La production viticole est en souffrance. Pour redonner de la vigueur à la branche, rien de tel que l'intervention d'une influenceuse bien dotée en followers. La rencontre entre cette jeune personne et un vigneron vaudois finit toutefois par déboucher sur un assemblage un peu amer.
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De son grand-père Emile-Louis Compondu, Jean-Michel Compondu avait hérité d’une tendance à la cyclothymie mais aussi de la méthode pour traiter celle-ci. Pas d’antidépresseur, pas de psychanalyse, pas de thérapie cognitivo-comportementale. Lorsque le moral rejoignait ses chaussettes, le vigneron Compondu n’avait recours qu’à ses propres produits, comme le lui avait enseigné son aïeul à la veille de s’en aller, trois jours avant ses cent un ans.
L’accumulation de bouteilles sur la table du caveau témoignait d’un passage difficile, duquel Serena Borgeaud, déléguée marketing à l’Office des vins vaudois, essayait de l’extirper avec des propos rassurants :
– Jimi, depuis que le vin est vin et que les vignerons sont vignerons, il y a des bonnes et des moins bonnes années.
Dès sa plus tendre enfance Compondu avait reçu le diminutif de Jimi qui, comme Jef pour les Jean-François, avait la prétention de redonner un peu de modernité à des prénoms composés on ne peut plus classiques. Ce patronyme de cow-boy convenait moyennement à ce pur représentant de la race vaudoise : pas très vif, d’un courage mesuré et, dans le cas présent, plutôt déprimé.
– Peut-être. N’empêche que les gens boivent de moins en moins de vin et quand y en boivent c’est pas des Côtes de l’Orbe.
– Mais c’est parce qu’il n’est pas assez connu ! ajouta Serena. Ton vin est excellent Jimi, mais personne ne sait qu’il existe. Voilà le problème !
Aux murs du caveau, des photos de la dynastie Compondu alternaient avec des vieilles bouteilles au verre troublé et aux étiquettes brunies par les ans. Une douce odeur de levure et de vieux bois imprégnait les lieux, délicate et rassurante comme l’éclairage indirect des lampes dissimulées derrière des caissettes en bois.
– J’en ai fait de la réclame, reprit le vigneron. Dans l’Omnibus, dans le journal de Cossonay. Mon papa il en avait même fait dans la Tribune de Lausanne. N’empêche que je vends moins de vin ces dernières années. Y a pas à tortiller !
– Parce que tu n’utilises pas les bons canaux. C’est bien joli la presse régionale mais tout se passe maintenant sur les réseaux sociaux.
– Ouais, je sais. Ma gamine me l’a déjà seriné. Elle est sur sa plaquette toute la journée au lieu d’aller jouer dehors. Mais moi je connais pas bien ces outils. T’as vu mon Natel ?
Le petit objet avec des touches en relief et un couvercle rabattable logé dans la grosse pogne de Jimi n’était effectivement pas à la pointe de la technologie et son propriétaire n’en maîtrisait que la fonction de base : converser à distance avec un autre usager.
– On va t’arranger ça tu vas voir, le rassura la marketeuse. C’est mon boulot.
Pas vraiment convaincu, Compondu se resservit.
Malgré son côté vendeuse de vent commun à tout professionnel du marketing, Serena Borgeaud s’efforçait d’être fiable, surtout dans ce petit monde de la viticulture vaudoise où tout se sait très vite. Soucieuse de tenir les engagements contractés dans le caveau de Compondu, elle profita de la présence en Suisse de Ceremonials, la multinationale des cosmétiques, pour proposer un shooting dans le parc du domaine.
Pour lancer sa nouvelle gamme de crèmes myRoutine à base de moule quagga, Ceremonials avait misé sur Glutea Sweet, une influenceuse de vingt-deux ans, dépositaire de quelques millions de followers. Le principe consistait à lui faire tourner des vidéos dans des lieux prestigieux de Suisse romande, en résonance avec le glamour chic de Ceremonials. Le domaine Compondu, avec son joli manoir à la façade néo-classique, fournissait à cet effet un écrin tout à fait acceptable. L’opportuniste Serena tablait sur la présence de la jeune personne pour lui faire dire quelques mots sur les vins de Compondu et plus largement sur les Côtes de l’Orbe.
– Coucou mes Sweeties ! Demain je quitte Paris pour la Suisse. Du coup, Je vais manger du chocolat, mais pas trop quand même, « hashtag fais gaffe à ta ligne Glutea ! », j’ai envie de dire.
