Pourquoi n'aurions nous pas le droit de choisir le jour et l'heure de notre mort, surtout se sachant atteint d'une maladie incurable qui nous fait terriblement souffrir ?
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Je viens tout juste de terminer ma dernière conversation téléphonique avec ma fille, Margaux, 34 ans, dont je me suis beaucoup rapprochée ces derniers temps. Je pense que nous nous sommes tout dit et j’ai réussi, tant bien que mal, à retenir mes larmes. Elle va me manquer… enfin, je ne sais pas ce qui m’attend là-haut et peut-être, qu’il ne vaut mieux pas que je le sache, après tout. Nous savons toutes les deux, que dans quelques heures, j’aurais quitté mon corps terrestre et que je serais montée au ciel… Peut-être me serais-je réincarnée en chat pour ceux qui y croient, mais là aussi, j’ignore complètement comment les choses se déroulent quand on est plus vivant. Pourtant, j’ai hâte… j’ai hâte que cette douleur s’arrête, qu’elle me lâche et que je sois enfin libre, libre de toutes contraintes, libre de voler, qui sait ?

Depuis que j’ai annoncé à ma fille, il y a environ 6 mois, que j’étais atteinte d’un cancer du sein, que je ne voulais pas de traitements et que je souhaitais partir par le biais de l’association Exit, qui permet de mourir dans la dignité, notre relation « mère-fille » a radicalement changée. J’ai eu le courage de briser la carapace que je me suis construite au fil des années et j’ai voulu que ma fille me voit comme elle aurait toujours dû me voir… Parce que je l’aime… Parce que c’est la chair de ma chair et que je lui ai donné la vie, ce fameux vendredi 14 septembre 1973 à 16h15 précisément. Nous venons de passer des moments particulièrement forts toutes les deux, ces dernières semaines, afin qu’elle puisse les garder en mémoire pour parsemer de quelques fleurs, son difficile chemin du deuil qui va commencer. Je tenais vraiment à lui dire combien j’étais fière d’elle et que j’avais énormément apprécié son accompagnement bienveillant et sans jugements, de mes derniers mois sur cette terre.

Je suis consciente de la souffrance qu’elle endure, en lui imposant mon choix de ne pas me battre contre la maladie et du vide qu’elle va devoir gérer, lorsque je ne serais plus là, moi qui lui ai souvent répété, que le deuil d’une mère est le deuil le plus difficile à supporter, après celui de son propre enfant. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que c’est quelque chose que nous vivons seuls, notre propre maman n’étant tout simplement plus là pour nous consoler.

Je me souviens encore du jour où je lui ai dit, alors que nous étions assises l’une à côté de l’autre sur mon canapé : « je te demande pardon ma fille du mal que je vais t’engendrer avec mon geste, mais je sais que tu seras forte et que sauras faire face afin de surmonter cette épreuve. Je veux que tu saches, que tu n’auras eu ta maman que pendant 34 ans, mais que tu auras eu une maman aimante. » D’ailleurs, en entendant cette phrase, Margaux s’était mise à pleurer. Je me rappelle lui avoir pris la main et Maurine, ma petite chatte de 3 ans, est immédiatement venue s’installer confortablement sur ses genoux. Je sais que quand je ne serais plus là, elles vont pouvoir s’épauler toutes les deux sachant que ma fille a un don de communication avec les chats, dont elle en ignore encore la portée.

Nous sommes donc le 29 février et je m’apprête à m’en aller loin, très loin, sans bagages, ni papiers, sans remords, ni regrets. Je pourrais voyager à ma guise et si ça se trouve, avoir la chance de visiter tous les pays que j’ai toujours voulu connaître. Je vais prendre le strict nécessaire, c’est-à-dire mon âme et mes souvenirs, s’ils peuvent venir avec moi. Je n’aurais plus besoin de rien. Je ne connaîtrais ni la douleur, ni la faim, ni la soif et je me demande s’il y aura des jours et des nuits de l’autre côté. Y’a-t-il également des saisons ? J’espère sincèrement qu’il n’y aura pas de canicules car même ici-bas, c’est de moins en moins supportable. Y’aura-t-il aussi des gens qui m’attendent et que je vais bientôt retrouver ? Oh, non pas mon père en tout cas ! Celui-là, je vais l’éviter comme la peste. Ou peut-être pas… tiens, justement, j’aurais des choses à lui dire. Peut-être qu’au ciel nous sommes autorisés à régler nos comptes avec ceux qui nous ont fait du mal et qui sont partis avant nous. Je l’ignore… mais je serais bientôt fixée.

