Créé le: 31.08.2022
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Lame tranchante

Nouvelle noireDestinée 2022

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© 2022-2024 SILA

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Est-ce le destin? Après lettre à mon ennemi, l'année de mon divorce; Destinée... Et oui, je suis une adepte des tarots, je baigne dedans depuis mon plus jeune âge.
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Sur cette petite table ronde ornée d’or, trône ce fameux drap de soie noir. Il est doux, soyeux et d’une élégance sans pareil. Je le connais bien, ce joli drap. Il nappe la petite table ronde d’Alyna. Elle l’habille souvent, de calme, de sérénité et d’espoir. Au milieu, une bougie de santal, danse au rythme du léger vent qui va et vient dans la pièce. Je suis la Tempérance, la quatorzième arcade de vos blessures, la quatorzième carte de vos doutes les plus profonds. Ce soir, je m’élève au sommet de la pile et j’observe. Mon urne est trop lourde et je préfère la déposer sur le sol. Je suis attirée par cette petite âme en peine, c’est elle qui dresse cette table, chaque soir lorsqu’elle pleure. Elle prépare la sauge, le drap noir, la bougie et déshabille son cœur. D’un geste tendre, elle ôte, une à une, les fêlures de son cœur, chacune de ses fissures et honore sa douleur. Le poids de sa blessure semble immense ; j’y vois d’ailleurs, de petites gouttes de sang couler et se mélanger avec ses larmes amères. Je suis la Tempérance, le nombre quatorze, mais ni mon titre ni mon urne n’ont pu aider Alyna à porter sa douleur. Pourtant, elle est là, à même le sol, souvenez-vous, je viens de la déposer. L’urne est vide, l’urne est lourde…

L’encens allumé et la fenêtre entre-ouverte, Alyna s’installe et implore les esprits. Un, deux, trois tourne la carte du Diable et s’emballe. Tourne la Roue de la fortune et danse dans les dunes. Sous la Lune, elle a croisé une jeune âme enchantée. C’était il y a peu, lorsque les fleurs montrent le bout de leur nez, lorsque le mois de mars annonce l’ouverture des terrasses. Pour le moment, il fait encore froid dehors, mais une chaleur émane de son corps. C’est son roi, son ami, son amour. Il existe dans sa vie, il existe dans son jeu. D’habitude, Alyna fuit devant les âmes inconnues, qui errent seules dans la nuit. Pourtant là, une Etoile a brillé, elle a perdu la notion de combat et sans armes, elle se déploie vers son roi. Son couteau d’argent devient caresse et son armure de plomb est légère. La lame ne tranche plus, il est là, devant elle. Le Roi des coupes a de jolis yeux en forme d’amande qui l’empêchent de sombrer dans le noir. Lorsqu’elle se voit dedans, l’Empereur lui-même, si fière et si droit, prend la fuite et s’annule. Tempérance : treize ou quatorze, papillons ou dragons, elle ignore encore l’identité de l’Hermite, fameux Roi des coupes. Il est pourtant là, dans son tirage, dans sa vie ; il n’est ni mirage ni magie. Tantôt son Mat tantôt son Pape ; le Roi des coupes explose la Maison de dieu. Devant toutes ces arcades, elle devient presque belle, comme presque heureuse. Devant son roi, elle perd tous ses moyens. Son sourire timide, calme ses blessures et ses bras font d’elle, une jolie mélodie ; sans bémol : un sol majeur, un sol mineur. Son visage rieur et coquin la fait voyager où elle n’est jamais allée. Oracle des fées, lorsqu’il la regarde, elle a l’impression de jouer à la marelle et que la case Soleil brûlera ses ténèbres. Alyna, âme en peine, petite être plutôt vide, elle ressent maintenant, des éclats de diamant, lorsque le Roi des coupes pose ses lèvres sur elle. Quelque chose l’attire vers lui ; un, deux, trois, la carte du Monde est pour lui. Si doux avec elle, elle craint parfois de l’effleurer. Elle ne sait pas comment le toucher pour ne pas le faire fuir et ne pas l’abîmer. Ses gestes maladroits se perdent sous son poids. Mais, lorsque son Roi des coupes la tient dans ses bras, plus rien ne l’effraie. Lorsqu’il l’embrasse, le temps semble s’arrêter pour elle. Elle a peur et elle s’oublie à travers lui : un tableau de Dali où les horloges du temps lui sourient. Des frissons l’envahissent lorsqu’il pose ses mains sur elle. Elle tremble en lui sans savoir ce qu’elle est vraiment pour lui. Au pays des merveilles, elle ne demandera pas son chemin. Le Roi des coupes mène le jeu ; dans son tirage et dans son lit, il essaie de lui faire croire au bonheur. Ce soir, Alyna s’endormira sans aucuns monstres sous son lit. Avec lui, elle oublie les règles essentielles de la vie. Bonheur insouciant, Alyna n’a pas vu que son roi n’y croit pas. Lui, ce qu’il aime c’est juste lui faire croire que le bonheur étouffera sa douleur. Il aime lui faire croire que tout est possible avec lui. Une forme de manipulation qu’Alyna connaît bien ; mais elle voulait y croire, elle voulait remplir ses coupes d’espoir.

