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© 2026 a Joben Kali

De l’étude botanico-anthropologique des « Tous » et de leurs habitats d’après une observation rigoureuse et scientifique réalisée au Parc de la Tête d’Or.
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Il existe, en ce monde, de nombreuses zones grises au seuil du rationnel et de la raison. Certains les nomment mythologies, fantasmes, ou plus sobrement : hallucinations.

 

Ce récit ne prétend trancher entre aucune de ces terminologies ; le serviteur que je suis se bornera donc au rôle de simple témoin. Plutôt qu’une intrigue, il prendra la forme d’un journal reconstituant les manifestations auxquelles j’assistai lors de mes promenades de l’été 2003.

 

 

Lyon, samedi 21 juin 2003

 

Pour me changer du béton, je flâne habituellement dans la zone la plus boisée du Parc de la Tête d’Or, située au nord de la Grande Île, après le petit pont de bois qui unit l’Allée du Lac avec l’Allée des Ormeaux.

 

J’y trouve généralement le calme, loin des joggers qui encerclent le parc sur les routes goudronnées périphériques. Cette ronde folle — dont le sens unique et inverse des aiguilles d’une montre a été imprimé par le plus matinal des coureurs — me fait penser à un siège absurde mené par une horde de gallinacés au plumage fluorescent.

 

Je m’accordais souvent, avant de gagner les zones les plus ombragées, quelques détours parmi les curiosités végétales dont le parc a le bon goût d’émailler ses allées. On y croise, pour peu qu’on relève le nez, une diplomatie silencieuse de feuillages étrangers et d’exils enracinés, qui ont trouvé là, au bord de l’eau lyonnaise, une manière polie de survivre.

 

Je saluais, avec amusement, un Désespoir des singes dont le nom populaire m’a toujours paru relever d’une botanique plus littéraire que savante. L’on dit, en effet, que ses branches hérissées, raides et piquantes, disposées comme les pièces d’une armure végétale, seraient si peu praticables qu’un singe lui-même en viendrait à désespérer d’y grimper. L’arbre, du reste, semblait prendre un malin plaisir à confirmer cette réputation, dressant sa géométrie revêche avec une superbe un peu militaire.

 

Plus loin, les serres laissaient deviner, à travers leurs vitrages embués, des mondes entiers sous verre : fougères en draperies, palmes songeuses, succulentes grotesques, plantes aquatiques comme de la porcelaine fine. Ici, quelques pas suffisent pour passer des sportifs aux tropiques, d’une allée poussiéreuse à une moiteur coloniale, des pigeons à l’utopie chlorophyllienne d’un empire sous cloche.

 

C’est pourtant en m’éloignant de ces fastes officiels, de ces végétaux catalogués, nommés, étiquetés avec tout le sérieux républicain des jardins publics, que je trouvais le plus grand soulagement, bien loin de la farandole des athlètes en survêtements.

 

En ce jour d’été, je m’allongeais sous un dru feuillu qui m’était encore inconnu. Personne n’avait jugé bon de le marquer de son pédigree latin, au pied de son tronc, comme c’est l’usage chez les botanistes.

 

C’est précisément au moment de m’assoupir, sous la fraîcheur de sa frondaison, qu’une série de sons insolites vinrent surprendre mon oreille :

 

« Tou ! … Tou …

 

— Tou ! … Tou, tou !! »

 

Je levai la tête, mais ne vis rien d’autre que le feuillage dense et agité par une douce brise. Regardant ma montre, je constatai l’heure tardive et décidais de rentrer. Mais ces chants mélodieux m’avaient assez intrigué pour envisager de revenir le lendemain, afin d’en avoir le cœur net.

 

 

Dimanche 22 juin 2003

 

Je m’étais levé tard, encore engourdi par la chaleur d’une nuit sans vent, et avais décidé de flâner au parc après le repas. À cette heure de l’après-midi, les joggeurs commencent à capituler sous la canicule et laissent place à la grande procession dominicale : jeunesse en goguette, mères à poussettes, vieux couples en silence, et bien sûr — les enfants.

 

Il y a chez les enfants une obsession partagée, quasi rituelle, que je n’ai retrouvée dans aucune autre culture urbaine : les éléphants.

 

Ils ne viennent pas au Parc de la Tête d’Or pour courir, ni pour le calme du lac ou la beauté des serres — non. Ils veulent voir les éléphants. Ils doivent voir les éléphants. C’est un impératif, une urgence de l’être.