J’ai laissé des instructions très claires à Margaux. Elle sait ce qu’elle doit faire avec mes meubles, mes vêtements, mes bijoux, mes chaussures… Qu’est-ce que je suis bien contente de ne pas avoir à m’occuper de toutes ces formalités post-mortem qui ne devraient pas exister, entre nous soit dit, histoire de ne pas rappeler à nos proches que nous ne sommes plus. Heureusement, que je ne laisse pas un héritage compliqué derrière moi. Dans un an, si tout va bien, toutes les formalités seront réglées et ma fille pourra enfin prendre le repos qu’elle mérite… Parce que du travail, en plus de sa vie professionnelle, elle va en avoir par-dessus la tête même. Je suis totalement consciente que je ne lui fais pas un cadeau. J’ai donc tenté de régler le plus possible de choses à l’avance, afin qu’elle ne soit pas submergée par les émotions et le tri de mon appartement. J’espère secrètement que je pourrais revenir l’espionner pour savoir ce qu’elle devient, la voir fêter ses 40 ans, son demi-siècle, etc. Je me demande si elle va finalement rencontrer l’homme de sa vie, accessoirement, s’ils sauront se reconnaître, s’il la rendra heureuse et la fera rire aux éclats. Si cela ne devait pas être le cas, je voudrais pouvoir transformer d’un coup de baguette magique, son cœur en pierre afin qu’elle n’ait plus jamais mal et que personne ne la fasse souffrir à l’avenir. Déjà que Margaux a beaucoup de peine à ce qu’on la touche physiquement, qu’on la prenne dans ses bras et qu’on la serre contre soi, je ne voudrais pas qu’en plus, elle continue à enchaîner les échecs amoureux. Comme elle me le répète si souvent quand je veux lui faire un câlin : c’est son corps, c’est son espace et quand elle s’enferme dans sa bulle, l’endroit où elle se sent forte et complètement protégée, plus rien ne peut l’atteindre, même pas moi. Oh, Margaux, si tu savais combien je regrette. Je ne voulais pas tout ça pour toi ma fille, je ne voulais pas cette fameuse nuit, si j’avais su… si j’avais pu, je t’aurais protégée comme une lionne protège ses petits. Ne m’en veut pas ma puce, j’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’avais et ce n’était franchement pas gagné d’avance avec les exemples que j’ai moi-même eus. Ce n’est pas une excuse je sais, grand dieu non, je n’ai aucune et pourtant, je sais au plus profond de moi que tu m’as pardonnée tous ces non-dits et ce drame qui a fait de toi une femme forte, adorable et unique, pour ceux et celles qui savent prendre le temps de t’apprivoiser. Tu n’accordes pas facilement ta confiance et je dois dire que c’est tant mieux dans un sens, devient encore un peu plus mature et suis ton instinct. Toi seule sais ce dont tu as besoin !

Il me reste environ une heure avant que les médecins arrivent pour me donner l’accès à la « potion magique ». Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire en attendant ? Comment tuer le temps ? Tiens c’est marrant cette expression finalement, surtout aujourd’hui, puisque je m’apprête à en finir avec la vie, soit me tuer. Allez, je m’allume une cigarette et je me bois un whisky pour me donner du courage. C’est bientôt mon heure, ma délivrance et malheureusement, le début de ton calvaire ma fille. Le calendrier de la cuisine devant moi, indique toujours le 28 février. J’arrache la page, m’assieds à ma table et t’écris avec mon stylo vert que j’aime tant : « Merci Margaux pour cette dernière soirée avec toi. Je te suis reconnaissante d’avoir été là, auprès de moi et de ne pas m’avoir laissée seule face à ma décision. J’aurais bien voulu qu’on se la vive notre dernière soirée pyjama mais j’ai été heureuse de te savoir aller dormir chez une amie, afin que tu ne sois pas seule, si tu devais craquer ou t’effondrer ».