La nuit se termine et le Soleil enfile son faux sourire, ceux des beaux mois de juin, qui nous promettent un été sans chagrin. Un, deux, trois, tourne la carte de la Justice. Le Mat du tirage en croix doucement se centre sur ses choix. La tête vers le bas, entouré de Deniers, il s’empare du Chariot. Alyna sort doucement de son sommeil : l’Amoureux n’est pas le Pape ; il est Diable et Pendu. De ses mains, si douces de la veille, le Roi des coupes tourne, mélange et retourne. D’un geste froid, et sans prévenir, il frappe le cœur meurtri de sa belle. Muni de sa grande faux, la Mort met fin à son rêve. L’arcade sans nom, d’un seul geste bien précis, brise les Coupes et s’en va. Sans bouger, il trône au milieu de la croix. Victoire du malin, dans le jeu et dans sa vie, elle accepte le Jugement. Sans Épées ni Bâtons, Alyna se dirige vers cette chapelle aux allures si austères. L’Impératrice, de son air solennel, ne contrôle plus rien, ses jambes semblent en mode automatique et ses Coupes sont vides. Elle n’est pas belle dans ce rôle et l’ambiance qui pèse sur elle semble si lourde, que je ne suis pas sûre de pouvoir respirer. Moi, Tempérance de ses choix, papillons ou dragons, je la regarde s’en aller.  La porte de la chapelle est belle, calme et entre-ouverte. Alyna s’avance et entre. Devant elle, au beau milieu de la chapelle, un gros bloc sombre orne la pièce. Vêtue d’une belle robe noire en dentelle, elle s’approche. Le bloc est fermé, mais une lueur s’en échappe. Elle l’ouvre et observe statique. Devant elle, la scène semble irréelle et Alyna veut y croire. Elle aime croire que la frontière entre le réel et l’imaginaire se dessine à la main. Elle reste figée devant ce bloc de chêne et elle le regarde. Ses mains sont humides, son regard est vide, mais Alyna se tient fièrement, telle la Papesse, devant son cauchemar. Aucuns mots ne sortent de sa bouche, aucunes larmes ne coulent sur ses joues. La seule chose qui bouge dans cette pièce c’est l’odeur. L’odeur de ces fleurs l’étouffe ! Elle déplore la fonction qu’elles ont, de nous faire croire que la mort peut être belle. Que c’est ridicule de mettre de si jolies petites fleurs sans défense autour d’un corps sans vie, si laid, si gris. D’un seul coup, Alyna arrête de penser ; elle revient à elle et stoppe toutes émotions pouvant qualifier ce moment. Plus de tirages, plus de cartes, le Roi des coupes est parti. Finalement, d’un geste presque défini et sans trembler, elle pose sa main sur ce visage froid, qu’aujourd’hui, elle ne reconnaît plus. Elle refuse d’accepter ce froid, ce vide… Nous sommes en juin. Ce cauchemar n’est pas réel, même dans ses nuits les plus sombres, elle l’aurait repoussé. La carte du Monde a disparu, elle tourne, mélange et retourne. Moi, je peux la voir, mais je ne dis rien. Les heures passent et l’horloge a déjà sonné plus d’une fois ; pourtant, elle ne bouge pas. Fière et froide, la présence d’Alyna, dans la chapelle, est plus pesante que ce corps qui sommeille dans ce cercueil. Ce soir-là, elle ne sortira pas de la chapelle. Elle enjambe le cercueil, un, deux, trois, je suis là : tourne, mélange et retourne, Alyna s’endort dans ses bras. Tempérance de ses choix, j’ai aussi dansé dans cette robe en dentelle. J’ai tourné, tourné, à en perdre la tête. Ses bras étaient également forts, ils tenaient également le pinceau qui colorait mon corps. Il pensait que j’aimais ça, il souriait, c’était mon Mat, mon Roi des coupes à moi. Aujourd’hui, je suis nue : plus de robe, plus de dentelles et plus de peintures funèbres ! Sous l’Etoile, je te veille. Je suis la quatorzième lame majeur de ces jeux, qui rassurent les malheureux.  