 

Je soupçonne même certains d’entre eux d’être guidés moins par la vue que par une idée très personnelle de l’éléphant, mélange d’exotisme gris, de mémoire de livre illustré et d’odeur musquée. Or, sur ce dernier point, une injustice mérite d’être réparée. La senteur rance, presque fromagère, que certains promeneurs attribuent avec empressement aux pachydermes doit souvent bien davantage aux fruits tombés du Ginkgo biloba qu’aux pauvres bêtes elles-mêmes. Ces petites prunes jaunâtres, que ce fossile vivant laisse choir avec une générosité douteuse, exhalent à maturité un parfum si opiniâtre qu’il suffit à discréditer tout un secteur du parc et, par glissement paresseux, à ternir la réputation olfactive des éléphants.

 

Les enfants, bien sûr, ne s’y trompent pas : ils ne sentent qu’à travers leur désir. Pour eux, l’éléphant précède l’odeur, la carte précède le territoire, et dans cette quête pachydermique, l’impatience suffit à faire exister l’animal avant même qu’il ne paraisse.

J’ai ainsi observé une fillette trépigner avec une intensité quasi mystique en hurlant :

 

« Maman, ils sont LÀ !! Regarde, regarde, c’est EUX !! »

 

Elle n’avait encore rien vu. Elle pointait le vide, peut-être une ombre entre deux troncs, mais l’élan du cœur y était.

 

C’est en retournant sous la frondaison de l’arbre non identifié — que j’ai depuis surnommé Arbre à Tou — que j’ai perçu à nouveau le curieux babil.

 

Les Tous résonnaient avec plus de clarté que la veille, formant une étrange mélodie, comme une fugue répétitive de chants désaccordés mais organisés :

 

« Tou… Tou… Tou ! Tou, tou, tou ! »

 

Parfois, un cri plus agressif fendait l’air :

 

« ATAK !! »

 

Il semblait jaillir d’une branche supérieure. J’ai levé la tête, mais ne vis rien d’autre que le miroitement vert des feuilles épaisses.

 

Ce ne fut qu’après une longue observation — et une immobilité quasi mimétique avec la flore environnante — que je pus distinguer l’un d’eux : une petite créature ronde et touffue, ni tout à fait animale ni tout à fait végétale, dotée d’un appendice caudal ridiculement court et d’un regard goguenard. Elle semblait me jauger, sans grande inquiétude avant de disparaître comme elle était venue.

 

Plus aucune apparition ni aucun cri ce jour-ci.

 

 

Lundi 23 juin 2003

 

Je retourne à l’arbre avec un thermos de café et un carnet de terrain. Il est grand temps de documenter.

 

• Habitat : ces étranges créatures vivent dans les hautes branches feuillues. Elles nidifient dans des pelotes de mousse et d’écorces recrachées.

 

• Morphologie : elle échappe obstinément à toute classification. Ils sont minuscules et possèdent un camouflage si performant qu’on peut les regarder sans jamais les voir.

 

• Comportement : résolument social, volontiers musical, et passablement farceur. Ainsi, alors qu’un adepte de yoga entamait sa salutation au soleil, j’ai observé un Tou reproduire avec une exactitude troublante le sifflement vulgaire d’une drague de rue. L’homme, surpris, redoubla d’application dans ses mouvements, avant d’adresser un salut maladroit à un groupe de retraitées qu’il croyait responsables. Quelque part dans le feuillage agité, quelque chose semblait pouffer de rire.

 

• Alimentation : les Tous pratiquent une forme élaborée de chapardage ciblé, avec un sens tactique proche du vol à la roulotte. Je les ai vus s’approcher d’une nappe de pique-nique en bande organisée. Tandis que l’un distrayait les enfants en balançant un gland sur une poussette (opération de diversion), un autre surgissait de nulle part, saisissait une chips ou un morceau de brioche, avant de disparaître à la verticale comme propulsé par une catapulte végétale.

 

Le plus étonnant est l’indifférence des badauds. La plupart ne remarquent rien. Un vieux monsieur à lunettes a regardé son paquet de gaufrettes vide avec perplexité :

 

« J’en ai mangé tant que ça ? »

 

Les enfants, eux, s’écrient parfois

 

« Un écureuil ! », ce qui amuse beaucoup les Tous, qui n’ont aucun scrupule à se déguiser d’un bout de brindille ou d’un reste de plume pour entretenir la confusion.

