Créé le: 01.08.2026
7
0
1
Le botaniste
Il est rare qu'un peu de poésie émane d'un dessin humoristique...
Un char d'assaut s'éloigne; ses chenilles creusent des sillons profonds et rectilignes dans le sol boueux. Ceux-ci font un court crochet pour éviter l'écrasement d'une fleur...
C'est tout.
Reprendre la lecture
LE BOTANISTE
Quand je pense à cette histoire, je me pose toujours cette question, restée, à ce jour, sans réponse : Pourquoi, étant botaniste et ayant passé, avec succès, ma thèse sur « La flore disparue de l’Europe occidentale », avais-je été affecté, lors de mon service militaire, à…un régiment de cavalerie ! Il est vrai qu’il était difficile de me trouver un poste en relation avec mes compétences florales et végétales… Mais, de là à me nommer conducteur de char d’assaut !
Finalement, je me débrouillais plutôt bien dans le pilotage de mon AMX-30. Mon Chef d’Escadron m’avait même confié les commandes de son propre engin blindé ! La charge honorifique de cette nomination m’importait peu. Par contre, j’y trouvais un avantage certain : Quand nous circulions, notre position, en tête de colonne, m’évitait de respirer, par l’ouverture du hublot de mon poste de conduite, les gaz d’échappement puants et méphitiques des autres véhicules. Et je ne parle pas de la poussière ! J’en tirais un autre profit, bien plus important : Une unité de blindés ne prend pas ses quartiers dans une ville mais à la campagne. La nôtre avait son cantonnement sur un plateau du Haut-Var, en pleine nature. Quand les copains partaient « tirer une bordée en milieu urbain » (c’était l’expression employée…), j’allais, de mon côté, étudier la flore locale du maquis et de la garrigue qui nous entouraient. J’avais des centaines d’hectares à ma disposition ! L’herbier que je venais de créer s’enrichissait rapidement de spécimens endémiques intéressants.
Souvent, le Médecin-Aspirant THIERRY m’accompagnait. Il avait fait ses études à BORDEAUX. Sa thèse de doctorat portait sur « Les plantes utilisées traditionnellement dans la médecine rurale d’antan ». Il profitait de son affectation dans cette région pour rechercher, dans la flore locale, les plantes que nos aïeux utilisaient pour se soigner. Nous nous entendions assez bien jusqu’au jour où nous nous sommes disputés de « verte » façon (mais…pouvait-il en être autrement entre botanistes ?). L’incident eut lieu le jour où THIERRY m’informa vouloir se limiter à rechercher un plant de Pseudomonia Catalepsys. Je savais que cet arbuste existe encore en Afrique Centrale, où il est utilisé, sous forme d’onguent, pour traiter les évanouissements et les syncopes. Je m’esclaffai :
Tu peux le chercher longtemps ! Il a disparu d’Europe depuis des siècles ! Le dernier botaniste à l’avoir étudié était un helvète, à la fin du XVIIème siècle… Un dénommé HELTER, je crois… On lui en doit, d’ailleurs, une description d’une remarquable précision.
Eh bien, figure-toi qu’il y a quelques semaines, j’en ai trouvé un exemplaire que j’ai, malheureusement, mal repéré : Je n’ai pas encore été capable de le retrouver !
Tu as, sans doute, confondu avec la Psytolia Solaminis qui, au vu des dessins d’HELTER, lui ressemble passablement…
Ne me prends pas pour un « bleu » ! Je connais parfaitement la Psytolia Solaminis qui figure, d’ailleurs, dans mon herbier. Non, non, non, c’était bien une Pseudomonia Catalepsys !
Nous sommes restés sur nos positions, pas vraiment fâchés, mais devenus réciproquement dubitatifs de la compétence botanique de l’autre…
Et puis, il y a eu ce jour funeste…
Notre escadron effectuait une manœuvre interarmes. Nous devions aller surprendre et pilonner un groupement d’infanterie dans un vallon. Nous avancions à la queue leu leu à travers la garrigue. Mon char, en tête de colonne, frayait un chemin, écrasant lourdement, sous ses chenilles implacables, les buissons de cistes, de myrtes, les touffes de sauges, de thyms, de menthe poivrée… Leurs exhalaisons se mélangeaient, en une suave harmonie, et pénétraient le char par mon hublot béant. Les habituelles odeurs de graisse, d’huile chaude, de transpiration de l’habitacle semblaient refoulées, dissoutes, oubliées.
Il faisait chaud. Le soleil brûlait notre coque d’acier. Il n’y aurait pas eu les nasillards et grésillants messages radio que le Commandant échangeait régulièrement avec ses chefs de char pour nous tenir éveillés, que nous nous serions laissés aller à une légère somnolence…
Je gardais les yeux fixés sur la garrigue que nous foulions, ratatinions sauvagement. Quelquefois, un lapin, éperdu, détalait juste devant nous. Avec insolence, il nous montrait son petit derrière que la houppette touffue de sa courte queue dressée dévoilait effrontément. Dans une clairière peu arbustive, nous avons surpris une laie qui, mécontente, s’est enfuie en maugréant, entourée de ses marcassins bigarrés.