C’est vrai qu’en y réfléchissant bien, depuis que je t’ai annoncé ma maladie et jusqu’à ce jour, je t’ai vu entourée de tes amies proches. Pas une n’a manqué à l’appel et tu ne peux pas savoir à quel point j’en ai été ravie. Tu m’as également beaucoup donné de ton temps libre ces derniers mois et pourtant, j’ai essayé tant bien que mal de te pousser à sortir, à t’amuser, à te changer les idées le plus possible. Parfois tu y es arrivée et d’autres fois, je te savais seule dans ton appartement, avec tes deux chats, devant ta télé à regarder une série policière comme tu les aimes.

Quelqu’un sonne à la porte. J’espère sincèrement que ce n’est pas toi, ma fille, qui vient essayer de me faire changer d’avis à la dernière minute. J’hésite à répondre, mais comme j’attends mon médecin traitant et l’un de ses confrères d’Exit, je me décide à ouvrir. Je retiens mon souffle. Ouf, ce n’est pas toi … c’est bien eux. Ils sont en avance il faut croire. Mon médecin traitant, qui me connaît depuis des années, semble avoir beaucoup d’émotions dans ses yeux. Il me présente son confrère et nous nous installons au salon. Je leur propose un café qu’ils refusent poliment. Nous parlons alors de la pluie et du beau temps. Nous commençons à échanger quelques banalités avant de rentrer dans le vif du sujet, soit la raison pour laquelle ils se trouvent tous les deux, ici, en ce 29 février. Le médecin d’Exit prend la parole et me demande :

— Comment est-ce que vous vous sentez aujourd’hui, Madame ?

— Bien docteur, j’ai hâte d’en finir vous savez. Cela fait des jours que j’attends ce moment.

— Etes-vous bien sûre de votre choix ? Vous savez qu’en tout temps, vous avez la possibilité de changer d’avis et de revenir sur votre décision. Du moment que vous n’avez pas avalé le mélange que vous devrez boire vous-même, vous pouvez toujours dire STOP.
La décision finale vous appartient et personne ne vous jugera, ni ne vous en tiendra rigueur, si vous deviez renoncer au dernier moment. Je voudrais vraiment insister là-dessus, vous savez ?

— Je sais. Je vous remercie de votre sollicitude mais je suis déterminée et rien ne me fera changer d’avis.

— D’accord, très bien. Je préférais juste mettre les choses au point une dernière fois.

— Comment va Margaux ? demande notre médecin traitant qui a été également celui de ma fille pendant des années.

— Elle va bien, enfin… comme quelqu’un qui va perdre sa mère, je suppose.

— Et votre mère, comment a-t-elle pris la chose ?

— C’est difficile à dire.
Vous savez, à partir d’un certain âge, on n’arrive plus vraiment à savoir ce que les gens pensent de la mort. Ma mère n’a jamais été à l’aise pour parler de ce genre de choses. Personnellement, même si elle ne me l’a pas dit directement, je pense qu’elle aurait aimé que ce soit elle qui parte avant moi et non l’inverse.

— Excusez-moi de vous poser la question Madame, mais votre fille et votre mère n’ont pas souhaité être présentes à vos côtés, aujourd’hui ? me questionne le médecin d’Exit.

— Non. Ce n’est un spectacle ni pour l’une, ni pour l’autre. D’ailleurs, je les ai priées toutes les deux de ne pas assister à mon départ, ni de voir ma dépouille quand il ne restera plus que mon corps.

— Question pratique, mais qui peut avoir toute son importance, laquelle des deux
devons-nous avertir en premier quand vous serez passée de l’autre côté de la lumière ?

— Ma fille, Margaux. Je vous ai noté son numéro de portable sur ce post-il. Elle sait ce qu’elle devra faire en suite et c’est elle qui avertira sa grand-mère. Je sais qu’elles ont toujours été très proches et qu’elles se soutiendront dans leurs moments difficiles.
J’espère sincèrement de ma mère me survira bien quelques années avant de me rejoindre,
afin de pouvoir panser les blessures de Margaux.

— Et le chat ? s’inquiète le médecin d’Exit alors qu’il regarde dans la direction du panier de Maurine.

— Elle ira chez ma fille où elle aura deux petits compagnons qu’elle connaît déjà.

