-être aussi un enfant. Après un temps qu’il ne peut apprécier, quelques heures ou seulement quelques minutes, il voit un jeune garçon sortir de la demeure. Il joue avec une balle de chiffons, il court, saute, lance sa balle toujours plus haut, toujours plus loin, elle vient s’arrêter juste devant Damien. Il la ramasse et en la tendant au garçon lui dit :

– Bonjour, comment t’appelles-tu ?

L’enfant le regarde de ses grands yeux bruns : Rachid.

– Est-ce que je peux jouer avec toi Rachid ?

Mais en saisissant sa balle, il court à la maison. A cet instant la jeune fille sort :

– Rachid où es-tu ?

– J’arrive, je suis là Leila.

Leila, elle s’appelle Leila. Le soir, assis à la terrasse de son logement, il me sortira à nouveau pour écrire juste ces cinq lettres:
L E I L A

Son séjour à Setti-Fatma touche à sa fin mais Damien sent qu’il va pouvoir parler à Leila. Il remonte vers la maison de terre, attend et effectivement la jeune fille vêtue d’une djellaba bleue avec des motifs en forme de goutte sort de la maison et passe  devant lui.

– Bonjour Mademoiselle. J’ai un cadeau pour vous.

La jeune fille, tête baissée, lui répond doucement :

– Laissez-moi, je ne peux pas vous parler.

Damien me dépose dans mon emballage de luxe derrière une pierre en disant

– La fibule et le châle sont pour vous, écrivez-moi quelque chose dans le cahier, je viendrai lire demain.

Le lendemain matin, il aimerait courir vers la cachette du cahier mais de peur de ne pas me trouver, il préfère marcher un peu dans le sens opposé, il descend la vallée en suivant le cours d’eau. C’est une route peu fréquentée ; après une longue marche, il arrive dans une petit Douar, des potiers exposent leurs tajines, vases, cruches et vaisselle en terre cuite, ils essaient par tous les moyens de convaincre Damien à leur acheter quelque chose mais ses pensées ne sont pas là, il voit à peine les artisans, ne les entend même pas. Plus loin, plusieurs dromadaires déjà scellés attendent que des touristes s’intéressent à eux, mais là non plus Damien ne s’arrête pas et ne répond rien aux éleveurs de camélidés. En fin d’après-midi, il décide de rejoindre le village de Setti-Fatma en bus en compagnie des écoliers bruyants qui rentrent, des adultes qui sont allés vendre leurs produits à Ourika et reviennent chargés de tissus, vaisselle, outils, nourriture, etc.. Ce bus transporte au moins trois fois la capacité maximale de voyageurs et de bagages, même de petits animaux tels volailles et lapins y ont trouvé place. Tout se déroule sans problème, fait parfaitement normal et habituel pour les voyageurs sauf pour Damien qui se sent légèrement angoissé, il souffre de claustrophobie. Arrivé au terminus de ce trajet insolite, il se presse vers ma cachette. Je suis là, emballé dans la belle étole. Il m’ouvre, ses mains tremblent un peu, il se sent nerveux, ému. Leila a écrit :

– Je n’ai pas tout compris et je ne sais pas bien écrire en français. Merci Damien.

Il ne faut pas qu’on se voit ou qu’on se parle, cela serait dangereux pour toi et pour moi. Prends le briouate, je l’ai cuit pour toi.

Adieu. Leila.

Damien lui répond en formant de belles lettres, choisissant ses mots pour être sûr que Leila les comprendra.

– Chère Leila.

Merci pour ce délicieux beignet.

Garde le cahier, l’étole et la fibule, c’est un cadeau. Demain, je partirai mes vacances sont terminées, je retourne chez moi, en Suisse.

S’il te plaît, écris sur toutes les pages blanches du cahier, en français ou en arabe comme tu voudras. Remplis-le de tes pensées, expériences, de tes joies et réussites, de tes chagrins et difficultés.

De tout cœur, j’espère pouvoir venir un jour te lire.

Mes pensées sont avec toi.

Damien.

 

Il fait déjà nuit, l’air froid et humide m’entoure quand Leila me prend délicatement. Elle lit et relit et relit encore le texte de Damien puis me cache sous son coussin. Leila coudra une poche intérieure à toutes ses robes pour me cacher et me porter toujours avec elle.

 

Chapitre 2 Leila

La vie suit son cours. Presque chaque soir, alors que ses parents et ses frères dorment, elle m’ouvre en feuilletant de la dernière page vers le milieu et sur la page encore blanche, elle écrit avec grand soin, sans rature, en caractères arabes ce qu’elle a fait de sa journée et quelques-unes de ses pensées. Très souvent, alors qu’elle a travaillé avec les autres femmes, elles ont échangé des idées de recettes culinaires et Leila les note scrupuleusement, énumérant tous les éléments et ingrédients, décrivant les détails de la préparation. Ainsi, plusieurs de mes pages présentent un réceptaire de délicieux tajines, soupes et desserts. Un jour une cousine lui raconte qu’elle ira aider une famille à préparer l’abadir pour un mariage. Il s’agit d’une galette gigantesque, préparée spécialement pour les mariages et cuite à même le sol durant plusieurs heures sur des cailloux chauffés à blancs.