Et puis, tout à coup, là, juste devant moi, à trente mètres…j’ai freiné brutalement. A fond. Le char a presque pilé net et le suivant, surpris par cette manœuvre imprévisible, est venu heurter le nôtre. Toute la colonne a essayé de stopper, avec plus ou moins de réactivité… Plusieurs véhicules se sont télescopés. Le Chef, qui s’était cogné contre sa lunette de char, saignait du nez. Il a gueulé, à mon encontre :
Mais qu’est-ce qui t’as pris, espèce d’abruti ?
Ce qui m’avait pris ? Je vous le donne en mille ! Un évènement pas croyable ! Insensé ! Inimaginable ! Là, devant moi, à seulement trois mètres des chenilles barbares de mon « laminoir-écrabouilloir », se dressait…je rêvais…un magnifique plant de Pseudomonia Catalepsys !
Tous les équipages étaient sortis de leurs engins blindés et s’affairaient à constater les dégâts. Moi, j’étais à genoux, des larmes d’émoi plein les yeux. Je photographiais, en rafales et sous tous les angles, la merveilleuse touffe émeraude ressuscitée de l’oubli.
Mais qu’est-ce que vous foutez, espèce d’imbécile ? a vociféré le capitaine.
Des sanglots plein la voix, je lui ai montré, bouleversé, la plante miraculée.
Trois siècles que personne, vous m’entendez, mon Capitaine, personne –à part, peut-être, l’aspirant THIERRY- n’a contemplé une Pseudomonia Catalepsys ! C’est fabuleux…fabuleux…
Le lendemain, ils m’ont extrait du « trou » où ils m’avaient jeté, sans considération pour ma stupéfiante découverte. J’ai comparu devant une commission de discipline. J’avais à répondre de trois griefs consécutifs. Primo, j’avais stoppé brutalement toute une colonne de chars sans en avoir, au préalable, demandé l’autorisation à mon Chef, pourtant présent à mes côtés. Secundo, cet acte indiscipliné était à l’origine de dégâts matériels sur plusieurs véhicules endommagés. Tertio, du fait de ce grave incident, la manœuvre avait été annulée, perturbant définitivement les plans de l’Etat-Major : Car, ce que la Cavalerie ne savait pas, en allant attaquer l’Infanterie, c’est que celle-ci devait lui tendre une embuscade. Le piège avait fait l’objet d’une préparation minutieuse… Et les malheureux fantassins, barbouillés au cirage noir et les casques lourds camouflés de ramilles hirsutes et polychromes, avaient attendu, en vain, par une chaleur accablante, la venue de leurs proies mécaniques…
Et tout ce « bordel » (sic) à cause d’un appelé illuminé qui ne voulait pas écraser un arbrisseau !
La parole me fut, enfin, donnée. J’avais demandé à assurer, seul, ma défense. Je parvins à faire admettre, par le tribunal, que les accusations numéros 2 et 3, n’étaient que la conséquence malheureuse de la première. Encouragé par ce qui me semblait être un premier succès, je m’employai à démontrer le bien-fondé de mon comportement : En découvrant, inopinément, le plant de Pseudomonia Catalepsys à travers mon hublot, je n’avais, matériellement, pas eu le temps d’en référer à ma hiérarchie en posant une demande d’arrêt immédiat. Je ne doutais pas de la rapidité de décision de mon Chef de char. Il m’était, cependant évident, qu’avant que celui-ci accepte et en informe, par radio, les véhicules suiveurs, toute la colonne blindée aurait, inéluctablement, détruit par écrasement, un spécimen rarissime –et peut-être même unique- de la flore occidentale.
Mes juges m’écoutaient, sourcilleux et imperturbables. J’arguai encore que, lorsqu’un chantier mettait à jour un vestige archéologique, l’obligation légale était d’arrêter immédiatement les travaux. Ce rappel n’eut pas d’effet visible sur mon auditoire. Je décidai d’en « remettre une couche » :
Comprenez que lorsque j’ai, soudain, aperçu le plant de Pseudomonia Catalepsys, j’étais dans la même situation psychologique et émotionnelle que les zoologistes, dans le mitan du siècle dernier, découvrant, dans le filet de pêcheurs comoriens, un coelacanthe, poisson-fossile que l’on croyait disparu depuis soixante millions d’années ! La même émotion que celle des glaciologues russes mettant à jour, dans les glaces de SIBERIE, un mammouth surgelé entier ! La même transe que les astronomes américains mettant en évidence des traces de glace sur la planète MARS ! La même chose que les plongeurs français découvrant les fresques préhistoriques de la grotte CHAUVET !