Dans sa chambre d’adolescente, reconstituée dans un studio de la maison de production YouStar à Bobigny, Glutea Sweet achevait la quatrième prise de sa vidéo du jour, les précédentes n’ayant pas été retenues pour cause de bafouillements ou d’irrégularités de son épiderme révélées par un mauvais éclairage.
– En vrai mes Sweeties, chuis un peu en mode genre grosse angoisse, parce que le suisse, moi je le parle pas et j’adore trop discuter avec les gens quand je voyage, tu vois ! Mais bon, on m’a dit que les Suisses, y savent aussi le français. Ça me rassure et j’ai trop hâte, du coup.
Glutea Sweet joignit en forme de cœur son index et son pouce, arrondit ses lèvres en cul de poule pour souffler une bise à sa communauté et feignit de couper l’enregistrement de son smartphone. Simultanément, le chef opérateur ordonnait aux cinq caméras du plateau d’arrêter de tourner. La youtubeuse avala trois Dragibus, deux Lexotanil et fit descendre le tout à coup de Kombucha caramel. Elle traversait une phase difficile de sa brève carrière, avec la concurrence d’Edulcorazón, étoile montante des influenceuses pour ados qui jouissait d’un succès fulgurant avec son style latino et sa ressemblance avec un avatar de telenovela. Glutea Sweet maîtrisait mal le concept des courbes statistiques, mais suffisamment pour constater que la croissance de ses followers était très horizontale et celle d’Edulcorazón très oblique.
– Coucou mes Sweeties. Mais ici, c’est complètement in-croy-yable ici ! Pour sûr que c’est le château du roi des Suisses ! Un truc de oufs ! On dirait un palais de princesse, comme à Rome. Et regardez ce parc, regardez cette vue ! Vous trouvez pas que la lumière du soleil va bien avec ma peau ? Bon je triche un peu, j’ai envie de dire, parce que myRoutine de Ceremonials est aussi de la partie !
Court-vêtue d’une élégante robe d’été rose clair, le visage largement plâtré de fond de teint, Glutea Sweet virevoltait comme un papillon dans les allées. Autour d’elle, gravitait un essaim de personnages, une minorité occupée à des tâches techniques d’éclairage, de prise de vues ou de maquillage, les autres absorbés, nuque fléchie, par la mise à jour de leurs profils. Profitant d’une interruption de tournage, Serena Borgeaud saisit l’influenceuse par le bras et la conduisit vers la table dressée pour l’occasion.
– Glutea, je ne sais pas si c’est la Suisse, mais je ne t’ai jamais vu aussi resplendissante, chérie, gloussa la déléguée marketing. Viens, je vais te présenter un de tes fidèles followers. Jimi, le maître des lieux.
– Ciao, ciao Jimi. Je te fais pas la bise, du coup. Le maquillage, tu comprends. Mais le cœur y est, minauda Glutea.
– Euh, ouais, dit Compondu.
– Honey, reprit Serena, tu sais que Jimi est vigneron. Il produit un magnifique vin dans ces vignes que tu vois, là juste au bout du parc.
– Enorme, du coup !
L’influenceuse avait détourné le regard pour le plonger dans son iPhone à coque en fourrure et considérait avec nervosité l’évolution de sa dernière vidéo. D’un balayage de pouce, elle faisait des incursions sur le compte d’Edulcorazón en pleine promotion d’un gloss à paillettes. Posté quelques heures auparavant, ce grand moment de cinéma explosait les vues.
– Goûte ce vin Glutea ! poursuivit Serena Borgeaud. J’ai mis une ombrelle bleue dans ton verre pour faire joli. Tu vas adorer !
Emergeant des réseaux, la starlette avala distraitement une gorgée de Côtes de l’Orbe. La vivacité minérale du chasselas acheva de la ramener sur terre. Ses joues se contractèrent. Elle dut piocher dans son catalogue intime de sourires factices pour retrouver son apparence habituelle de Barbie épanouie :
– Mmmmmh. Du coup, Johnny, c’est toi qui fabriques ça ?
– Jimi, pas Johnny. Ouais c’est moi avec mon papa. Si vous voulez prendre une flûte aux greubons ou un bricelet, ça va bien avec !
La déléguée marketing profitait de cet instant béni pour mitrailler la scène avec son portable, dans la perspective d’un arrosage en règle des réseaux. Glutea Sweet déclina l’assiette de spécialités régionales pour enchaîner :
– Tu sais, j’adore vraiment ton vin, mais je le trouve, du coup, un peu… Un peu, amer. Oui c’est ça amer. Mais il est bon, quand même.
Elle reposa son verre et s’éloigna en direction de son équipe désormais entièrement consacrée à l’entretien de sa communauté en ligne.
– Amer, mon vin est amer ? Mais elle raconte quoi c’te bedoume !
Rares étaient les occasions où Jimi Compondu manifestait des émotions, mais le jugement de l’influenceuse sur le fruit de son travail l’avait touché en plein dans le mille.
– J’ai tout entendu : acide, miquelet, courtaud, gazeux, mais amer, ça jamais ! s’emporta-t-il.
– Du calme Jimi, intervint Serena. On s’en fout de ce qu’elle en pense. L’essentiel c’est qu’on a des photos. Tu vas voir, on va cartonner.
– Mouais, bin je vais lui en donner de l’amer à c’te nana !
La séance de tournage se termina dans une certaine morosité. La production de Youstar n’avait pas envie de s’éterniser, réfléchissant déjà aux modalités de désengagement avec Glutea, au vu de son audience faiblissante. L’influenceuse quant à elle, se réjouissait de retrouver les petites pilules qui l’attendaient dans sa chambre du Beau-Rivage. Remontant dans la Tesla affrétée par l’hôtel, elle serrait dans sa main une bouteille d’Amandine. Compondu lui avait remis en main propre cette spécialité élaborée spécialement pour elle et qui, selon le vigneron, plaisait bien aux jeunes filles.
Assis dans le bureau jouxtant son caveau, Jimi Compondu affichait la mine des mauvais jours. Il avait entrepris sa thérapie anti-déprime dès que l’horloge avait affiché une heure à deux chiffres. En témoignaient les bouteilles posées entre l’écran et la photo de ses enfants.
– Tu ne vas pas me dire que tu as encore le bourdon ! s’exclama Serena Borgeaud en entrant dans le bureau. Tu n’as jamais autant vendu !
– Justement, je me méfie quand ça va trop bien. On sait pas de quoi demain sera fait.
– Mais si on sait, bien au contraire ! Tu as déjà vendu trois vendanges en avance. Quoiqu’il arrive, tes revenus sont assurés jusqu’à la fin de la décennie.
Depuis le passage de Glutea Sweet dans son domaine, les ventes de Compondu avaient explosé. Il faut dire qu’il avait profité des malheurs de la jeune femme retrouvée morte, dans une chambre d’hôtel à Cannes. Peu avant son décès, elle avait consacré une vidéo à la dégustation de l’Amandine reçue lors de son passage en Suisse. Son jugement était plutôt positif, même s’il mentionnait une légère saveur amère, heureusement contrebalancée par de puissants arômes d’amande. Cette dernière vidéo, devenue virale, déclencha une frénésie d’achats : tout le monde voulait goûter l’Amandine de Glutea !
– Dis-donc, il paraît qu’elle est décédée la gamine, reprit le vigneron. C’est mal fait. Elle était un peu gniolue mais pas méchante. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?
– C’est pas très clair, mais il semble qu’elle était accro aux anxiolytiques. Comme elle traversait une mauvaise passe, elle aurait un peu forcé sur la dose.
– C’est du chenit ces remèdes. J’aime mieux ma médecine naturelle.
Compondu déboucha une nouvelle bouteille et remplit généreusement deux verres, surtout le sien.
– Dis-moi, Jimi, ton Amandine, tu la fabriques comment ? demanda Serena Borgeaud.
– Je récupère les grappes les plus crouilles. Je ça flétris sur des caisses en plastique et je fais un élevage rapide en rajoutant de l’arôme d’amande.
– Un vrai travail d’œnologue ! Et tes arômes, ils viennent d’où ?
– Au début on a un peu tâtonné et quand les commandes ont commencé à grimper, on s’est tourné vers un fournisseur de produits pour la confiserie.
– D’accord.
Serena marqua une pause puis repris.
– A propos, tu savais que le cyanure a une saveur marquée d’amande amère ?
Compondu décrocha son regard de celui de Serena pour le porter sur une tache du plancher.
– Penses-tu ? dit-il. Alors ça je l’ignorais complètement, vois-tu.
Et il siffla son verre de chasselas des Côtes de l’Orbe pas si amer que ça.
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