— Décidément, vous avez vraiment tout prévu.

— Effectivement, j’ai eu de la chance d’avoir une fille ouverte et réceptive aux dernières volontés de sa mère, ce qui nous a simplifié la vie à toutes les deux.

— Pardonnez ma curiosité, mais quel âge à votre fille et que fait-elle dans la vie ?

— Margaux est secrétaire juridique, elle travaille depuis plusieurs années chez
des avocats. Elle aura 35 ans en septembre prochain.

— D’accord, elle est donc déjà adulte, bien que 35 ans, cela soit quand même jeune pour perdre sa mère.

— Nous en avons beaucoup parlé ces dernières semaines elle et moi, nous avons profité de chaque instant que la vie nous offrait comme un cadeau et bien que je pense qu’on ne soit jamais prêt à perdre quelqu’un qu’on aime, aujourd’hui, je pense qu’elle l’est. C’est le début de sa nouvelle vie en quelque sorte. Elle…

Purée, j’ai les larmes aux yeux. Non, non, il ne faut pas que je pleure, pas maintenant. Changeons vite de sujet.

— Est-ce que je peux vous offrir un whisky ?

— Un dernier whisky pour la route ? demande notre médecin traitant avec un grand sourire. Franchement, ça serait un honneur de trinquer avec vous après toutes ses années. Sachez-le !

— Et bien, moi aussi, affirme son confrère en hochant la tête.

— Très bien, je vais vous préparer tout ça. Glaçons ?

— Non, ça ira.

— Pour moi non plus.

— Je propose que nous nous installions déjà dans votre chambre afin que vous soyez calme et détendue, si bien sûr, c’est là que vous souhaitez vous endormir, ajoute
le médecin d’Exit.

— Oui, c’est là que je serais probablement le mieux pour partir. D’ailleurs, je vous ai déjà préparé deux chaises. J’imagine que vous allez avoir besoin d’un verre d’eau
par la même occasion, n’est-ce pas ?

— Absolument, indiquez-moi où sont les verres et je vais m’en occuper, propose
mon médecin traitant.

Nous allons dans la cuisine pendant que son confrère s’installe sur l’un des deux sièges à côté de mon lit. A ce moment précis, j’ai une envie folle d’appeler ma fille. J’ai envie de lui dire une dernière fois combien je l’aime et combien je suis fière de la façon dont elle a su gérer mes dernières volontés. Je suis consciente de la chance que j’ai eue avec elle et j’imagine à quel point elle a dû prendre sur ses épaules pour ne pas tenter de me faire changer d’avis. Margaux, ma chérie, je suis tellement, tellement fière de toi. Je remplis trois verre de whisky et vais les poser sur ma table de nuit. Je m’assois sur mon lit et nous trinquons ensemble, tous les trois, à la vie, à la mort, à Margaux, à ma mère et à moi.

Je regarde le verre d’eau posé à côté de ma lampe de chevet sur mon radio réveil et je réalise que le poison est déjà dedans. J’ai tout d’un coup une flopée de souvenirs qui me reviennent en tête… Mon enfance malheureuse, mon père qui frappait ma mère, leur divorce, ma mise en pension, mon départ forcé pour l’Allemagne afin que j’y sois jeune fille au pair sans que je ne sache rien de ce qui se tramait dans mon dos, mon premier grand amour, mon premier baiser, la première fois où j’ai fait l’amour, mon premier mariage, la naissance de mon premier fils, son père que j’ai surpris au lit avec une autre un mois après notre voyage de noces, mon premier divorce, la rencontre avec mon deuxième mari, mon second mariage, la naissance de Margaux, le départ violent de mon fils reniant sa propre mère, les premiers pas de ma fille, la première fois qu’elle a prononcé le mot « maman », mot qu’elle ne destinera à personne d’autre, cela dit en passant… Oui, c’est bien vrai, quand on s’apprête à passer de l’autre côté de la frontière, les souvenirs défilent comme un train à grande vitesse. Mon regard se pose à nouveau sur ce verre d’eau. Mon médecin traitant comprend que je ne sais pas comment les choses vont se dérouler maintenant. Il met sa main sur mon genou gauche pour me rassurer et me dit d’une voix calme :

— Installez-vous confortablement dans votre lit. Ensuite, quand vous vous sentirez prête, vous pourrez prendre « cette portion » et la boire. Le mélange a déjà été effectué.
Vous verrez, ne soyez pas surprise, cela a un goût très amer.