Tu penses que je pourrais également me rendre utile ? Je crois bien, il y a tant de choses à cuisiner. Leila participe à ces préparatifs mais ne peut, selon la tradition, pas être présente partout. Il y a des choses qui restent secrètes et ne sont effectuées que par les personnes désignées par la famille. Les jours qui précèdent ces festivités Leila sera active en cuisine pour la préparation de différents plats de viande avec légumes, couscous, poissons, salades, desserts. Tout doit être parfait, les hommes apportent les meilleurs ingrédients dans de grandes corbeilles. Les épices odorantes et colorées sont choisies avec sagesse par les femmes plus âgées. Leila essaie de mémoriser le maximum de choses pour ensuite l’inscrire sur mes pages.

La fête bat son plein, la mariée est parée de bijoux, des amies l’ont maquillée comme une princesse, son vêtement, confectionné par sa mère et ses sœurs, a été coupé dans un drap de luxe blanc soyeux et brillant, des motifs brodés au fil d’or scintillent à chaque ondulation du tissu. Une Nekacha a décor ses mains avec du henné.

Le marié a l’allure d’un prince charmant, il porte un jabador blanc-crème, avec de riches broderies jaune-citron (costume composé d’une tunique à manches longues et d’un pantalon, ce deux-pièces est taillé dans le même tissu). Il est chaussé de babouches.

Les musiciens font danser les époux et tous leurs invités. Leila œuvre en cuisine pour laver la vaisselle, préparer les jus de fruits et le thé de menthe. Alors qu’elle porte des boissons aux hôtes, un jeune homme l’invite à danser. Elle hésite, baisse les yeux mais sa cousine l’encourage «Tu as déjà tant travaillé, amuse-toi un instant» Elle se laisse guider par Ahmed, en dansant ils échangent timidement quelques banalités et quand la musique s’arrête Leila retourne à son travail. Ahmed vient lui parler dans la cuisine, il aimerait mieux la connaître, il dit qu’il habite un petit hameau dans la montagne et travaille avec son père, artisan potier. Il propose à Leila de venir la chercher prochainement pour une balade et avoir ainsi du temps pour parler. Elle refuse poliment

– Mais tu sais parfaitement que tu dois d’abord discuter avec mon père et mon grand frère.

– Oui mais je le ferai ultérieurement.

Une semaine plus tard, alors que Leila s’apprête à rentrer chez elle avec sa corbeille de linge propre, Ahmed se présente au détour du chemin

– Attends je veux te parler et te montrer quelque chose, viens vers la forêt qu’on ne soit pas dérangé.

Leila ne sait pas comment agir, elle ne veut pas de scandale, et en aucun cas se faire remarquer, elle suit Ahmed en pensant je saurai le convaincre de ne plus revenir. Ce garçon est un vrai charmeur, il sait utiliser les mots qui feront fondre le coeur de la jeune fille. Elle ne trouvera aucun argument pour l’éloigner. Ils se verront de plus en plus souvent, toujours en secret, ils prendront aussi toujours plus de risques. Ils sont amoureux, trouvent la vie si belle, ils la vivent au présent. Le destin est venu ajouter son grain de sel ou peut-être même son grain de poivre. Ce soir, Leila écrit sur mes pages, ses soucis, son énorme chagrin et ses larmes se mélangent à l’encre faisant des pâtés devant illisibles. Le secret qu’elle dépose: je suis enceinte. Cette situation la paralyse, que va-t-elle faire ? Pourra-t-elle le dire à sa famille ? Comment va réagir Ahmed ?

Leila avait ressassé maintes fois les mots, les phrases, les explications qu’elle voulait communiquer à Ahmed mais lorsqu’ils se trouvèrent ensemble, aucun son n’est sorti de sa bouche, les larmes coulaient sur ses joues, ses mains glacées tremblaient. Ahmed l’interrogea :

– Que se passe-t-il ? Quelqu’un de ta famille est mort ?

Elle murmure :

– Non, je suis enceinte.

– Ce n’est pas grave, je ferai le nécessaire.

– Viendras-tu demander ma main à mon père ?

– Laisse-moi un peu de temps mais ne te fais pas de soucis.

Leila peinait à le croire mais elle n’avait pas le choix.

Il partit en disant :

– Tu auras de mes nouvelles.

 Elle attendit plus d’une semaine, Ahmed ne vint pas. Un jour que le père et le frère de Leila étaient partis de bonne heure pour Marrakech, elle partit à la recherche du hameau où habitait Ahmed. Après une longue et pénible marche, elle le vit qui travaillait la terre qui servirait à façonner les vases et les tajines. Elle l’observe de loin, l’entend parler aux enfants qui jouent autour de lui. Elle est décidée à lui parler, elle vient lui demander de prendre une décision digne d’un homme fier de ses responsabilités mais plus elle approche plus elle doute, sera-t-il vraiment à ses côtés ? Dès qu’il la voit, Ahmed a un air surpris puis gêné, la voix légèrement tremblante il la questionne sur la raison de sa présence chez lui.

– Pourquoi n’es-tu pas venu parler avec mon père ?

– Je n’ai pas eu le temps.

Un petit garçon accourt vers eux :

– Papa, qui est cette dame ?

