Créé le: 21.09.2019
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L’appel

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© 2019-2021 AlexMZ

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Errer au hasard de ses envies pour ne plus voir personne, pour communier à sa façon avec la nature. Cette nature luxuriante qu'elle n'avait que trop négligée. Elle avançait vite, se laissant saouler par l'afflux d'oxygène dans son cerveau, elle accélérait toujours plus pour que l'ivresse perdure.
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L’appel

« La forêt de la colline » comme l’appelaient les habitants du quartier était un immense bois qui s’étendait sur soixante kilomètres. Très dense, elle avait été aménagée pour les promeneurs. Des sentiers la parcouraient dans plusieurs sens pour permettre aux coureurs et aux promeneurs de s’en donner à cœur joie. C’était un lieu de paix dans lequel les gens se sentaient bien.

Une rivière la traversait et on disait à l’époque que son eau était potable. Des pins, des chênes, des ormes, des hêtres, quelques noisetiers et noyer peuplaient cet endroit dans lequel la vie dans sa forme la plus resplendissante avait repris le dessus sur les visions des hommes.

À la fin des années cinquante, alors que l’on déboisait pour construire routes et autoroutes, un puissant notable nommé Jean Walmann avait mis tous les moyens à sa disposition pour acheter et faire classer les parcelles de forêt qui entouraient son propre terrain.

Pots-de-vin, discussion et tergiversations. Cet homme peu fréquentable, d’une richesse infinie, que tous soupçonnaient de vouloir construire des complexes immobiliers, golfs, et autres attractions pour millionnaire était en fait sincère dans sa démarche.

Il avait réussi l’exploit de faire classer sa forêt tout entière par souci écologique et pour le bien-être de la population.

Il s’était ensuite retiré des affaires et avait vécu en ermite.

Un matin, un homme qui promenait son chien avait signalé une forte odeur aux alentours de la propriété. La police avait retrouvé Jean Walmann dans son salon, mort depuis plusieurs jours. Les enquêteurs n’avaient trouvé aucun indice qui corroborait autre chose qu’une mort naturelle. Il n’avait pas de famille, pas d’amis. La ville avait hérité des millions du monsieur.

 

Mona se baladait dans le grand parc situé juste derrière l’immeuble dans lequel elle habitait.

Il y avait là des femmes qui regardaient leurs enfants jouer dans les bacs à sable ou sur les différentes attractions conçues pour eux. Elles parlaient entre elles en fumant des cigarettes et en hurlant à tour de rôle sur leurs progénitures. Cela accentua la déprime de Mona. Elle décida de se perdre dans la forêt qui jouxtait le parc.

Errer au hasard de ses envies pour ne plus voir personne, pour communier à sa façon avec la nature. Cette nature luxuriante qu’elle n’avait que trop négligée.

Elle avançait vite, se laissant saouler par l’afflux d’oxygène dans son cerveau, elle accélérait toujours plus pour que l’ivresse perdure.

Il est possible que si elle avait marché moins vite elle aurait aperçu le petit rectangle en métal rouillé qui dépassait du sol, mais ce n’était pas le cas. Son pied se cala dedans et elle s’étala de tout son long sur la terre humide. Mona jura, se maudit puis évalua les dégâts, l’os de sa hanche avait heurté une racine, c’était douloureux, mais elle s’en tirerait avec un gros bleu. C’était surtout son pied qui lui faisait mal, elle le sortit du petit rectangle puis se déchaussa, il était éraflé et marqué, mais ne semblait pas cassé, elle se massa un instant, remua ses orteils, puis remit sa chaussette et sa basket.

C’était bien une poignée, elle se tourna vers le bout de métal et commença à creuser autour. Par curiosité et parce qu’elle voulait laisser reposer un peu son pied avant de se remettre debout. En dix minutes, elle avait dégagé assez de terre. Il s’agissait d’une caisse en bois enterrée.

Mona venait de quitter l’université sur un coup de tête. Un matin la perspective de se retrouver sur les bancs de la faculté l’avait tellement angoissée qu’elle avait décidé de ne plus y remettre les pieds.

Son père, un investisseur qui avait du flair, fut un des premiers à investir en Afrique du Sud après que l’embargo ait été levé. Il faisait fortune en ce moment même, et surtout virait sur le compte en banque de sa fille de quoi vivre et s’acheter ce qui lui passait par la tête sans trop se soucier des résultats d’examens qu’elle aurait réussis ou non. Sa mère elle ne se souciait pas de quoi que ce soit et suivait son mari.

