Lorsque plus rien n'a d'importance ni d'intérêt, que tous les liens semblent rompus, et qu'on ne sait plus vraiment ce que l'on fait là...
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Un vendredi soir, vers six heures, par la fenêtre de ma cuisine, je distinguai, pas très loin vers l’est, une lourde colonne de fumée noire qui s’élevait et se développait au-dessus des toits du voisinage. Ça ne faisait pas longtemps que j’habitais le quartier, je n’avais aucune idée de ce qui brûlait, mais comme je n’avais rien à faire de particulier, et aiguillé malgré tout par une vague curiosité morbide, je me dirigeai, à pied, vers la source de l’incendie : cela provenait d’une grande barre anonyme, de six étages environ, tous tristement symétriques, en bordure du boulevard. De grosses volutes d’une fumée inquiétante se dégageaient en effet des niveaux inférieurs, des flammes rougeâtres jaillissaient des fenêtres explosées. Une foule encore modeste, tenue à distance par la police, s’était rassemblée déjà pour profiter du spectacle. Et puis la grande échelle se déploya, prenant appui sur la muraille, deux pompiers en uniforme, casque métallique étincelant aux rayons du soir et bouteilles d’oxygène sur le dos, la gravirent : l’un d’eux pénétra au dernier étage de l’immeuble par une fenêtre. Malgré la distance, on put voir nettement un homme d’un certain âge qui en émergeait, et qui se mit à descendre précautionneusement l’échelle, accompagné par un soldat du feu. Puis le premier pompier réapparut : il portait sur l’épaule, comme un sac, le corps de ce qui semblait être une jeune femme inanimée, en corsage et en jupe, et il entreprit de rejoindre le sol à son tour, ployant sous son fardeau. À un moment, comme le confirma un murmure émoustillé ondulant à travers les rangs déjà plus denses, on aperçut là-haut la petite culotte, bleu azur, de la victime : bientôt, elle devint le point de mire général. La descente dura un certain temps — imaginez, du 6ème étage, sur une échelle plus ou moins stable, avec tout l’équipement et en portant un corps par-dessus le marché… La silhouette vêtue de cuir noir, bottée, casquée, et chargée de son faix humain, s’inscrivait sur la fragile passerelle métallique dressée entre deux mondes, comme le monstre bizarre de quelque mythologie oubliée. Finalement, l’étrange couple chimérique toucha terre, se désassembla, la jeune femme, immédiatement allongée sur un brancard par deux infirmiers, fut enfournée dans l’ambulance qui attendait ; celle-ci ne tarda pas à mettre le cap, dans une symphonie discordante sur trois notes agrémentée des éclaboussures bleutées du gyrophare, sur l’hôpital le plus proche. Quelques applaudissements enthousiastes éclatèrent.

 

Bien sûr, la scène ouvrait grand la porte à l’imagination… Que faisaient donc ensemble le monsieur (bien mis : un chef de service ? un directeur ?), aux cheveux poivre et sel, et la jeune femme (une secrétaire ?) au dernier étage d’un immeuble de bureaux, après les heures de travail ? Fantasmes et spéculations oiseuses probablement : ils achevaient plutôt chacun leur tâche, peut-être n’étaient-ils même pas ensemble à l’origine, mais s’étaient-ils croisés devant un escalier, tous deux affolés par la fumée qui interdisait de l’emprunter ? On pouvait imaginer qu’ils étaient alors montés tous deux jusqu’au dernier étage, moins menacé, et où l’air était plus respirable, avant de signaler fébrilement leur présence à la fenêtre. Un peu perplexe malgré tout, je tâchais sans conviction de me renseigner auprès des badauds les plus proches : — Vous savez ce que c’est que cette boîte ? Ils n’en avaient apparemment pas plus idée que moi, esquissaient une moue, bougonnaient quelque chose, l’air absent. Ce n’est que plus tard que j’appris qu’il s’agissait d’un Centre d’études sur la sécurité nucléaire ; mais pas d’inquiétude, ce n’était que le bâtiment administratif qui avait brûlé : accident, malveillance, qui sait ? La jeune femme n’était pas sérieusement blessée d’ailleurs, peut-être choquée, à demi consciente, et sa descente triomphale, enlevée par un beau mâle vigoureux, resterait certainement l’expérience la plus marquante de son existence — elle en aurait des choses à raconter à ses copines ! Mais dans l’immédiat, l’incendie était éteint. Personne n’était mort. La vie reprit son cours insipide.

 

J’avais été un peu distrait par l’intermède fourni par ce spectacle grandiose, et au surplus gratuit, qui valait bien un film catastrophe. Je repensais parfois au frivole triangle d’étoffe bleue qui s’était dévoilé un instant pour le bénéfice de l’assistance, du haut de la grande échelle et des cuisses de la jeune femme. Et puis j’oubliais. Il ne se passait pas grand-chose d’intéressant, à part ça.