Leila a le souffle coupé, son cœur bat la chamade, les yeux plein de larmes. Elle murmure

– Adieu.

Elle ne reverra jamais Ahmed mais son nom apparaît encore souvent sur mes pages. Souvent ses amies lui demandent si elle malade, pourquoi est-elle si triste ? Elle répond que tout va bien mais le soir, parfois la nuit elle écrit et sur de nombreuses pages on peut lire une multitude de pourquoi, de que vais-je devenir, de que faire.

Elle sent son bébé grandir en elle, bientôt elle ne pourra plus le cacher. Elle se confie finalement à sa grand-maman, celle-ci la serre contre elle, lui parle doucement:

– Tu aurais dû venir plus tôt, maintenant il faut essayer d’amadouer  ton père et ton frère, cela ne va pas être facile.

Ce soir-là, la grand-mère vient à la maison et le repas est presque terminé quand elle dit à son fils :

– Félicitations. La famille s’agrandit.

– Ummu qu’est-ce que tu racontes ?

– Je ne divague pas, Leila va te donner un petit-fils ou une petite-fille.

Le regard surpris du père fixe alternativement sa fille et sa mère, la bouche légèrement ouverte, le corps raidi par la nouvelle, il ne dit rien. C’est Amar, le grand frère qui se lève, cogne le poing sur la table et hurle :

– Va-t’en, disparais, tu nous fais honte, tu es un déshonneur pour notre famille.

Le père

– Attends, calme-toi. Peut-on encore faire quelque chose ? Ummu, connais-tu les plantes pour interrompre cette grossesse ?

– C’est trop tard, le bébé va naître d’ici quelques semaines.

– Essaie tout de même.

Leila muette, étouffe ses sanglots dans son foulard.

Les jours suivants, sa mère et sa grand-mère lui feront boire des tisanes et des décoctions plus amères et répugnantes les unes que les autres. Elles lui fixeront un bandage très serré autour de son ventre, elles l’obligeront à effectuer des exercices physiques extrêmes sensés provoquer l’expulsion du fœtus.

Leila est gardée prisonnière dans la maison à la merci des décisions prises par sa mère et sa grand-mère qui elles, obéissent à son père et son frère.

Son petit frère Rachid vient souvent lui tenir compagnie, il lui rapporte ce qu’il a vu et entendu à l’extérieur, il lui raconte des histoires en lui tenant la main. Il aimerait tellement la consoler. Une nuit Leila prend une nouvelle page pour écrire que sa souffrance psychique a atteint son paroxysme et se déplace maintenant pour se loger dans son ventre et son dos. Avec un feutre noir elle écrit : mon corps voudrait expulser ce bébé devenu trop grand pour rester caché en mon sein mais ce petit être a certainement déjà perçu depuis longtemps qu’il n’est pas vraiment le bienvenu dans ce monde, que la famille ne l’accueillera pas comme un des leurs et même moi qui l’aime de tout mon cœur je ne suis pas sûre d’avoir la force, l’énergie et le savoir de lui offrir ce qu’il mérite. Saurais-je le rendre heureux ? Aura-t-il une vie qui ressemble à celle des autres enfants ? Je pense qu’il ressent ces émotions et lutte pour rester encore à l’intérieur, il se met en boule et laisse le cordon qui nous relie l’entourer. Maman et Grand-maman me font boire des tisanes amères, me massent le ventre et le dos avec des huiles qu’elles ont préparées elles-mêmes. Rien ne me soulage, j’ai très mal, très peur, les heures passent mais rien ne change. Je crie, je pleure et finalement épuisée je m’endors. Un sommeil comateux me plonge dans un monde imaginaire et permettra à Maman et Grand-maman de forcer ce petit enfant à sortir.

Je ne verrai jamais ma fille, le cordon ombilical l’a étouffée. Je suis si faible que je ne peux que dormir ou pleurer. Grand-mère continue à préparer des médicaments à base de plantes, elle s’y connaît si bien qu’elle réussira à me sortir de cet état léthargique. Petit à petit, je participe à nouveau à quelques activités dans la maison, cuisine, couture, rangement.

 

Chapitre 3 Marrakech

Un soir, après le repas, Amar annonce à Leila qu’il l’emmènera à Marrakech.

– Demain nous partirons très tôt un grand taxi doit conduire des touristes à l’aéroport et nous ferons le trajet avec eux.

Prends quelques affaires, tu logeras chez notre cousine Fatima et tu travailleras au hammam dans la medina.

Leila ne peut évidemment rien dire, elle ne dormira pas cette nuit-là. Quelques lignes écrites au crayon retracent la situation angoissante qu’elle vit. Dans un sac de toile, Leila emportera quelques effets personnels et bien sûr, je fais partie du voyage toujours emballé dans la belle étole fixé par la broche.

Je resterai longtemps ainsi emballé, fermé, peut-être oublié mais un jour Leila me reprend et se remet à écrire. D’une belle écriture elle calligraphie en haut d’une nouvelle page encore blanche : Marrakech, c’est ici que je vis depuis plus de six mois. Chaque jour mes pensées s’envolent vers ma fille, je lui parle doucement, la nuit je lui dis que je regrette tant de ne pas avoir pu la connaître, mais même si je ne l’ai pas vue, même si je ne l’ai pas serrée dans mes bras, j’ai l’impression d’être avec elle et de partager uniquement avec elle mon secret.