Mes censeurs m’écoutaient, l’air abasourdi. Je pensai les avoir écrasés par le poids de mes arguments. L’un d’eux m’a interpellé :
Vous n’avez rien à ajouter pour votre défense ?
Ils étaient donc insatiables ! J’ai tiré une dernière cartouche :
Vous en conviendrez, Messieurs, qu’est-ce que quelques tôles blindées froissées quand il s’agit de préserver le patrimoine botanique de la France, de sauvegarder une de nos plus grandes richesses végétales et nationales, d’éviter l’irréparable ?
J’ai, eu, à cet instant, l’irrépressible conviction qu’il me fallait en finir en chatouillant encore plus leur patriotisme. Je terminai, donc, sur le mode lyrique :
En sauvant de sa disparition irrémédiable ce plant de Pseudomonia Catalepsys, j’ai agi comme ces soldats héroïques qui parvenaient à arracher, des mains de l’ennemi, le drapeau glorieux de leur bataillon ; l’honneur de leur régiment…
Le lendemain matin, deux infirmiers sont venus me chercher dans ma geôle. J’ai subi, pendant plusieurs heures, des tests psychiatriques complexes. A leur terme, j’ai été jugé pleinement responsable de mes actes. Et j’ai donc rejoint la taule militaire…
THIERRY y est venu me rendre visite. Il était tout excité : En suivant la trace des chenilles des chars, à travers la garrigue, il avait retrouvé mon plant de Pseudomonia Catalepsys ! Il me convainquit de la nécessité de faire une communication à l’Académie des Sciences. Il se chargeait de la dactylographie de mon manuscrit. Il s’occuperait, aussi, du développement des photographies que j’avais faites et de l’envoi du dossier. Tout cela dans le plus grand secret, bien sûr !
Le « secret » fit grand bruit. Mon article, publié dans la revue mensuelle de l’Académie des Sciences fut traduit en plusieurs langues étrangères et mentionné dans de nombreux ouvrages spécialisés du monde occidental.
Le Directeur du Jardin des Plantes de PARIS obtint l’autorisation du Ministère des Armées de prélever, du terrain militaire, le précieux plant. Celui-ci fut transféré, avec d’infinies précautions, dans une serre spécialement aménagée pour sa survie.
Mais ce n’est vraiment que lorsque le Ministère de l’Ecologie décida de m’octroyer le ruban de la Légion d’Honneur que les choses se gâtèrent. Il apparut, alors, en effet, que « l’illustre » récipiendaire de cette décoration croupissait dans une geôle militaire pour le même motif que la distinction nationale qui m’était promise…
Le « CANARD ENCHAÎNE » fut le premier à faire une « gorge chaude » de « l’affaire ». Je dis bien, sans forfanterie, « l’affaire » car l’information, divulguée par l’ensemble de la presse nationale, eut un retentissement bien au-delà de nos frontières. L’embarras du Ministère des Armées n’avait d’égal que la belle fureur de celui de l’Ecologie !
Quant à moi…j’étais toujours au fond de ma geôle !
Un compromis fut, enfin, trouvé lors d’une réunion interministérielle : Je ne serai pas décoré car j’avais, sciemment, endommagé quelques chars de mon escadron. En contrepartie, mon emprisonnement disciplinaire prenait fin. J’étais muté comme planton, affecté à l’entretien horticole du jardin de la villa d’un officier supérieur.
A la sortie du cachot, je dus signer un engagement sur l’honneur de ne rien publier sur « l’affaire » pendant une période de dix ans.
A l’issue de mon service militaire, je fus engagé par le prestigieux Jardin des Plantes de PARIS. J’avais, particulièrement, en charge de veiller à la bonne santé de ma chère Pseudomonia Catalepsys. Malheureusement, une nuit de printemps, le système du filtrage anti-pollution de l’air pulsé dans la serre tomba en panne. Ma « Pseuca », comme je l’appelais familièrement, fut exposée à l’agression sournoise et délétère de l’atmosphère parisienne. J’assistai, impuissant et affligé, à sa lente agonie, malgré mes soins assidus et affectueux. J’obtins l’autorisation de la Direction d’en prélever quelques feuilles pour mon herbier personnel.
Cela fait, maintenant, dix ans que je quittais la prison militaire. Il y a donc prescription de mon engagement à ne rien publier sur les faits que je viens de relater.
Je m’étais promis d’en écrire l’histoire.
Voilà qui est fait.
Certains penseront, peut-être, que ce récit, abracadabrant, d’un belliqueux escadron de chars d’assaut, stoppé en plein élan pour arracher, de leurs chenilles voraces et mortifères, une petite plante fragile et vulnérable est une pure fiction ?
Ils n’auront, hélas, pas tort !
Commentaires (0)
Cette histoire ne comporte aucun commentaire.
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire