Créé le: 29.09.2019
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Le bouc

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© 2019-2021 sondgeou

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C’est un matin de rentrée scolaire quand tu sais, juste en posant le pied par terre, que les vacances sont définitivement terminées.
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Le bouc

     Il faut arrêter de dire qu’on recharge ses batteries durant l’été. Les grandes vacances n’ont qu’un seul but, te tordre le ventre le premier matin d’école. Ce jour-là, ta gentille salle de bain est une vraie banquise. Tes habits, même neufs, ne sentent plus le frais. Ton petit frère, ta sœur, tout le monde fait comme si rien ne s’était passé pendant six semaines, comme si on n’avait jamais joué dans la piscine ou mangé plus que d’habitude dans des restaurants. Le matin de la rentrée, il n’y a plus de famille. Chacun a le nez dans son cartable, chacun agite le matériel qu’il a déjà mis dix fois dans sa trousse, chacun vit tristement dans son tout petit crâne. Dans ce cauchemar où j’erre à moitié vivant, une seule personne arrive pourtant à jouer l’aimant sur ma tête pour m’empêcher de trop pleurer : ma mère. C’est la seule qui sait, depuis la veille vers 17h, c’est la seule qui sait comment faire pour que j’oublie un peu la boule amère qui nage dans mon cou.

 

     Depuis quelques années, elle a pris l’habitude de déposer mon sac devant la porte d’entrée. Ça peut paraître anodin, mais depuis je ne rêve plus que je suis dévoré par mon cartable. Quand arrive le souper du dimanche, elle met de la musique. Quand tout le monde a fini, elle commence à organiser les prochaines vacances car, comme elle le dit, « elles arriveront bien assez vite ». Surtout, avant d’aller me coucher, elle me raconte l’histoire du bouc, ce petit traineau qui appartient à notre famille depuis des générations et dans lequel chaque enfant a dû dormir au moins une nuit avant la fin de sa première semaine d’existence.

 

Comme il doit obligatoirement demeurer dans la maison du cadet, il devrait, un jour, me revenir, en espérant que mes parents ne décident pas d’avoir un nouvel enfant.

 

    Chez nous, le bouc fait un peu partie de la famille. Impossible de le manquer, puisqu’il loge dans un renfoncement de mur qui donne droit devant la porte d’entrée. La nuit, des petites lampes douces lui donnent des airs d’animal qui se serait échappé d’un manège en bois. Celui qui a sculpté le bouc devait être très doué. La partie que je préfère, c’est son poitrail, sous la barbiche, qui ressemble aux vagues de l’océan. Parfois, quand personne ne peut me voir, je laisse glisser mes mains dessus, et ça fait comme des frissons dans mon corps.

 

    L’histoire du bouc commence comme un conte de fée. Ça parle de l’arrière-arrière-grand-père de maman, Josef, un solide paysan grison qui vivait, avec sa femme prénommée Greta, dans une ferme reculée de Haute-Engadine. Quand les bêtes ne leur permettaient pas de subsister, Josef et Greta rejoignaient les « schlitteurs », comme disent les Vosgiens, ces bûcherons conducteurs de traîneaux de montagne qu’on voyait, jadis, dévaler les pâturages, souvent au péril de leur vie.

    Josef voulait au moins trois enfants pour le seconder. Greta mit bien au monde trois filles, mais toutes moururent avant l’âge de deux ans. Profondément croyants, ils allaient régulièrement écouter le pasteur dans le petit village de Samedan. Un jour d’été, après le culte, en remontant le chemin escarpé qui menait à la ferme, Greta aperçut un objet posé contre une souche de mélèze biscornue. En s’approchant, elle tomba sur un morceau de bois dont la forme lui fit immédiatement penser à un nourrisson emmailloté. Elle fondit alors en larmes. Quand Josef arriva à sa hauteur, il tira son pied en arrière pour renvoyer le maudit rondin dans l’enfer auquel il devait sûrement appartenir. Greta supplia son mari de le laisser tranquille. Comme il n’en fit rien, elle poussa un cri si puissant qu’il ricocha plusieurs fois dans la vallée avant d’immobiliser pour de bon la jambe de son mari. Greta saisit le bout de bois, le mit dans la plus grande poche de son tablier et s’en retourna sur le chemin.

