Créé le: 12.07.2026
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L’Arbre aux 5 sens
Ateliers Sabine Dormond et Olivier Chapuis, Nature Environnement, Nouvelle — Aventure botanique 2026
Il est là maintenant et s'est avancé sur le chemin envahi par les "mauvaises herbes". Ce lopin de terre où foisonnent mille espèces semble être abandonné. Il y a bien une maison, aux volets bleus et clos, mais elle paraît tout aussi abandonnée.
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Chevalet en bandoulière, sacoche contenant tout l’attirail du peintre de plein air sur l’autre épaule, il avance d’un pas tranquille et déterminé. Il sait où il va. Il a repéré il y a quelques jours un lieu étonnant qu’il n’avait jamais remarqué auparavant. C’est l’abattage de deux chênes centenaires qui a révélé ce lieu à ses yeux.
Dire qu’il était en colère, en voyant les ouvriers abattre ces deux majestueux représentants de l’espèce végétale, est un euphémisme. Les bûcherons chargés de cette sale besogne avaient bien compris sa façon de penser. Sylvain ne s’était calmé que lorsque le plus âgé, haussant le ton, avait expliqué la raison de cette mise à mort: un champignon au nom savant rongeait de l’intérieur les deux troncs jumeaux. Le mal était considérable et la moindre intempérie menaçait de faire chuter ces géants. Nécessaire, cette coupe n’en restait pas moins tragique.
Le peintre, songeur, s’éloigna en direction de l’étang en contre-bas où il voulait profiter, ce jour-là, de la lumière légèrement voilée pour travailler ses reflets sur l’eau à travers les feuillages.
Au retour, s’arrêtant près des souches fraîchement coupées, son regard avait été attiré par ce qui, jusqu’alors, se trouvait derrière les arbres. Ce qu’il vit le déconcerta. Toutefois il se méfia, à cette heure le crépuscule jouait avec les ombres et trompait peut-être sa vision. Il reviendrait.
Il est là maintenant et s’est avancé sur le chemin envahi par les « mauvaises herbes ». Ce lopin de terre où foisonnent mille variétés de plantes semble être abandonné. Il y a bien une maison, aux volets bleus et clos, mais elle paraît tout aussi abandonnée. Il se dirige vers ce qui l’avait intrigué lors de son passage le jour de l’abattage : un arbre à la structure insolite. Il ne se souvient pas avoir déjà rencontré un tel spécimen et pourtant il s’y connaît en botanique. Il s’approche encore un peu. Ce qu’il découvre le laisse perplexe… Ce n’est pas un arbre mais un bouquet de branches si serrées qu’elles ne se différencient pas les unes des autres et, partant toutes de la même base, poussent comme un tronc unique avant de se séparer et s’élancer en un feu d’artifice végétal.
Sylvain dépose chevalet et sacoche dans l’herbe et rejoint ce bosquet surprenant. Les ramures ne se distinguent les unes des autres qu’à partir d’un bon mètre de haut. Aucun doute possible ce sont bien les rameaux d’un seul et même arbre par leur aspect général, leur couleur gris-beige et leur écorce lisse et douce. Ce qui le fascine se situe au-dessus de ce mètre de hauteur. A partir de là les branches se particularisent et évoluent en essences différentes. Les unes portent des folioles lancéolées et des corymbes blancs retombants, typiques du sureau noir, d’autres des feuilles dentées et constamment en mouvement propres au peuplier tremble, juste à côté les branchages offrent des feuilles en forme de cœur caractéristiques du noisetier… avec ses noisettes! Et là, incroyable, l’un des segments est un plant de houx qui côtoie des ramures de ginkgo où des centaines de petits éventails dorés illuminent cet arbre extraordinaire. Toutes ces essences partent d’un seul tronc ce qui est déjà inexplicable mais le plus inattendu est que ces variétés ne poussent pas à la même saison. Comment le sureau peut-t-il être en fleurs alors que les noisettes sont mûres? Et par quel miracle le houx, paré de ses fruits d’hiver, peut-il en être à ce stade puisque le tremble murmure dans le vent comme au début de l’été? Incompréhensible. Les saisons s’entremêlent sur ce même plant et ce n’est rationnellement pas possible!