Malgré ça, j’ai peur, peur d’enfiler une autre robe, ou pire, de porter la même qu’Alyna. Alors je reste nue, mon urne à la main, au milieu des tarots. Un désert sans sable ou dansent ensemble les ennemis. A cause du Diable, Roi des coupes, papillons ou dragons, je paie aussi. Dans sa robe brodée d’or, le Pape ne règne plus. Pourtant lui, dans mon jeu, il sentait la pistache et ses mots étaient bien trop gourmands ; mais moi aussi j’y ai cru. Il n’utilisait pas ses bras, même pas pour m’enlacer ; il avait bien trop peur de m’abîmer, bien trop peur de renverser mon urne argentée. Je crains le Pendu, le Mat m’effraie et je fuis le Diable. Qui peut savoir vraiment ce que dessinent les pinceaux, ce que prédisent les tarots ? Qui peut savoir vraiment s’il n’existe pas d’autres cages ? Je ne sais pas comment mélanger les couleurs, je reste sur ces tons qui ornent les salons funèbres et je danse avec mes ennemis. Joli tombeau qui hante toujours mes nuits, hors-jeu pour ce soir, vas-tu un jour me laisser m’évader ? Il y a quelques temps, quelqu’un a déposé des framboises sur l’amertume de mon âme. Elles étaient magnifiques, fraîches et d’un autre rouge que le sang. Pourtant, mon cœur a du mal à les avaler ! Je m’excuse, mais les ténèbres sont profondes et tu ne sais pas ce que j’y ai vu… Au côté des tarots, une maison, un bâton, des chaînes et mes cris … C’est pour ça tu sais, que je danse seule ; tourne, retourne et mélange, la carte de la Tempérance est perdue. Plus de Monde ni de Soleil, tirage en croix pour tes choix, les cartes majeures ne sont plus que vingt et une. Le Diable était là, tourne, mélange et retourne. J’ai senti les battements de son cœur gorgés de sang ! Il a ouvert la fenêtre ; je l’ai senti : un vent glacial a balayé mon souffle. En une seconde, tout s’est arrêté ; un tirage effondré, une carte brûlée. Mes veines se sont figées, mon urne a gelé et lentement mon corps est devenu lourd. Tempérance malgré moi, je sais que c’était lui ; une lueur noire et pesante dégageait une fragrance de mort imminente. Plus de sauge, plus de bougie, les cloches sonnent et je m’en vais, pas par choix, mais à cause de l’ombre qui est entrée. La pièce reste intacte, il n’y a plus que moi, Tempérance, gisant sur le sol glacé où il aime marcher. Je vogue encore un moment aux alentours de la petite table ronde, en espérant y revoir Alyna. Le drap de soie noir est encore là, mais pas elle. Vous vous souvenez, Alyna a enjambé le cercueil et je n’ai rien pu faire. Tempérance malgré moi, je ris et je regarde. Quelle sorte de fantôme es-tu devenu, cher Roi des coupes ? Une simple traînée noire délavée, tes déguisements sont maintenant démasqués. Tu penses que j’agonise à ta venue ? Que c’est terminé ? Incline-toi, je sors du jeu ; tu peux t’en aller et refermer la fenêtre. Ton tombeau se vide et mon urne se remplit. Le jeu ne fonctionne pas sans moi. Tu peux fermer, tu peux partir : la vie m’a offert le plus beau des cadeaux, vingt et unième carte du tarot, vingt et un ennemis pour danser avec moi ! En partant, referme bien cette fenêtre et continue à errer, la vie à jouer sa magie et cette fois, c’est pour moi ! Mineurs ou majeurs, nous sommes vingt-deux à jamais. Tu peux me menacer, mais sans moi c’est perdu. Tempérance malgré moi, quatorze et s’en va. Tourne, mélange et retourne, un tirage incomplet n’est ni bon ni mauvais. Joli Roi des coupes masqué, ne ricane pas ; l’Amoureux ne te laisse pas le choix. Avec moi, tu règneras sous l’Etoile ou la Lune, mélange et annule. D’une seule et simple carte, l’oracle a parlé. Cher Roi des coupes, nous sommes inséparables et nous trôneront sur d’autres nappes de soie, devant d’autres âmes en peine, qui dresseront de belles tables d’espoir pour nous. Mais cette fois, je reprends ma place : arcade majeure, lame tranchante, je réintègre la pile. Alyna y croyait, tarot d’espoir, tirage d’une vie. Si belles sont les cartes, si lourds sont les ennemis. Tourne, mélange et retourne, la sentence se lit en croix.

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