 

Ah si, pourtant. Un soir aussi, à peu près à la même période, le quartier avait essuyé un violent orage, des éclairs prodigieux zigzaguaient de tous côtés, et un coup de tonnerre plus effrayant que les autres avait fait trembler mon immeuble sur ses bases. Il m’avait semblé ensuite qu’à deux rues de là, une lueur livide, irrégulière et erratique, déchiquetait les nuées coléreuses qui couraient dans l’espace. J’étais allé voir. C’était un poteau électrique qui avait pris la foudre, et curieusement, un arc électrique s’étant créé à son faîte, il pétillait, crachotait et crépitait allègrement comme la boule de feu dans les « Sept boules de cristal », mais sur place, obstinément, sans faire mine de vouloir s’affaiblir ou s’éteindre. D’autres habitants du quartier apparurent peu à peu, échangeant des avis sentencieux et plus ou moins informés. Je me tenais un peu en retrait et contemplais ce tableau inhabituel : on aurait dit qu’un lutin surexcité dansait frénétiquement dans les airs une gigue étincelante, absurde petit soleil tombé des nues et resté accroché, trépidant, entre les câbles tendus sous la toile sombre du soir. Cela me rappelait étonnamment un « cierge magique », tels ceux que ma mère allumait autrefois pour les accrocher ensuite à une branche du sapin de Noël, bâtonnets enduits d’une matière grisâtre qui, une fois enflammés, grésillaient et lançaient des étincelles et des aigrettes lumineuses dans toutes les directions, pour notre plus grand enchantement à nous, les gosses. La magie de Noël, quoi. Cela ne durait pas longtemps, mais nous en savourions chaque seconde, muets, les yeux écarquillés, tandis que se répandait alentour une odeur chimique âcre et pénétrante. À l’épisode féerique du cierge magique succédait ensuite à nouveau la douce et paisible lueur des bougies, si calmes, et qui exsudaient la candeur de la Nativité dans une haleine rassurante de cire fondue.

 

Je restais là, debout dans la rue, à considérer le spectacle pyrotechnique sans émotion particulière : il ne semblait pas y avoir de risque d’extension du sinistre, et c’était la première fois que je voyais un poteau électrique transformé en cierge magique. Tout au plus un intérêt incertain donc, doublé peut-être d’une nostalgie lointaine des noëls d’autrefois, tandis qu’alentour s’égouttaient, odorantes, les branches de lilas chahutées par l’orage… Et puis déboula une camionnette bleue de la compagnie d’électricité, deux techniciens casqués de blanc en surgirent, en peu de temps le cierge s’éteignit, le miracle disparut : ils avaient dû couper le courant comme il convenait. L’un d’eux, sa besogne achevée, me repéra au hasard dans le groupe de spectateurs, me demandant : — Ça faisait longtemps que ça brûlait ? Je n’en savais trop rien, j’estimai, indécis : — Peut-être une demi-heure… — Et vous ne nous avez pas appelés plus tôt, pourquoi ? Je haussai mollement les épaules. Ce n’était pas moi qui avais appelé, dans tous les cas. Je murmurai : — C’était joli… Le gars me considéra un moment en silence comme s’il avait affaire à un demeuré profond, puis secoua la tête et remonta dans sa camionnette. Les badauds se dispersèrent lentement en devisant ; je regagnai mes pénates.

 