Il veut comprendre la raison de cette anomalie et décide de prélever un échantillon de chaque branche spécifique pour les faire analyser. Après avoir ménagé de la place dans sa besace il range soigneusement ses prélèvements entre chiffons, tubes de peinture et pinceaux. Concentré sur sa découverte il repart avec son précieux butin, oubliant son chevalet resté à terre.
Quelques jours d’attente et les résultats du laboratoire tombent: Les cinq échantillons remis à fin d’analyse ne présentent aucune différence chimique, malgré leurs apparences disparates. Les résultats sont formels, il s’agit bien d’un seul et même arbre.
Assis depuis deux heures sur le tabouret de son atelier, perdu dans ses pensées, Sylvain n’a pas bougé. Il doute. Cet arbre étrange existe-t-il vraiment ou a-t-il cru qu’il existait? Il faut qu’il retourne là-bas afin de vérifier. Après tout, peut-être n’a-t-il pas bien regardé, il faisait très chaud le jour où il a prélevé les échantillons. Les branches étaient probablement entremêlées, puisque proches les unes des autres, et sa vision d’artiste a dû imaginer davantage qu’il ne voyait en découvrant la beauté de cet assemblage original. D’ailleurs les résultats d’analyses prouvent bien que les échantillons proviennent de l’Acmea robusta dit de Serbanie et… Le fil de sa réflexion s’arrête net. Il se lève précipitamment, renverse le tabouret et reste planté au milieu de la pièce, sidéré, il vient de réaliser que lui, le peintre spécialiste des arbres, ne connaît absolument pas cette espèce. Comment est-ce possible? Et surtout comment n’a-t-il pas réagit plut tôt? Il doit retourner sur place et réexaminer cet arbuste attentivement. Mais cette fois il ne s’y rendra pas seul, il va demander à Edgar, le jardinier de la propriété qui jouxte la sienne, de l’accompagner.
Arrivés sur les lieux le jardinier et le peintre observent longuement le fabuleux bosquet. Edgar constate effectivement que plusieurs branches d’essences différentes partent de la même souche mais cela ne semble pas le perturber.
– Vous avez raison, il y a des dizaines de branches comme dans n’importe quel arbrisseau.
– Oui, répond Sylvain, mais vous voyez que toutes deviennent différentes dès qu’elles dépassent un mètre?
– C’est une illusion d’optique, répond le jardinier.
– Ah ! Vous trouvez normal que des noisettes poussent sur un sureau noir en fleurs dont les feuilles, sans cesse tremblotantes, sont celle d’un ginkgo?!
Edgar hausse les épaules, émet un son bizarre avec la bouche, tourne les talons et repart de son pas nonchalant.
* * *
« Sylvain!… Sylvain! On t’attend, Edgar est venu te rapporter ton chevalet. »
Tiré brusquement de sa somnolence, le peintre se redresse, s’étire en se frottant la nuque et soupire, mécontent de s’être assoupi. Il se lève, reprend pied dans la réalité, constate qu’il a rêvé et retrouve le sourire à ce constat. Il n’est donc pas complètement idiot. Son sourire s’accentue d’autant plus en pensant à Edgar qui lui rapporte son matériel. « Edgar! S’il y en a un qui ne connaît rien aux plantes et encore moins aux arbres, c’est bien lui! Bon, ceci dit, je ne vais pas le faire attendre. »
En refermant la porte de son atelier Sylvain s’invective « Faut-il être assez con pour oublier son chevalet! Je devais vraiment être très absorbé par mon projet! »
– Sylvain? Tu viens?
– J’arrive!
Sans se presser il descend l’escalier menant de son antre au salon. Edgar, debout, raide comme un bâton, tête baissée, tripatouille sa casquette d’une main et, de l’autre, tient serré contre lui le chevalet.
– Salut Edgar!
– Cha… cha… lut… Chy… lvain. T’as… t’as oublié ton cheval… ton cheval…
– J’ai oublié mon cheval! Oui, t’es gentil de me l’avoir rapporté. Tu aurais pu le donner à Emma, elle me l’aurait remis.
