Créé le: 18.03.2021
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La rencontre

Amour, Balade des webwriters, patrimoine

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© 2021 Starben CASE

Un parcours en cinq étapes sur le chemin d'une rencontre.
Reprendre la lecture

Au Café Slatkine

Une pluie grise a baigné le plus beau jour de ma vie. Non, pas un mariage, mais une rencontre. Je lisais Genève insolite et secrète de Christian Vellas au Café Slatkine en sirotant une tisane maison d’herbes secrètes. Une période sombre de ma vie m’enfermait dans un recueillement solitaire. Mes lectures m’entraînaient vers un passé de personnages disparus qui m’apportaient un certain réconfort. Chaque siècle s’imprimait dans les pierres en y laissant une couche d’âmes. En moi, je cherchais les aussi des traces d’âme. Je suivais avec bonheur les mots qui donnaient la parole aux vestiges d’une ville que je croyais connaître et que je découvrais autrement. Le doux murmure de fond du café me sécurisait. J’étais au chaud, seule et entourée de gens. Il ne manquait que la cheminée. Soudain, une voix d’homme me parvint. Un son chaud qui m’enveloppait lentement comme une volute de fumée. Comment résister à cette sinueuse invitation? Mon esprit alerté se mit à tourbillonner au rythme de mon cœur. J’imaginais tout de cet homme. Il devait avoir un nom russe annonciateur de romantisme, orphelin dès son jeune âge il s’était élevé tout seul. Doué pour le violon et brisé par un chagrin d’amour, il avait fait une carrière internationale pour conjurer le sort et se donner pleinement à la musique… ou plutôt sa femme était morte dans un terrible accident dont il portait la responsabilité et il s’était voué corps et âme à la finance… Une voix. Rien qu’une voix que j’aurais voulu enfermer dans un coffre dont j’aurais jalousement gardé la clé.

 

Rendez-vous au Bourg-de-Four

Il m’avait donné rendez-vous rue Etienne-Dumont 7, devant une boutique de décoration. Malheureusement, j’étais en avance de vingt minutes. La honte! C’est délicat un premier rendez-vous. Trop en avance, c’est énervant parce qu’on a la sensation d’attendre, ce qui est la réalité. Pile à l’heure? Trop militaire. Et ça donne à croire qu’il n’y a pas de surprises. En retard, c’est mieux, pour que la frontière entre le désir et la colère se brouille. Mais en retard de combien? Le laps de temps entre très peu et très en retard s’apparente au domaine de l’art. Je prenais le temps de faire semblant d’être arrivée. Je n’aimais pas ce lieu de rendez-vous. Trop exposé. Il me verrait de loin alors que moi, je parcourais du regard la place à 180 degrés pour le repérer. Et puis, je ne pouvais m’empêcher de remarquer le petit roi encastré dans une niche de la façade. D’après mes lectures, un beau salaud ce monarque. Il avait trucidé ses frères, sa femme, sa belle-sœur… Le fait que son fils soit devenu un saint fondateur de l’abbaye de Saint-Maurice ne le rachetait guère. C’est la moindre des choses que les enfants raccommodent les désastres laissés par leurs parents. Dire que je me tenais à l’emplacement de son château détruit et que peut-être les pierres qui m’entouraient avaient été éclaboussées du sang de ses victimes ! Rien de tel pour m’assombrir les pensées. J’avais l’air fâchée et il allait croire que son retard en était la cause. Pour me distraire et nettoyer ces ondes toxiques, je contemplais la vitrine d’objets que si on avait de l’argent à jeter par les fenêtres, c’était la bonne adresse. D’un coup de baguette magique, je chavirais au son de sa voix grave et puissante qui m’appela depuis la Clémence. Il accusait un petit retard de quatre minutes…

 