En fait, tout cela m’était indifférent. L’incendie du Centre de sûreté nucléaire, l’arc électrique au sommet du poteau : tout juste de modestes distractions, des fleurs inattendues écloses par surprise au sein d’un quotidien par ailleurs dépourvu de tout éclat. Je n’en retirais aucune exaltation, je n’avais pas envie de le raconter à quelqu’un. À peine me disais-je : tiens, il s’est passé quelque chose d’un peu insolite aujourd’hui, avant de refouler l’anecdote au fond de ma mémoire, où elle resterait enfouie parmi d’autres souvenirs, à prendre la poussière en attendant de se voir éventuellement sollicitée un jour à nouveau. Je m’en fichais. De toutes façons, au fond de moi j’adhérais plus ou moins à la doctrine taoïste du wu wei : ne pas agir, ne pas intervenir. Les choses sont comme elles sont, ce n’est pas à l’homme de chercher à en détourner le cours. Peut-être aussi étais-je assommé par le double choc d’une rupture amoureuse et de la mort de mon chat, tué par une voiture devant ma porte, un matin de septembre, alors qu’il voulait juste traverser la rue. J’avais l’impression que plus grand chose n’était susceptible de m’atteindre désormais. Je subissais, impassible, les pannes à répétition de ma vieille bagnole, qui me coûtaient une fortune. Je signais le chèque au garagiste sans discuter, sans même réaliser le montant exigé. À la fin de l’année, sans m’être autorisé pratiquement aucun extra, je me retrouverais plus pauvre qu’au début : j’aurais travaillé une année entière pour rien. De toutes façons, comme ne se profilait plus aucun but, aucune perspective, qu’est-ce que cela pouvait changer. Je me rendais à mon bureau chaque matin mécaniquement, j’exécutais plus ou moins ce qui m’était demandé, puis je rentrais me réfugier chez moi, effectuais distraitement quelques tâches ménagères, dînais d’une conserve quelconque, m’attardais un peu devant les infos à la télé sans qu’elles ne soulèvent en moi la moindre impression ni le moindre sentiment, pas la plus petite indignation, lisais quelques dizaines de pages d’un roman en cours, que je refermerais sans rien en retenir, pas même le titre ou le nom de l’auteur, puis je me couchais et j’éteignais la lumière, après avoir ingurgité un demi-verre de whisky et un Xanax. Le lendemain, c’était pareil. Les week-ends aussi, sauf que c’était plus long, car il n’y avait pas le boulot pour faire diversion.

 

Un matin de pluie particulièrement maussade, je me retrouvai, je ne sais plus pour quelle raison, assis sur la banquette d’un autobus de banlieue, que j’avais investi alors qu’il stationnait à son terminus. On ne comptait guère que quelques passagers insignifiants à bord, et je regardais par la fenêtre, sans le voir, le morne paysage d’immeubles fonctionnels s’étirant sous les nuages qui semblaient striés de suie, attendant sans impatience ni intérêt particulier le départ du véhicule ; lequel finit par s’ébranler, à l’heure prévue, probablement. À ce moment-là je vis par la fenêtre une femme qui courait le long du véhicule, s’efforçant de le rattraper, faisant des signes pour tenter de capter l’attention du chauffeur. Il ne devait y avoir au mieux qu’un départ toutes les demi-heures, voire toutes les heures, et j’imagine que d’attendre interminablement le prochain bus dans cet environnement décourageant ne constituait une perspective enthousiasmante pour personne. La femme criait, agitant le bras, trébuchant sur ses talons hauts. Et puis elle s’affala brusquement sur le trottoir détrempé, ou du moins c’est ce que j’en déduisis lorsque soudain sa silhouette disparut du cadre de la fenêtre. J’avais suivi, totalement détaché, ses efforts désespérés pour arrêter le bus. Y parviendrait-elle finalement ? Peut-être que oui, peut-être que non. En quoi cela me concernait-il ? C’était son affaire. Pas la mienne.

 

Et puis, tandis que le bus s’insérait en grondant au cœur du trafic, s’éloignant progressivement de l’arrêt, j’aperçus à nouveau la femme qui se relevait, son sac à la main, lamentable, crottée sans doute, voire meurtrie, et qui me fixait à travers la vitre, et le regard qu’elle me lança était réellement un regard de haine. Bien sûr, j’aurais dû interpeller le chauffeur, lui signaler qu’une personne encore souhaitait monter à bord ; surtout au moment où elle était tombée sur le pavé. Je n’avais rien fait, je n’avais pas « bougé du fond de ma torpeur », comme le dit Brassens. Et le regard que la femme m’avait jeté ne m’avait pas « fait baisser les yeux de honte », désolé pour elle comme pour Apollinaire. Je n’éprouvais ni honte, ni remords, ni satisfaction perverse d’ailleurs : non, rien. Rien qu’une indifférence totale et massive. Le chauffeur, de son côté, n’avait rien remarqué non plus, et le bus avait déjà entamé son périple au travers de la circulation brouillée par la pluie, abandonnant sur le trottoir l’infortunée candidate au voyage, maculée de boue, humiliée et ulcérée. Était-elle jeune ? jolie ? Je n’en avais aucune idée. Je savais juste qu’elle me haïssait. J’avais pris note, instinctivement, de sa fureur et de son mépris, et j’avais rangé cette information fugace, elle aussi, au fond de ma mémoire.

 

Ainsi passa lugubrement l’année. La nuit de Nouvel An, après avoir déambulé, apathique et solitaire, au milieu de la foule citadine, tandis qu’éclataient de toutes parts fusées et pétards, et que les noctambules excités s’interpellaient fiévreusement par-dessus le tohu-bohu des avenues, je m’offris un James Bond au cinéma du coin. « Vivre et laisser mourir », je crois. Le film faisait allusion, il me semble m’en souvenir, aux rites vaudous.

 

J’étais moi-même devenu un mort vivant.

 

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