Le journalisme avait titillé ses sens, mais il était trop tard, le métier avait disparu dilué par le torrent d’informations que l’on trouvait sur le net. Mannequin était une autre option : sa taille, son visage belliqueux et androgyne et son regard qui ne se posait jamais nulle part jouaient en sa faveur. Mais elle n’avait pas assez confiance en elle et n’avait jamais tenté quoi que ce soit dans cette direction.

 

” OK, je ne sais pas quoi foutre !” s’exclama-t-elle à haute voix. Donc pas de raison de chercher à faire quoi que ce soit. Accepter de travailler sous prétexte qu’il faut avoir un emploi pour subvenir à ses besoins était “une option de pauvre ” son emploi en ce moment était déterreuse. “Tiens, voilà, pourquoi pas ! ”

Jean sortait de chez lui tous les matins à la même heure, pour son footing matinal, directement au pas de course pour supprimer de son esprit toute envie de rebrousser chemin et d’aller se vautrer sur son canapé. Le vieil homme courrait vite jusqu’au bout de la rue, lançait un petit regard sur la gauche et si la voie était libre prenait la route pour aller jusqu’au grand parc.

Là, il s’arrêtait un instant, regardait les enfants jouer et leurs mamans discuter. Il espérait y voir un jour une femme de son âge esseulée, vers laquelle il pourrait aller converser un instant. Mais comme tous les jours, il n’y avait que des femmes de maximum trente-cinq ans qui fumaient et parlaient en faisant des grands gestes.

Il continua sa course sans s’arrêter. Quinze minutes plus tard, il aperçut une jeune fille assise seule. Son visage était magnifique, mais son corps trop maigre. Les jambes écartées, elle semblait creuser un trou. Elle le regarda passer.

“Bonjour ! dit-il sans s’arrêter. Elle lui rend un bonjour morne”.

 

“Que pouvait faire cette maigrelette si tôt le matin dans cette partie de la forêt ou personne n’allait jamais ?” se dit-il.

Cette fille était bien plus belle que Mylène au même âge. Mylène son épouse, la seule femme que Jean ait connue intimement. Il aurait voulu faire l’expérience de plus de femmes, mais elle était arrivée très tôt dans sa vie, sur les bancs de l’école. Ils étaient sortis ensemble durant leur dernière année et mariés trois ans plus tard alors que Jean picolait déjà pas mal. Sa “moitié” avait été joyeuse et insouciante jusqu’au mariage.

Puis très vite elle avait pris conscience de ce qu’allait être sa vie, il y eut des scènes, des pleurs, des suppliques pour aboutir à une forme de résignation mêlée à une haine contenue, mais pas de divorce, jamais dans leurs familles respectives.

Jean passait la plupart de ses soirées avec ses collègues de travail et rentrait éméché pour s’écrouler dans le canapé, se plaindre de ce qu’elle lui avait préparé, l’humilier sur son physique rond et ingrat. Il ne l’avait jamais frappée, mais les blessures internes étaient monstrueuses. Des enfants, il était d’accord pour qu’elle lui foute la paix en s’en occupant. Mais rien à faire, l’un des deux avait un problème. Il n’avait jamais voulu faire de tests ou envisager une autre méthode de fécondation.

“Quel gâchis !” répéta-t-il en secouant la tête.

Jean s’arrêta net devant un grand chêne. Il posa son front et ses mains contre l’immense tronc puis demanda pardon à Mylène. Parfois, les arbres lui répondaient, mais pas aujourd’hui. Il n’avait rien trouvé d’autre pour conjurer cette boule au ventre qui ne le lâchait jamais.

L’alcool ne lui avait pas fait de cadeau, ni à lui, ni à sa femme, ni à son entourage. Par quel miracle s’est-il arrêté de boire ? Il ne l’avait jamais vraiment su, un jour au réveil, il avait déclaré à son mal de tête, “plus une goutte, jamais plus une goutte d’alcool” ! Et ça avait marché.

Sa petite prière terminée, il se remit à courir très vite, penser à tout ça l’avait remué.

Il décida de faire demi-tour pour parler à cette fille, pour ne plus penser, pour ne plus être seul au monde.

Déjà onze heures, Mona ressentait ce mélange de fatigue physique et de fierté que doivent éprouver les travailleurs manuels à la fin d’une journée. Il lui faudrait de l’aide ou du beurre de cacahouètes. Ses forces étaient à bout.

Lorsqu’elle entendit de bruits de brindilles derrière elle, puis des pas, elle se retourna et vit le Jogger arriver. Il l’interpela de loin, c’était trop tard pour se cacher.

“Bonjour, tout va bien ?”

Elle se rembrunit et afficha sa mine la moins avenante.

“Désolé, la curiosité.” Dit-il lorsqu’il arriva à sa hauteur. Il esquissa un sourire gêné et ajouta. “Vous savez ce que c’est ?”

“La curiosité ou ce que je déterre ?” répondit-elle avec une voix désagréable.

Il fit un signe en direction de la caisse.

“Ça fait une heure que je suis dessus !” dit-elle au vieil homme.

Le gars était vieux et avait le visage rouge et déformé des ex-alcoolos, mais ne semblait pas dangereux. Elle avait le flair pour repérer les psychopathes et aucun signal d’alarme ne s’était enclenché dans son cerveau reptilien.

“Et non, je ne sais pas ce que c’est, mis à part que c’est une caisse. J’aimerais bien que ce soit quelque chose de plus mystérieux, un truc échoué comme dans le triangle des Bermudes, un galion, un avion, un ovni. Quelque chose qu’il faudrait des années à déterrer.”

Jean ne voulait pas la décevoir, lui casser son rêve, il dit la première chose qui lui passa par la tête.

“Ça pourrait aussi bien être un cercueil !”

Elle se renfrogna, la perspective de remonter à la surface une tombe même vieille de 3000 ans ne lui disait rien. Pourquoi à peu près à tout ce qui était antérieur à la naissance de Jésus pouvait être profané, analysé, daté, réparé et mis dans un musée sans que personne ne s’en offusque. N’avait-on pas droit à une sépulture éternelle ?

“Petite, dit Jean, je n’ai pas grand-chose à faire, je peux creuser avec toi ?”

Mona regarda l’homme, elle allait dire non par réflexe, par habitude, dire non aux diverses sollicitations des hommes était une routine pour les filles belles et fragiles comme elle. Mais c’était un vieillard, il devait être conscient qu’il n’avait aucune chance et n’essayerait même pas de la draguer. Mona évalua en un instant le travail qui lui restait à faire, en plus de la fatigue, ses mains étaient dans un sale état et puis elle avait besoin de compagnie, de parler à haute voix et pas seulement à sa conscience.

“D’accord, mais c’est moi la cheffe, vous pouvez commencer toute de suite !”

Mona esquissa un demi-sourire.

Jean acquiesça. Il allait passer du temps avec une jolie fille à creuser la terre à mains nues et même si ça ne lui prendrait que quelques heures, il serait enfin sorti de sa triste routine.

En quarante ans de chantier, Jean avait déterré pas mal d’objets incongrus, qui n’auraient jamais dû se trouver où ils se trouvaient. De la ferraille surtout, il se souvint d’une machine à laver, un berceau, et même une fois une voiture, une Lada sans moteur. Des vieilles ruines aussi que l’on se dépêchait de détruire pour que le chantier puisse continuer sans être entravé par des décrets municipaux ou des archéologues belliqueux et procédurier.

Le temps était au frais, mais pas au froid, ils transpiraient tout en bavardant. Jean racontait sa vie, ses regrets. Il avait toujours été quelqu’un de taiseux, préférant grommeler avec son verre à la main, mais les Footings dans ce bois et maintenant cette fille avaient un effet magique sur lui, comme une renaissance.

Il parlait beaucoup, mais laissait de la place à Mona.

Elle aussi se livrait à lui durant les longues pauses qu’ils prenaient, parlait beaucoup de son père qui était fait du même bois que Jean, mais dans un autre registre, en plus ambitieux. Ils se retrouvaient dans l’égoïsme et l’alcool sauf que son géniteur n’en était pas encore au stade des regrets. Elle devrait être vigilante pour avoir une belle vie, elle se rendait bien compte qu’elle était partie sur de mauvaises bases et qu’il lui faudrait changer la manière de voir le monde qu’on lui avait inculqué.

Son binôme la touchait, même s’il s’était comporté comme un enfoiré tout au long de sa vie. Il avait su changer, en parler et se pardonner lui-même. Une rédemption sur le tard.

Aucun humain à l’horizon et c’était magique, deux écorchés sur une île déserte.

La terre était sèche, il leur avait fallu quatre heures pour dégager ce qui s’avéra être une caisse en bois de cinquante centimètres de large sur environ trente centimètres de profond.

Ils l’observèrent en silence, éreintés, mais heureux.

En nettoyant la terre qui maculait la boite, ils virent apparaître des signes. 数珠 sur le côté gauche, 百万遍数珠, sur le dessus, 念仏 sur le côté droit et 念仏 à l’arrière. Mona qui avait lu des Manga durant une bonne partie de son adolescence déclara que c’était du japonais. Jean ne la contredit pas, il se demandait si ce que pouvait contenir cette caisse pouvait s’avérer dangereux, s’il y avait un risque d’explosion.

C’est Mona qui brisa le silence,

“on l’ouvre ?”