Ma cousine Fatima est gentille, elle m’a donné avec patience et sagesse toutes les indications afin que je puisse travailler selon les attentes de mes patrons. Parfois, je suis à l’entrée pour réceptionner les clients du hammam, garder leurs affaires privées, leur donner les explications dont ils ont besoin s’ils ne connaissent pas les lieux. D’autres jours, ma tâche est  le nettoyage, désinfection des installations, douches, cuves, salles de sauna, de repos, les lits de massage, etc. Ou si une collègue est absente, je vais aider à la lessive ou parfois à la fabrication des huiles et crèmes d’argan.

Une partie de mon salaire est pour payer ma pension à la famille de Fatima et l’autre est pour ma famille à Setti-Fatma. Les touristes m’apprécient beaucoup et il n’est pas rare qu’en sortant ils me laissent un pourboire. Cet argent, je le garde précieusement, peut-être qu’un jour il m’offrira l’indépendance rêvée.

Leila est toujours très attentive et enregistre tout ce qu’elle entend et voit qui pourrait lui servir à améliorer sa situation. Elle observe souvent les femmes qui préparent les huiles et les crèmes pour les soins corporels des clients du hammam.

Un jour, fin novembre, alors qu’il y a peu de touristes, Leila a un jour de libre et profite de ce congé pour flâner dans les ruelles de la Medina de Marrakech. Les artisans et marchands sont là, leurs stands chargés d’articles en cuir, de poterie, de tissus colorés, de bijoux, d’épices, d’herbes aromatiques exposées dans de grandes corbeilles, d’articles sculptés dans du bois noble. Dans une minuscule ruelle, sombre et encombrée, Leila remarque une indication : Produits à base d’huile d’Argan. Elle descend un escalier très étroit, éclairé par des bougies et arrive dans une salle chaleureusement aménagée. De magnifiques tapis berbères recouvrent le sol et les murs et les dizaines de chandelles offrent des jeux de lumières et d’ombres presque féériques. Les yeux ont besoin d’un moment d’adaptation pour se familiariser à l’endroit. Dans cet antre, Leila profite du manque de touristes pour poser les nombreuses questions qu’elle stockait depuis si longtemps dans sa tête.Ces dames travaillant les fruits de l’arganier la renseignent amplement sur le mode de fabrication des différents produits cosmétiques et alimentaires. En fin de journée, un homme entre dans la boutique,

parle avec les ouvrières, s’informe sur le déroulement de la journée puis se présente à Leila. Je suis responsable de cette officine, puis-je faire quelque chose pour vous ? Leila baisse les yeux, ne sait pas si elle peut s’exprimer mais son désir est immense et le cœur battant la chamade, le feu embrasant ses joues, elle demande en bégayant : Pourrais-je apprendre à fabriquer ces huiles et ces crèmes ? J’aimerais beaucoup vous offrir mes services.

Monsieur Kasmi lui parle de son collègue Sayidi Aloui, responsable de la coopérative féminine d’huile d’Argan d’Essaouira.

Leila note sur une nouvelle page les coordonnées de Sayidi Alaoui, elle écrit aussi : je vais partir à Essaouira et ouvrir une fenêtre sur un avenir riche en promesses pouvant conduire à la réalisation de mes rêves.

Je traverse à nouveau une période d’oubli, enfoui dans l’armoire parmi les vêtements multicolores.

 

Chapitre 4 Essaouira

C’est le printemps, il fait déjà très chaud. Leila habite depuis quelques semaines dans un hameau à quelques kilomètres d’Essaouira. Un couple très âgé a mis à disposition une minuscule chambre ou plutôt un lit derrière un rideau et Leila passe tout son temps à leur service. Elle les aide pour leur toilette, prépare les repas, effectue courses et travaux ménagers et soigne également le troupeau de chèvres. Lorsqu’elle amène les animaux aux pâturages, ses maîtres l’accompagnent et pendant que les bêtes se régalent des feuilles et des fruits des arganiers, Leila tient compagnie à Aïcha et Salem confortablement installés à l’ombre d’un bel arbre. Leur mémoire recèle une réserve inépuisable d’histoires à raconter. Leur vie, leurs enfants, leurs transhumances, leurs différentes activités, leurs réussites et leurs petits bonheurs, leurs déceptions et leurs malheurs. Leila écoute attentivement et rapporte quelques faits, quelques événements qui l’ont particulièrement touchée sur mes pages. Elle parle peu mais elle sait qu’un jour Aïcha et Salem qu’elle aime comme des grands-parents pourront l’aider à trouver ce qu’elle désire ardemment : son indépendance. En fin de journée, avant de reconduire le troupeau à l’étable, elle récupère tous les noyaux d’argan que les chèvres ont rejetés, les animaux ne mangent que la pulpe du fruit. Le soir, après le repas, Leila, Aïcha et Salem restent assis à la cuisine, ils cassent les noyaux d’argan à l’aide de pierres et conservent les amandes. Les coques ne sont pas jetées mais mises de côtés, elles serviront de produits de combustion pour la torréfaction des amandes. De nouvelles recettes ont pris place sur mes feuilles car évidemment Aïcha propose à Leila de leur cuisiner les plats qu’ils apprécient et parfois ils découvrent ensemble un motif de fêter un petit événement, une rencontre agréable dans les pâturages, quelque chose qui les a fait rire et ils ajoutent au menu un dessert. La recette y aura sa place au chapitre des douceurs.

 

Un jour, les deux frères de Leila arrivent au hameau, il ne s’agit pas d’une visite ordinaire. Amar lui explique que leur petit frère, Rachid est malade. Tu vois il reste petit et il se plaint de douleurs dans toutes les articulations. Maman a déjà essayé les massages avec diverses huiles, les compresses d’herbes et racines, les tisanes et les décoctions, rien ne le soulage. Il souffre beaucoup, le froid et l’humidité de l’hiver aggrave encore la situation. Ici, il fait plus chaud et peut-être connais-tu un médecin ou un peut-être un Sahraouis, (un ancien qui connaît les secrets des plantes et des épices), quelqu’un qui pourrait aider notre frère. S’il te plaît garde-le avec toi. Leila est un peu embarrassée, elle parle avec ses maîtres. Salem ne dit rein mais Aïcha regarde Rachid avec tendresse et parle ainsi :

– Reste ici, nous n’avons pas beaucoup de place, ni de moyen mais une couche et un couvert pour l’hiver te sont offerts.

Leila prend cette Grand-maman dans ses bras, les yeux embués de bonheur et de reconnaissance. Aïcha la repousse doucement et lui demande de préparer un couscous, tes frères doivent avoir faim et elle-même rassemble des ingrédients pour un sfouf, un dessert a sa place aujourd’hui.

 

Durant tout un hiver Rachid aidera Salem à la torréfaction des amandes d’argan, il sera ainsi toujours près d’une source de chaleur qui lui sera bénéfique et de ce fait sa présence auprès du couple permettra à Leila de s’absenter quelques heures chaque après-midi. Voilà son texte écrit avec une encre violacée :

– Allah ne m’a pas délaissée ! Chaque jour je découvre les détails de la fabrication des produits cosmétiques à base d’argan.

Avec une scrupuleuse précision, elle note tous les procédés qu’elle apprend au sein d’un groupe de femmes de la coopérative de la région. Elle a le pressentiment qu’un jour elle utilisera ces précieuses informations. Elle ne doit en aucun cas les oublier ou les égarer.

Leila travaille toujours plus, ses ambitions sont grandes et lui procurent une inépuisable énergie.

Mes pages sont couvertes de recettes, textes, informations, détails concernant la préparation de crèmes, d’huiles, savons, lotions, etc..

Puis avec une encre verte, c’est l’élaboration minutieuse des denrées alimentaires qu’on peut lire.

Les écrits de Leila ont rejoint ceux de Damien, plus aucune page blanche. Elle se procure un nouveau cahier, colle nos deux couvertures ensemble et me voilà à nouveau disponible pour accueillir secrets, récits, journal et aventures.

Nouveau cahier, nouvelle destination, nouvelle vie.

Un déménagement est organisé. Leila et ses protégés s’installent dans un Ryad de la Medina d’Essaouira. Le matin, au sein d’une équipe, elle effectue les tâches au service de la clientèle et l’après-midi, Rachid, Aïcha et Salem s’installent sur la terrasse, observent les marchands dans la rue, les va-et-vient des touristes tout en buvant le thé de menthe. Leila propose des massages et des soins de mains et visage aux hôtes de l’hôtel. Elle est ravie d’exercer ce métier, les clients la complimentent et ne manquent pas de laisser des commentaires valorisants auprès du responsable de la maison.

J’ai à nouveau été mis au repos, dans un tiroir durant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Puis apparaît cette inscription : suite à une bronchite avec toux et fortes fièvres, Salem nous a quittés, Aïcha s’est comme ratatinée, elle n’a plus d’appétit, plus rien ne la fait rire, elle n’a plus d’histoire à raconter, ses yeux se sont éteints, elle est presque aveugle et refuse toute proposition médicamenteuse. Rachid reste assis près d’elle.

 

Leila a bien cherché une solution pour la santé de son petit frère, sans grand succès, mais pour le moment la situation est stable ; il est de petite taille, il ne sera peut-être jamais un vrai homme, aucune barbe ne pousse, sa voix reste aigüe comme celle d’un enfant, ses douleurs sont présentent mais supportables, il a peu de force, peu de muscles.

 

C’est le printemps, les journées sont claires, chaudes et colorées. Les abeilles sont sorties de leurs ruches, elles butinent toutes ces fleurs blanches et roses sur les amandiers et les arbres fruitiers, sur les plantes fleuries dans les prés, les bords de sentiers, les arrangements en pots sur les terrasses. La nature nous offre une palette de couleurs tendres et on se sent comme enivré par toutes ces senteurs. Les joies du printemps, sa chaleur et son énergie n’ont eu aucun effet sur Aïcha, elle a quitté ce monde. Aura-t-elle retrouvé son Salem ?

L’été apporte son lot de changements : Le Ryad a été vendu et le nouveau propriétaire décide d’entreprendre de grandes rénovations, il résilie le contrat de Leila mais lui laisse le temps de trouver une nouvelle situation.

C’est au bord de la mer, toujours à Essaouira qu’elle s’installe. Un grand hôtel vient d’ouvrir ses portes et une annexe répartie en plusieurs locaux donne l’opportunité à Leila de louer une surface commerciale avec deux amies. Elle va pouvoir travailler, selon son rêve, totalement indépendante. Elle aménage une pièce pour recevoir ses clients, elle peint les murs en bleu pastel et se procure le mobilier indispensable : un lit de massage, un petit bureau, une armoire aux portes vitrées contenant les huiles, les savons et autres produits à base d’huile d’argan. Un tapis berbère ajoute une touche chaleureuse à ce local et les couleurs de quelques petits tableaux ainsi qu’un bouquet de fleurs le rende accueillant. Avec ses amies, elle prépare un panneau indiquant les différents services proposés et leurs prix. Toutes les trois vont également déposer des flyers dans les hôtels, les restaurants, l’office de tourisme. Leila est si enthousiaste qu’elle n’inscrit que quelques mots sur mes pages, juste pour laisser une trace de cette heureuse période. Dans une ancienne maison, Leila et ses amies ont trouvé un domicile simple et charmant. Rachid est heureux de pouvoir servir ces dames en leur préparant des repas et en s’occupant de toute l’intendance. Il travaille parfois pour des paysans ou des artisans.

Les premières semaines, quelques touristes se laissent soigner, masser, manucurer et Leila est si motivée qu’elle ne compte pas son temps, ses clients sont gâtés et repartent en pleine forme et très satisfaits. Leila espère qu’ils lui feront un maximum de publicité. Oui, ils parleront, conseilleront car rapidement son agenda se remplit. Tout paraît être sur le bon chemin, tout roule vers le succès.

Un jour, un client lui parle de son village, Setti-Fatma, il lui raconte qu’il vient de passer quelques jours dans cette vallée et la situation est vraiment très précaire. Il n’a pas plu depuis si longtemps que tout est sec, même l’oued n’est plus qu’une rigole boueuse. Les gens n’ont plus d’eau potable, les animaux sont si maigres qu’il en meure tous les jours. Les jardins ne présentent plus trace de légumes, ce n’est que des plates-bandes de sable.

Les touristes ne restent pas plus de quelques heures dans le village, il fait si chaud et surtout les gargotes n’ont pratiquement plus rien à leur proposer.

Plusieurs fois par jour, le muezzin lance son appel à la prière et là, c’est chaque fois toute une foule qui se presse vers la mosquée. Avec ferveur, chacun implore Allah, mais pour le moment il ne les a pas encore entendu ou éventuellement ne veut pas ou ne peut pas les exaucer.

A chaque fois que des nuages traversent le ciel tout le monde y croit, cette fois l’orage nous apportera de l’eau mais le vent pousse les gros nuages noirs, chargés d’eau vers une autre région. Les habitants désespèrent et craignent l’arrivée d’épidémies dues à ces conditions météorologiques et aux problèmes d’hygiène qui en découlent.

Leila n’a pas de nouvelles de ses parents depuis si longtemps et au vu de la situation à Setti-Fatma, elle désire ardemment s’y rendre au plus vite. Elle s’organise avec ses amies et s’absente quelques jours. Rachid et elle trouvent un grand taxi qui part tôt le matin et ainsi, le soir ils pourront être dans leur village. Le spectacle est absolument désastreux, plus un brin de verdure, tout est gris et poussière, même les visages des habitants sont ternes. Elle trouve ses parents dans la maison de terre, ils sont si heureux de revoir leur fille et leur Rachid que pour un instant leurs visages s’illuminent, une lueur éclaire leurs yeux et ils retrouvent le sourire. Mais dès qu’ils veulent parler de la situation c’est à nouveau une grande tristesse qui les enveloppe. Des connaissances, des amis, des parents sont morts. Des animaux, ils n’en ont plus.

Amar se rend régulièrement dans la montagne où il existe encore une source d’eau potable.

Leila et Rachid accompagnent les villageois à la mosquée pour prier.

Je fais partie de son petit bagage et sur une nouvelle page elle écrit : Ces prières servent-elles à quelques chose ? Allah existe-t-il ? Si oui, est-il vraiment en mesure de faire quelque chose ? S’agit-il d’une fatalité ? D’un destin collectif ? Peut-on, en tant qu’être humain, exercer une influence sur cette situation ? Peut-on agir au lieu de subir ? Où se trouve la solution ?

Alors qu’elle est encore plongée dans ses pensées, le vent s’est levé. Leila sort devant la maison, scrute le ciel, il est noir, sans étoiles, sans lune. Un vent chaud souffle en rafales, nous apport-t-il de l’eau ? Des chiens hurlent au loin, Leila est angoissée, elle a l’impression d’étouffer, il règne une ambiance électrique. Le vent se transforme en tempête, des éclairs zèbrent le ciel ça-et-là.