— Du moment que ça ne sente pas l’huile de foie de morue, j’en garde un très mauvais souvenir !

— C’est bien, je vois que vous n’avez pas perdu votre sens de l’humour, Madame, ça nous fait toujours plaisir dans ces moments-là, un peu de légèreté. Vous savez, ce n’est pas facile pour nous aussi, en tant que médecin, de vous accompagner dans cette démarche. En fait, c’est contraire au serment d’Hippocrate et beaucoup de médecins ont de la peine à accepter ça.

— J’imagine et je vous en suis doublement reconnaissante.

Je m’installe en position assise sur mon lit, je mets mon oreiller dans mon dos et j’allonge mes jambes sur mon duvet. Pour boire, il va de toute façon falloir que je sois assise sinon je vais m’en mettre partout et je suppose qu’ils n’ont pas de dose de réserve. Je repose mon verre de whisky sur ma table de nuit, dont je viens de finir la dernière gorgée. J’ai les larmes aux yeux, j’avoue que je ne sais pas si je vais y arriver. Non, je ne peux plus reculer, de quoi est-ce que j’aurais l’air ?

— Est-ce que je peux vous poser une dernière question ? demande mon médecin traitant.

— Je crois que c’est maintenant où jamais …

— Pourquoi avoir choisi cette date ? Est-ce que le 29 février a une signification particulière pour vous ?

— Absolument aucune, je voulais simplement être originale pour une fois. Et puis, j’ai pensé que comme ça, comme le 29 février n’existe que tous les 4 ans, ma mère et ma fille n’auraient pas toutes les années cette date en horreur.

— C’est effectivement une façon de voir les choses.

— Oh, regardez, il commence à neiger, dis-je en voyant virevolter quelques légers flocons par la fenêtre de ma chambre.

— Ah, merde, j’ai oublié de mettre ces foutus pneus neige ! s’exclame le médecin d’Exit.

Alors que nous rions de bon cœur encore une fois, je saisis le verre d’eau dans ma main droite et je le regarde, comme si j’allais voir apparaître un visage ou un homme complètement nu dans le fond, comme dans un verre de saké au restaurant chinois. J’hésite à boire cul-sec. Cette fois, c’est l’heure, c’est mon heure, enfin, si je le souhaite. Au revoir maman, ciao ma belle Margaux, salut ma douce Maurine, adieu monde cruel et méchant. Je prends une profonde inspiration et sans hésiter je porte le breuvage à mes lèvres. En deux ou trois gorgées ça sera vite réglé. Allez courage ! La délivrance est à portée de mains. Je ferme les yeux et je bois. J’avale… Mon dieu, c’est vraiment dégueulasse ce goût ! Pourtant c’est le prix à payer pour la liberté. Je finis mon verre rapidement, sans me poser de questions. Je n’arrive pas à y croire… Je l’ai fait ! J’ai réussi ! Bon et maintenant…

— Très bien, est-ce que ça va ?

— Oui, docteur, je me sens bien.

— Installez-vous confortablement dans votre lit, vous allez bientôt ressentir une grande fatigue et tout ira très vite après.
En tout cas, j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi déterminé et courageux, vous savez, conclut le médecin d’Exit.

Je m’installe confortablement en position couchée, je sens la fatigue arriver et je souris. Je ferme mes paupières et je sens monter comme une chaleur, alors que la vie s’éteint petit à petit au fond de moi. Je revois encore une dernière fois le visage de ma mère et de Margaux lors de notre dernier Noël, je les entends rire, leur complicité me réchauffe le cœur… et pourtant, il bat de moins en moins vite. Soudainement, je vois comme une lumière et enfin je le vois ce fameux tunnel dont tout le monde parle. Je me laisse aller, on dirait presque que je flotte, mais c’est bien vers lui et cette chaleur que je me dirige. Je m’endors… je m’éteins… je m’envole…je ne respire plus. Je ne suis plus.

— Heure et date du décès, le 29 février à 15 h 05.

— Tu t’occupes d’organiser la levée du corps, il faut que je prévienne la petite Margaux.

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