Un cadenas grand comme une main maintenait la boite fermée.

“Il faut avertir la police, ils sauront quoi faire.”

Elle le coupa.

“Défonce le cadenas ”

“On fait ça ici où on transporte ce truc ailleurs”

“Je suis pour l’ouvrir ici et maintenant”

 

Il fit exploser le loquet rouillé d’un grand coup de pied. Ils se postèrent à chaque extrémité et tirèrent en même temps sur le couvercle. Le bois n’était pas pourri, mais les charnières étaient rouillées. Rien ne bougeait.

“À trois on y va de toutes nos forces”, dit Jean ! Le couvercle cassa au niveau de la serrure. Un petit espace s’était ouvert et Mona regarda un instant à l’intérieur puis y passa sa main.

“Il y a quelque chose au fond, on dirait un collier. On a déterré un P….. de trésor! hurla-t-elle.”

Jean tira de toute ses forces sur le couvercle qui céda. Mona en tira un bijou énorme, il avait un diamètre d’au moins 50 centimètres et était composé de perles beiges, très travaillées, lisses et brillantes. Le bruit qu’elles faisaient lorsqu’elles s’entrechoquaient était un bruit grave et noble, d’une douceur et d’une légèreté extrême qui résonnerait longtemps dans leurs têtes.

Mona qui n’avait jamais rien trouvé de précieux regardait l’objet, fascinée. Elle était éblouie. Une émotion incontrôlable s’emparait de tout son être.

Il y devait y avoir au moins mille perles identiques, le joyau s’ornait d’une pierre un peu plus grosse à l’endroit où il se refermait par un nœud compliqué. Suivaient deux rangées de pierres qui se terminaient par une sorte de pompon blanc. Une sensation étrange s’emparait de leur être lorsqu’ils touchaient l’objet.

“Ce joyau a sans doute été volé et enterré ici en attendant des jours meilleurs ! dit Jean”

“Oui, mais vu l’état de la caisse ils doivent tous être morts, donc c’est à nous”

“Il y a une enveloppe au fond” dit Jean. Il alla la chercher au fond.

Il était fébrile, garder son calme et réfléchir, ne pas surréagir. Mona était jeune et inconsciente, elle ne se rendait pas compte des implications. Une chose à la fois.

Il ouvrit l’enveloppe jaunâtre, il y avait une lettre manuscrite à l’intérieur, elle était encore en bon état malgré les années. Il commença à lire pour lui-même.

“À haute voix s’il te plait Jean”

Il recommença.

Cher ami,

Je m’appelle Jean Walmann et je me suis trompé sur toute la ligne. Oui, ma réputation est justifiée, j’ai passé ma vie à escroquer, manigancer et voler en toute connaissance de cause. J’ai ensuite collaboré avec plusieurs hauts dignitaires allemands durant la Deuxième Guerre mondiale.

J’ai caché des “prises de guerre” qu’ils me faisaient parvenir par train et qu’ils comptaient récupérer. L’appât du gain était plus fort que tout.

Pris de remords, j’ai découvert le bouddhisme au milieu de ma vie, avec l’aide de mon avocat, j’ai passé le reste de mon existence à restituer les biens volés aux familles survivantes. Puis je me suis attelé à sauver cette forêt de la destruction lors du grand développement autoroutier des années soixante. Mais la culpabilité est toujours là et de plus en plus insupportable.

Ce JUZU m’a été offert lorsque j’ai collaboré financièrement la rénovation d’un monastère à Kyoto en 1969. Je ne connais pas sa valeur marchande, mais il est d’une grande valeur sentimentale pour moi et m’a accompagné jusqu’à aujourd’hui. C’est à peu près la seule chose que j’ai gagnée honnêtement. J’arrive gentiment à la fin de mon séjour sur terre et j’aimerais léguer cet objet que j’ai tant chéri à celui qui aura été appelé.

C’est pourquoi j’ai décidé de l’enterrer et je pense que si vous l’avez trouvé c’est pour une bonne raison.

J’espère qu’il pourra vous servir si vous avez quelque chose à expier ou si vous avez besoin de chance, car c’est un puissant porte-bonheur. Il est composé de 1060 perles et il est connu sous l’appellation de “chapelet du million de récitations”.

Les perles font référence au nombre des différentes passions qu’un pratiquant doit affronter dans le monde sensible avant d’atteindre l’illumination. C’est un objet mystique qui vous apportera chance et bonheur. Il est le symbole de l’élévation spirituelle inhérente à la philosophie bouddhiste.

Qui que vous soyez, faites quelque chose de bien avec ce trésor. Devenez la personne que vous avez toujours voulu être.

Jean Walman

 

Fin

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