Les gens sortent de leurs maisons, personne ne dort, on parle, on fait des pronostics météorologiques, on s’inquiète. D’énormes nuages noirs et menaçants obscurcissent le ciel et empêche l’astre du jour de percer leur masse. C’est le tonnerre qui se met à gronder de plus en plus violemment. L’orage fait rage, la foudre est prête à tout dévorer. Une odeur de fumée excite les narines de Leila. Y a-t-il un feu ? Oui, là-bas, ce doit être la maison et la gargote de la Famille Khedim. Puis là, tout proche, un autre foyer crépite. Leila entre dans la maison, toute tremblante, elle aide ses parents à se lever, il faut sortir de la demeure, les éléments se déchaînent, on ne sait pas où aller pour être en sécurité, une panique générale s’installe. Un énorme nuage, au-dessus de Setti-Fatma, s’est déchiré et l’eau si attendue se déverse sur le village. La pluie n’est pas accueillie comme on pourrait se l’imaginer car elle tombe en trombes, avec violence, le sol durci par la sécheresse ne parvient pas à avaler cette eau qui l’agresse et ruisselle vers l’oued. En quelques minutes le lit de la rivière déborde et inonde tout le centre du village.

La maison en terre de Leila et sa famille s’imprègne d’eau, s’affaisse et disparaît dans un torrent tumultueux emportant tout sur son passage. Dans un vacarme assourdissant, de gens qui hurlent, crient, pleurent, appellent, la tempête mugit sauvagement et encourage sa complice l’eau à déstabiliser et emporter un maximum de matériaux. Chacun essaie de trouver un abri dans la montagne mais pour les personnes aux capacités physiques même légèrement réduites cela devient un calvaire, voire une impossibilité. Ce déluge durera plusieurs heures et lorsque la situation se calmera enfin c’est un désastre énorme. Le centre du village est un lac, boueux où flottent et émergent des cadavres, une réelle hécatombe.

Leila m’avait gardé dans la poche intérieure de sa djellaba et plusieurs jours après le drame, elle écrit :

 

Mes parents sont morts dans ces intempéries. Je ne sais pas où trouver Amar. Rachid est resté près de moi. Il est tellement choqué qu’il ne bouge pas, ne parle pas, il est comme paralysé. Je suis si désemparée. Que dois-je faire ? Je ne peux même pas partir d’ici car tout est inondé, la route n’est pas praticable.

Petit à petit, le sol a ingurgité l’eau, les habitants œuvrent à la remise en état des maisons les moins endommagées, les femmes lavent, nettoient. Des hommes venus des autres villages moins touchés par les intempéries apportent leur aide, tout le monde travaille ardemment, sans parler, il n’y a rien à dire.

Leila et Rachid peuvent enfin quitter les lieux abord d’un camion venu approvisionné le village d’eau potable, nourriture et autres matériaux. Arrivés à Essaouira, ils sont les deux très fatigués, tristes et comme décalés, leurs pensées sont encore à Setti-Fatma, ils ont dans les yeux toutes ces images de désolation, de drame, dans leurs oreilles les bruits de l’eau, du tonnerre, des torrents, des éboulements, des cris, des pleurs puis ce silence si pesant, effrayant.

Peu à peu, le présent prend Leila et Rachid par la main et les emmène vers les connaissances, vers les collègues de travail et ceux-ci vont les aider en écoutant longuement les récits de Leila. En décrivant toutes ces situations, toutes ses émotions, toutes ses peurs, elle pourra en quelque sorte les mettre de côtés, les désactiver. Rachid écoute mais ne peut toujours rien évoquer, il suit Leila partout mais paraît être totalement absent.

Les touristes sont là, ils demandent à être soigner, choyer et Leila reprend donc son activité. Les premiers jours sont difficile, elle se sent épuisée, trouve les propos de ces clients si frivoles et s’ils se plaignent de détails concernant la météo ou le confort d’un hôtel ou d’un restaurant, elle a beaucoup de peine à les écouter et doit se faire violence pour ne pas leur raconter son vécu personnel. Le temps passe ni plus vite, ni plus lentement, chaque jour apporte quelques nouveautés, quelques rencontres, un instant déprimant puis un autre réconfortant et Leila retrouve un peu de son énergie et de son optimisme. Rachid, lui, reste fermé, toujours absent, il passe ses journées assis dans la maison ou parfois, il s’installe dans le sable de la plage et demeure immobile à regarder l’horizon. La nuit, il fait des cauchemars, pleure, crie parfois, si Leila veut le réconforter, il se plaint de multiples douleurs qui se logent dans ses bras, ses jambes, son dos, ses articulations. Les massages d’huiles relaxantes, les plantes en cataplasmes, tisanes, rien ne le soulage.

Mais voilà qu’un jour Leila écrit avec plein d’entrain, d’une belle écriture et avec un crayon orange lumineux le texte suivant :

 

La vie est belle ! Les bonnes nouvelles et les merveilleuses surprises ont trouvé mon adresse. Aujourd’hui, un couple entre dans le cabinet et avant d’avoir prononcé un seul mot, le visage de cet homme s’éclaire et tout sourire il dit : Leila, c’est bien toi ?

Oui, et toi, tu es Damien. Tant d’années ont passé, tant d’événements ont jalonné nos vies. Il me présente son épouse, Alexandra et me montre la photo de leur fille, Marine, restée chez la Grand-Maman.

Je leur offre les soins et les invite à manger chez nous.