Sous les cerisiers de la Terrasse Agrippa d’Aubigné

Le Bourg-de-four s’écoulait comme un sablier en direction des rues de la Fontaine et Verdaine. Echappant à l’emprise du temps, nous montâmes les escaliers menant à l’esplanade qui a vu s’ériger deux prisons, dont l’une où était mort Luigi Lucheni, assassin de l’impératrice Sissi. Agrippa, huguenot de son état avait non seulement baptisé cette place, mais écrit une œuvre monumentale appelée Les Tragiques. Mais pourquoi faillait-il qu’une ville soit bâtie sur des horreurs? Quel historien célébrait les mignardises, petits fours et douceurs de l’Histoire? Et pourquoi m’amenait-il sur cette Terrasse? La réponse arriva… A cause des cerisiers qui sont au Japon ce que le marronnier de la Treille représente pour nous: annonciateur du printemps. Je n’aurais rien vu s’il ne me les avait pas fait remarquer, sous son charme que j’étais. Ma tête se mit à gamberger. Devais-je m’éblouir, dire quelques platitudes, sourire bêtement… intelligemment? Au contraire, je retenais que ces fleurs symbolisaient l’éphémère de notre existence, que la vie était courte et last but not least, que ces fleurs tant admirées restent vierges et stériles. La quasi quadra que j’étais fût sensible à ce décor. Je me voyais déjà admirée pour ma beauté éphémère, attirant le regard de mon soupirant et abandonnée à la fin du printemps. Pourquoi étais-je incapable d’occuper le présent qui m’était offert hic et nunc? Et puis la banalité du romantisme, je trouve un peu cul-cul. Il sortit fièrement un thermos et deux petits fours de son sac-à-dos pour partager une collation ensemble. J’eus de la peine pour lui. Comment pouvait-il imaginer que son attirail familial du dimanche ­– sac-à-dos-thermos-pic nic (je déteste) – sous des arbres rachitiques me séduiraient!?

 

Une halte devant le Home Saint-Pierre

Convaincue que j’avais affaire à un pèlerin moderne exalté, je m’étonnais qu’il ne soit pas en sandales. Pressée d’en finir, je pris le raccourci qui menait à la cathédrale.  Une cour en forme de cuvette qui interdisait de prendre le recul nécessaire pour englober du regard toute l’ampleur de l’édifice sacré, à l’image de mon état d’esprit qui n’avait plus de recul pour évaluer l’ampleur du gouffre dans lequel fuyaient mes espoirs. Un peu comme la chute de Satan quand il fût bouté hors du ciel. Mon compagnon d’infortune cheminait souriant à mes côtés. Je lui désignais l’étrange refuge pour jeunes filles niché dans le seul coin bucolique de la place. Sous les pavés j’imaginais le Temple de Mithra consacré aux soldats romains, le contraire de la jeune fille en fleur. La seule chose que j’aime de ce culte païen, c’est ce qui nous en reste: le jeu de la marelle, un rituel qui, en sept étapes, vous fait gagner le septième ciel. J’étais loin du compte. Puis quelque chose changea dans le rouleau compresseur de l’horloge cosmique… Il me prit la main. Ce fût une sorte de décharge qui me statufia d’amour. Mes élucubrations cessèrent, mes jambes devinrent molles et tous mon cœur reçu une rafale intérieure de soleil. Mon cerveau mit les voiles et se chaussait de sandales. En même temps, c’était trop physique, trop facile, mais où avais-je la tête?! L’éphémère illusion de plaisir ne pouvait que se terminer mal, très mal ! Je connaissais à peine cet homme qui chamboulait mes états émotionnels. Je n’étais plus une jeune fille tout de même ! Trop tard, le bien était fait.

 

En promenade sur la Treille

Il m’attendait sur le banc de la Treille, exactement au milieu des célèbres 120 mètres, à l’heure entre chien et loup. Curieusement, ce banc n’a jamais été tourné vers le large, mais vers l’intérieur des terres. Mes pensées, pour une fois, ne couraient pas dans tous les sens, mais convergeaient vers cette silhouette reconnaissable, pas encore familière. Preuve que je commençais à habiter le présent que lui, n’avait jamais quitté. J’écoutais attentivement le souffle de sa respiration, le crissement du feuillage, les bruits apaisés de la ville. On dit que le mur de la Treille est le plus vivant de tous les murs de la Suisse. Il y grouille une multitude d’espèces végétales et animales. Ce n’est pas étonnant que le premier indice de vie printanière a lieu dans ce marronnier qui concentre tous nos espoirs et relance la roue du temps. Je me sentais vivante.

Commentaires (2)

Starben CASE
20.05.2021

Merci Pierre de lune, venant de vous, ce commentaire m'est précieux.

Pierre de lune
20.05.2021

Une peinture grisante et vibrante de Genève en toute saison, j'ai adoré votre texte à la fois profond, drôle et si vivant ! Une bien belle balade...

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