 

Enfin, un fort parfum de fruit fermenté me chatouille régulièrement les narines. Il semble que les Tous consomment, de manière récréative, des substances alcoolisées naturelles — peut-être des baies en décomposition, ou un dérivé local du Spondias mombin, ce fruit prisé des singes-araignées et des chimpanzés. J’ai même entendu un Tou éructer un Tou… burp solitaire au sommet de l’arbre, un soir de grande chaleur.

 

• Langage : le chant des Tous est public, harmonieux. Probablement une forme de parade territoriale ou de célébration collective. Le langage privé, quant à lui, se compose de clics, émis par une petite valve sous leur gorge.

 

Je note quelques échanges typiques :

 

« Clic ! (Donne !)

 

— Clic, clic ! (Regarde !)

 

— Clic… (Chut)

 

— ATAK ! »

 

 

Mardi 24 juin 2003

 

Je distingue désormais plusieurs individus récurrents.

 

Coquet : se toilette en boucle, pelage impeccable, se mire dans les grosses gouttes de rosée.

 

Cinéaste : bavard, pantomime des scènes entières avec ses bras minuscules, semble fasciné par les scènes de films humains qu’il mime depuis sa branche. Je reconnais sans peine un babillage étrangement proche de Vincent Cassel dans la Haine. Je m’interroge sur l’émergence d’une telle curiosité chez une créature sylvestre.

 

Grognon : grogne en clic grave dès qu’un autre Tou s’approche à moins de deux centimètres.

 

Invincible : pousse les cris ATAK !! les plus féroces, même en direction des pigeons. Se tient souvent sur une branche haute, en pose héroïque.

 

Dégueu’ : lui, il flatule bruyamment, parfois en rythme avec les Tou collectifs. Je pense qu’il doit participer à ce concert avec flegme. C’est sans doute celui qui se déplace le moins.

 

 

Jeudi 26 juin 2003

 

Il m’est désormais impossible de passer une journée sans revenir. J’ai placé un coussin au pied de l’arbre, laissé mes affaires dans un sac.

 

Un Tou (probablement Grognon) a chapardé mon taille-crayon et me l’a lancé à la tête en guise d’expulsion symbolique.

 

Je dors sous l’arbre. Je mange sous l’arbre. Il m’arrive de répondre moi-même :

 

« Clic moi un café. Clic cette branche, j’ai sommeil. »

 

Et parfois même :

 

« Tou ! »

 

 

Dimanche 29 juin 2003

 

Mes chaussures sont quelque part sous un amas de feuilles. Mon téléphone ne sonne plus. Je vis à présent dans une communauté où les conflits se règlent par concours de cris, où la parole n’est jamais gratuite, toujours rythmée, toujours chantée ou cliquetée.

 

Un jeune Tou chevelu (je l’ai baptisé Bamboche pour sa capacité à faire le fou) m’observe de plus en plus souvent. Hier, il m’a tendu une feuille qu’il avait mâchonnée. Je l’ai acceptée. Il m’a salué de trois clics lents.

 

Je ne sais pas si je deviendrai l’un d’eux. Mais peut-être que je l’étais déjà, sans le savoir.

 

 

Dimanche 25 mai 2025

 

Je suis revenu ce matin, après avoir retrouvé ce cahier qui dormait au fond d’un carton parmi d’autres vestiges de ma jeunesse. Après tant d’années, j’étais à nouveau armé d’un thermos tiède, de mon carnet poussiéreux, et cette étrange excitation qu’on ressent à l’idée de retrouver un ami d’enfance.

 

Mais l’arbre… n’y est plus.

 

À sa place, un carré de pelouse fraîchement semée, entouré de rubans bariolés rouge et blanc. Une affichette plastifiée pendait à un piquet, laconique :

 

Arbre retiré pour raisons sanitaires – Arrêté municipal n°23-442-B.

 

Je suis resté debout, longtemps, comme s’il allait repousser. Comme s’il pouvait surgir à nouveau, en dépliant ses branches à la manière d’un parapluie inversé.

 

Mais non. Rien.

 

J’ai arpenté le parc. J’ai levé les yeux vers tous les feuillages. J’ai tendu l’oreille à tous les bruissements. Pas un Tou. Pas un clic. Pas même un ATAK rageur au-dessus d’un passant.

 

Les coureurs tournent toujours en rond dans une spirale absurde. Les enfants hurlent toujours pour les éléphants. Mais quelque chose manque.

 

Peut-être n’ai-je rêvé que la disparition.

 

Je reviendrai bientôt.

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