Nous passons une agréable soirée, Rachid a fait d’énormes efforts pour m’aider à cuisiner le couscous. Il a même préparé des briouates (beignets). Nous parlons beaucoup, en français, en anglais et si parfois aucune langue n’est comprise c’est la gestuelle ou le dessin qui comble les lacunes de vocabulaire. Je parle évidemment des problèmes de santé de Rachid qui me préoccupent beaucoup. Damien m’explique qu’il est maintenant radiologue, qu’il travaille dans un grand hôpital en Suisse. Il me promet de prendre contact avec ses collègues médecins afin de trouver un traitement efficace pour soulager Rachid.

Cette nuit, je n’ai pas beaucoup dormi, je suis si excitée à l’idée de pourvoir enfin offrir une meilleure qualité de vie à mon frère.

 

Quelques jours plus tard, Damien informe Leila que leur séjour marocain se termine, ils vont rentrer en Suisse. Il lui dit qu’il organisera un voyage pour elle et son frère. Rachid sera hospitalisé durant environ une semaine pour effectuer les examens nécessaires au diagnostic de sa maladie et elle, pourra loger chez eux. Leila tente de refuser l’offre, elle ne trouvera jamais l’argent pour un tel projet.

Damien la tranquillise : Ne te fais aucun souci, mon épouse et moi t’invitons, l’hôpital n’établira aucune facture, tu n’auras pas de frais si ce n’est que tu devras fermer ton cabinet une à deux semaines. Leila est gênée, elle hésite à accepter une offre si généreuse.

– La semaine prochaine, je t’adresse un mail avec tous les détails pour le voyage. Est-ce possible de l’envisager pour dans environ un mois ?

– Oui, merci infiniment. Comment vais-je pouvoir te rembourser ?

– Tu cuisineras deux ou trois menus marocains quand tu seras chez nous.

 

Chapitre 5 Zürich / Suisse

Le baptême de l’air et l’arrivée à Zürich furent chargés de stress et d’émotions pour nos deux voyageurs mais ils sont là avec peu de bagages et un immense lot de questions, d’inquiétudes, de tensions. Depuis plusieurs jours, plusieurs nuits leurs pensées et leurs propos tournaient en boucle autour de cette aventure. Ils sont accueillis par Damien, Alexandra et Marine. La petite famille met tout en œuvre pour les rassurer, les sécuriser, leur donner des explications simples et claires concernant le déroulement de leur séjour.

Rachid sera hospitalisé dans deux jours et Leila pourra rester avec lui tout le temps qu’elle voudra. Elle prend souvent le cahier dans lequel on peut lire :

 

Rachid subit de nombreux examens, prises de sang, radiographies, scanners, etc.. Il ne parle pas, il regarde très anxieux tout ce qui se passe mais laisse le personnel médical faire son travail. Il ne veut pas manger mais je lui apporte chaque jour quelques fruits, ou des petits plats simples confectionnés avec des ingrédients qu’il connaît et avec moi, il accepte d’y goûter.

Je suis également très tendue et peine à me relaxer, le sommeil m’a fuit ou peut-être il  est simplement resté au Maroc. Il est difficile de communiquer avec les infirmières ou les médecins car la majorité parle allemand, langue que je ne connais pas du tout. Heureusement Damien passe plusieurs fois dans la journée et rapidement il nous donne les informations et explications concernant certains examens déjà effectués ou encore à venir.

 

Les problèmes de santé de Rachid ont maintenant un nom : Hypogonadisme hypogonadotrope. Ce terme si compliqué signifie que mon frère souffre d’une déficience hormonale. Cette anomalie endocrinienne a entravé le passage d’un corps d’enfant à un corps d’adulte. Parfois on décrit les patients souffrant de cette anomalie d’eunuque fertile.

Un traitement est mis en place. Rachid supporte bien les médicaments et nous restons encore quelques temps chez Damien et sa famille.

Le retour au Maroc se fait dans un esprit détendu, Rachid et moi-même pouvons, cette fois-ci, apprécier le confort de l’avion, admirer les différents paysages, les couleurs du ciel et des nuages.

 

Chapitre 6 conclusion

Rachid et Leila ont repris leurs activités à Essaouira. Rachid est heureux et plein d’énergie, toujours disponible pour rendre un service, accepter un travail, faire des courses, etc..

Les connaissances et les amis lui demandes s’il a oublié sa fatigue en Suisse, en souriant il leur répond

 

– Je l’ai perdue à l’hôpital et en partant je leur ai dit : si vous retrouvez ma fatigue, je vous la laisse.

 

Damien est revenu au Maroc pour apporter les médicaments à Rachid.

Leila lui a offert le cahier.

 

– Quand tu me l’as dédié, tu m’as demandé de couvrir ses pages de récits, voilà je l’ai fait consciencieusement avec plaisir mais aussi avec douleurs. A mon tour, avec une immense reconnaissance pour tout ce que j’ai reçu, je t’en fais cadeau.

 

Voilà pourquoi je me trouve sur votre étagère.

Commentaires (2)

Webstory
04.08.2020

Excellente lecture de vacances! Et si ce n'est pas vous qui voyagez, mais le livre qui voyage en vous...

Be

Bernadette
02.06.2017

'Merci pour ce beau voyage, coloré et parfumé. Ce cahier est habité par la force de vie de Leila qui sait s'abandonner aux événements sans résistance. Excellente recette !'

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