 

    Josef, qui aimait généralement cheminer aux côtés de sa femme, marcha seul ce jour-là. Quand Greta gagna la ferme, elle dirigea ses pas vers la grange et déposa la statuette dans une  bassine couverte de foin. Elle l’enveloppa ensuite dans une couverture bleue et noua au sommet un petit foulard rouge. Quelques jours plus tard, Greta tomba enceinte. Josef y vit un signe du destin. Pour remercier la providence, il passa une bonne partie de l’automne et presque tout l’hiver à sculpter, dans des morceaux qu’il ramassait pendant son travail, des dizaines de petites statues semblables à celle qu’avait recueillie son épouse.

    Un 1er mars, jour du Chalandamarz, la fête traditionnelle grisonne où l’on chasse les mauvais esprits de l’hiver, Greta sentit les premières contractions. Josef, pour alimenter le feu, courut chercher du bois dans la grange et ramena au passage la petite bassine. Nerveux, il ne remarqua pas qu’il venait, par mégarde, de jeter la statuette et le tapis de foin qu’elle contenait. Comme il avait neigé toute la nuit, il n’eut qu’à se baisser pour remplir la cuvette de poudreuse. Il la déposa ensuite sur le foyer et prépara quelques lingettes avec le drap bleu et le ruban rouge. Dans la nuit, un garçon pointa le bout de son nez ; au matin, Greta rendit l’âme. Josef, perdu, tenta, en vain, de le nourrir avec le lait de ses chèvres. Pour gagner rapidement le village, il sortit son traîneau, le rembourra de foin et y déposa son fils qu’il avait emmitouflé dans le tablier de Greta. La descente fut un enfer. Josef utilisa tout son corps pour tenter de diriger et freiner son engin. Quand il toucha le plat, il ne sentait plus ses jambes.

 

    Frappant de toutes ses forces à la porte du pasteur, on finit par lui ouvrir. La femme du ministre, elle-même mère d’un nouveau-né à peine plus âgé, accepta sans histoire de nourrir le petit jusqu’à ce qu’il n’en ait plus besoin. En échange, Josef s’assura que le pasteur ne manquât jamais de bois. Les nuits où son petit dormait au village, il s’attela à décorer le traîneau qui avait permis à son fils de rester en vie.

Pour remercier son métier de lui avoir mis un tel outil dans les mains, il commença par sculpter une tête de bouc à l’avant, en référence au nom de l’engin, pour les cornes que les schlitteurs empoignent à la descente. Le poitrail l’occupa une bonne partie de l’été. Il voulait inscrire dans le bois les couches de neige, les avalanches, les dix fois où il pensa perdre pour toujours le trésor qu’il traînait. Pour l’arrière, il choisit un cuir de qualité, consolidé par une structure en fer surmontée d’une poignée. Enfin, il dota une des ailes du traineau d’une petite serrure. Quand il l’eut entièrement devant les yeux, l’ancien outil était devenu pièce d’orfèvrerie.

 

     Il l’emmena alors jusqu’à la souche biscornue. Là, il sortit de sa poche une clé minuscule qu’il observa pendant de longues minutes. Soudain, il tira son bras en arrière et la fit voler jusqu’au fond de la vallée, en accompagnant son geste d’un cri terrible. L’enfant de Josef et Greta, Simon, eut de nombreux enfants. En mémoire de ses parents, il confia le bouc à la plus jeune de ses filles, non sans l’avoir fait dormir à l’intérieur quelques jours après sa naissance.

    Voilà, depuis bientôt deux cents ans, pourquoi tous les cadets, dans ma famille, héritent du traîneau. Vous vous êtes certainement fait une image de Josef et Greta, avez entendu leurs cris, imaginé la descente vertigineuse, tremblé pour Simon ; peut-être même avez-vous dans la tête une image de ce bouc ? Pourtant, vous ignorez toujours pourquoi cette histoire a sauvé mes rentrées scolaires. Je pourrais alors vous dire que, grâce à elle, je me suis senti guidé, comme le traîneau, à travers les couloirs de l’école, ou combien les devoirs m’ont paru dérisoires face au sacrifice de Greta…mais ce serait mentir. En réalité, l’histoire ne s’arrête pas là.

 

    Simon, en grandissant, se montra très curieux et particulièrement intelligent. Aussi, le pasteur proposa à Josef de lui faire bénéficier d’une éducation à la hauteur, en lui trouvant une école réservée jusqu’alors aux garçons de bonne famille. Comme il n’en avait pas les moyens, Josef redoubla d’efforts, passant toutes ses nuits à sculpter, graver et peindre toutes sortes d’objets, des simples statuettes jusqu’aux luges les plus complexes. Pour les vendre, il descendait une fois par mois au village. Un jour, un petit patron allemand tomba nez à nez avec un traîneau exécuté par Josef. Après s’être entretenu avec le bûcheron, l’homme souhaita voir de ses propres yeux l’atelier qui avait donné naissance à une telle merveille. Quand il arriva dans la ferme, les larmes lui montèrent aux yeux.

    Devant lui, des dizaines d’animaux en bois peint formaient un cercle, et c’était comme si chacun d’entre eux était vivant. Non pas qu’ils semblaient particulièrement vrais, mais il y avait, dans leur expression, quelque chose d’unique, de l’ordre de l’âme. L’homme demanda à s’asseoir. Il dit à Josef que c’était exactement le tableau dont il avait rêvé dans son usine de fabrication d’estrades et de transport d’orgues. Josef pouvait lui demander ce qu’il voulait, il lui achetait tout, et tout de suite. Le bûcheron accepta à la condition que son fils puisse entrer dans la fameuse école. Comme l’Allemand consentit sans discuter et qu’il venait, en même temps, de lui révéler dans quelle région il vivait, Josef lui fit part de son rêve, celui de voir la légendaire Forêt-Noire.

 

    Quelques semaines plus tard, un convoi d’une dizaine de voitures attelées arriva à Samedan. De mémoire d’habitants, jamais on ne vit autant de chevaux dans la localité. L’Allemand, prénommé Paul, avait tenu sa promesse, et Josef, en retour, tint à descendre personnellement toutes ses pièces jusqu’au village. Après les avoir chargées comme si c’étaient ses propres enfants, le bûcheron devenu artisan monta avec son fils dans une calèche privative qui arborait les couleurs de la fabrique et sur laquelle Josef reconnut tout de suite certains traits de ses créatures. Ému par tant d’honneurs, il ne put retenir ses larmes. Simon, qui n’avait jamais vu son père pleurer, demanda des explications. Le voyage, qui dura pourtant deux jours, ne suffit pas à Josef pour tout lui raconter.

    Le voyageur qui s’arrêtait à Waldkirch en ce temps-là ne pouvait pas passer à côté des orgues qu’on y fabriquait en nombre. Leur son de tuyaux s’entendait bien avant le panneau de la localité, et il était difficile, dans certains quartiers, de discuter dans la rue, tellement il y avait du bruit. Depuis des décennies, les orgues faisaient la fierté de la ville, et on venait de très loin pour tenter d’y inscrire son nom sur la liste des futurs clients. Paul, lui-même, était admiratif de ses instruments fantastiques qui produisaient, c’étaient ses mots : « le son des anges ». Bien qu’il caressait l’espoir, un jour, d’unir un de ses formidables outils à une des ses charrettes pour animer les places de village, il devait pour l’heure se contenter de les transporter jusqu’aux acheteurs, des religieux pour l’essentiel. Quand Josef pénétra dans l’atelier, il remarqua immédiatement un petit établi sur lequel on avait dessiné les plans d’une machine jusque-là jamais vue, à mi-chemin entre ses animaux en bois, les orgues de l’usine voisine et les voitures attelées de Paul.

— Qu’en pensez-vous ? lança le patron.

— Qu’est-ce que c’est ? répliqua Josef avec grand étonnement.

— Imaginez : des animaux dansant au rythme de la musique et sur lesquels prendront place des hommes et des femmes de toutes conditions.

— Vous voulez faire monter des gens là-dessus ? Et jusqu’où iront-ils ?

— La vapeur actionnera un mécanisme qui donnera l’illusion de se déplacer, alors qu’ils ne quitteront pas le manège.

Josef fronça.

— Et qu’est-ce que mes créations ont à voir avec ça ? Ce n’est pas les chevaux qui manquent ici, lança mon aïeul en désignant les dizaines de statues en bois entassées contre le mur.

— Regardez-les bien, dit Paul.

 

Josef, en s’approchant, ne put s’empêcher de sourire.

 

— Ils sont vides! s’exclama l’Allemand. Rien, dans leur regard, ne donnent l’illusion de quelque chose de vivant. C’est là, dit-il en touchant le museau d’un étalon aussi noir que l’ébène, c’est là que vous “intervenez”.

    Paul invita Josef et son fils à dîner. Au cours du repas, l’artisan grison reçut un contrat stipulant

qu’il renonçait à ses droits sur ses créations actuelles et futures en échange d’un salaire à vie, et la possibilité de retourner vivre dans son village d’origine. Josef accepta à la seule condition de pouvoir ramener avec lui le petit bouc auquel il tenait tant.

     De retour sur les hauteurs de Samedan, Josef et Simon commencèrent par remercier la providence à l’endroit où se trouvait, jadis, la souche biscornue. Après avoir beaucoup pleuré, le fils redescendit étudier et le père remonta à la ferme.

     Chaque année, au début du printemps, on vit à Samedan une voiture allemande emmener un bûcheron jusqu’à Waldkirch pour y former des artisans et superviser des travaux. Les manèges de Paul rencontrèrent un tel succès qu’il put racheter, rapidement, la fabrique d’orgues voisine. Un siècle plus tard, ses descendants construisirent, à quarante kilomètres de là, un des parcs d’attractions les plus populaires d’Europe.

 

    Depuis quelques années, quand je pose le pied par terre les lundis de rentrée, je commence ma journée en allant voir, de mes propres yeux, si le traîneau dont j’ai rêvé toute la nuit est toujours logé en face de la porte. En remontant me doucher, je vois alors poindre au loin, quand on arrive depuis l’autoroute, les premières montagnes russes dans le brouillard du matin et le gigantesque parking se remplir lentement. Au-dessus, les trains enchaînent les bosses avec leur cortège de cris qui mettent directement dans l’ambiance. Après le portail, l’odeur des gaufres, les premières musiques, les décors d’une ville allemande traditionnelle.

     Je quitte la douche, déjeune en quatrième vitesse et ne fais pas trop attention à ma mère que je sens stressée, alors qu’elle faisait encore tout, la veille, pour me rassurer. Je lui dis que je vais bien, que je suis prêt, et je sors. Sur ma droite, j’ai le choix entre le quartier italien ou le petit train qui va me faire perdre du temps pour les premières files d’attente. J’arrive droit devant l’école. Des camarades me rejoignent. On se salue, on parle des vacances, on discute des horaires et du nouveau prof de classe que personne ne connaît. La sonnerie retentit, on va vers nos casiers. Déjà la récréation. Dehors, on parle des futures vacances, des décorations d’Halloween qui ont envahi certains magasins avec deux mois d’avance. On évoque nos futurs déguisements. Un ami raconte alors sa dernière sortie au fameux parc d’attractions. Il y a des nouveautés. Qui y va cet automne ? On aimerait déjà y être.

 

    Je suis dans la tour qui domine les gens. De là-haut je peux voir le parking, le portail d’entrée, le quartier italien et le petit train. Sur ma gauche, Paul, jumelles collées sur les rétines, contemple sa création avec fierté. Sur ma droite, Josef désigne du doigt quelque chose, au loin, que Simon ne voit pas. La nacelle entame sa rotation. Le parc est un manège géant. Quand la couronne redescend, Paul, Josef et Simon ont disparu. À l’arrivée, tout en bas, mes amis, trop peureux pour me suivre, m’attendent en mangeant des sucreries.

— Comment c’était ? demandent-ils presque en chœur.

— Géant, comme si tout t’appartenait.

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