– Nnnn…on! Ton che… ton cheval…est tropin… tropin…
– …portant. C’est vrai, tu as eu raison. Merci. Emma va te servir un coup à boire.
Emma entre à propos avec, sur un plateau, trois verres et une carafe de citronnade. Sylvain l’apostrophe: « De la citronnade? Alors ça sera sans moi! Emma, occupe-toi d’Edgar, j’ai des choses à régler de mon côté. » Il sort dans l’intention de rejoindre son fameux arbre mais à peine dehors se ravise et revient vers le jardinier « Ce serait mieux que je prenne mon chevalet si je veux continuer mon ouvrage, tu n’crois pas? » Edgar, un sourire jusqu’aux oreilles, tend son matériel au peintre et ouvre la bouche pour amorcer un mot… trop tard l’autre est déjà parti. Tant pis, il se tourne vers Emma, la gratifie de son sourire, attrape le verre qu’elle lui a servi et l’avale d’une traite, claque de la langue, remet sa casquette et sort en tentant un aurevoir difficilement audible.
A quelques centaines de mètres, à vol d’oiseau, dans le jardin de la propriété abandonnée, le peintre installe son trépied, pose sa toile, sort sa palette et ses pinceaux et, debout devant le coudrier hors norme qu’il a choisi de prendre comme modèle, se remet au travail.
* * *
L’œuvre qu’exposa Sylvain lors du concours « Art et Botanique » fit sensation auprès du public.
Cette huile sur toile intitulée « L’Arbre aux 5 sens » représente un arbre comme il n’en peut naître que dans la tête d’un artiste. Ce personnage végétal central, raconte une histoire où le rêve frôle la réalité, où l’impossible devient tangible. Face à ce chef-d’œuvre le spectateur a envie, paradoxalement, de fermer les yeux pour mieux s’imprégner de ce qui s’offre à lui. Les quatre saisons sont là accompagnées de perceptions propres à chacune d’elle. En captant l’impression qu’engendre la beauté subtile de l’indicible l’artiste nous emmène au-delà des sentiers battus.
Le printemps avive l’odorat et la senteur suave, enivrante des fleurs de sureau noir semble émaner du tableau. Le rendu des couleurs intenses souligne que la force de cet arbuste réside dans sa capacité à fleurir même en milieu hostile symbolisant ainsi la persévérance.
L’été invite l’ouïe. Ecoutez… Le tremble murmure, imite le bruit de l’eau, gémit au moindre souffle et nous confie des secrets portés par le vent. Approchez-vous, tendez l’oreille, vous apprendrez que ce bel arbre sans cesse en mouvement figure la transition et le principe féminin.
Avec l’automne le goût se révèle. Le noisetier propose des fruits si vrais, si beaux, qu’il faut se faire violence pour ne pas tendre la main et les cueillir. Ce bel arbrisseau, s’il donne des noisettes, procure également sa baguette au sourcier. Le coudrier est le gardien de la source des sciences et rappelle la sagesse.
La dernière saison nous invite au toucher avec le houx. Ses feuilles acérées soulignent le piquant de l’hiver en même temps que ses baies, d’un rouge éclatant, symbolisent la persévérance et la résilience.
Dans ce tableau enchanteur les saisons nous entraînent dans le cycle de la vie. Pour parfaire son œuvre l’artiste a choisi d’incarner ce mouvement perpétuel par le ginkgo.
Emblème d’un principe éternel:
Yin Yang, l’arbre aux quarante écus
Offre depuis des millions d’années
Son élégance et sa beauté.
Le temps ne l’a jamais vaincu,
Ses contemporains, ses ancêtres
Depuis longtemps ont disparu
Mais lui n’a jamais cessé d’être!
Gardien des temples de l’Orient
Le ginkgo, au mal fait écran.
Sa feuille a quelques ressemblances
Avec l’éventail et, comme lui,
Protège des mauvaises influences.
C’est ce que la légende dit…
Et ce que Sylvain a voulu exprimer!
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