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© 2020 Frank Desco

Leipzig, octobre 1989. La première véritable manifestation de masse dans l’histoire de la RDA évite de peu un affrontement dramatique avec les forces de l’ordre et préfigure en quelque sorte la chute du mur de Berlin un mois plus tard. En marge de la grande histoire, voici celle d’un jeune homme, détonateur des évènements malgré lui.
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Prologue

Juché sur sa bicyclette, tel un équilibriste légèrement éméché, Felix Schweig zigzaguait dans le trafic matinal du boulevard menant à l’Université. Le jeune homme à l’allure efflanquée, d’ordinaire fort calme, manifestait des signes d’inquiétude en paraissant rechercher des indices extérieurs insolites qui auraient conforté son humeur du moment. Il avait quelques raisons de redouter les heures qui allaient suivre.

En cette journée pourtant ordinaire, la ville de Leipzig émergeait à peine du brouillard nocturne pour retrouver une déprimante grisaille automnale. Les brumes, alimentées par les gaz d’échappement des petites Trabant au moteur à deux temps poussif mais riche en pétarades polluantes, contribuaient au noircissement des façades d’immeubles, jamais ravalées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Quelques passants se hâtaient avec résignation vers les stations de bus, d’autres traînaient autour des magasins d’alimentation aux étalages fort peu garnis, en jetant des regards courroucés aux cafés et bistrots qui affichaient tous sobrement « Plus de café pour le moment ».

Depuis sa nomination quelques mois plus tôt à l’honorable fonction de maître de conférences, avec la mention un peu particulière de « conférencier silencieux », Felix pensait se diriger inexorablement vers son destin, aussi incertain fut-il encore.

Il devait rencontrer de toute urgence le redoutable Recteur de l’Université, pour un entretien qui s’annonçait houleux. Felix n’avait pas la conscience tranquille dans la mesure où il avait un peu triché avec son cahier des charges : lors de chaque entrevue, il devait informer son supérieur du comportement des étudiants et de leur état d’esprit. N’étant pas enclin à la délation, il avait un peu abusé des non-dits pour ne lui laisser entendre que la face anodine d’une situation qui s’envenimait.

 

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Felix n’aurait que le temps ensuite de rejoindre le prestigieux Auditorium Maximum, réservé d’ordinaire aux évènements majeurs, qui venait de lui être attribué à la suite d’une pétition signée par la majorité des étudiants des diverses facultés. Les autres amphithéâtres s’étaient avérés trop petits pour contenir la foule croissante des adeptes du nouveau cours interdisciplinaire. Felix sentait bien que sa popularité avait atteint un sommet instable et qu’il ne maîtrisait plus tout à fait l’agitation des étudiants.Tout en poursuivant sa route, il passa en revue les évènements qui avaient précipité le cours des choses depuis son retour au pays.

 

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Six mois plus tôt, Felix rentrait chez ses parents, au terme de deux ans d’études passées en Angleterre, une faveur qui lui avait été accordée par les autorités de l’Education nationale, très avares de visas de sortie. Il avait ainsi échappé provisoirement à la conscription et à une longue incorporation dans l’armée. Son avenir restait toutefois en suspens et les organes de police le tenaient sous une discrète surveillance, initiée durant son séjour à Oxford et renforcée dès son retour.

 

L’accueil de la famille Schweig fut chaleureux, bien que marqué par une extrême sobriété. Joseph, son père, sortit de sa loge dans sa livrée de concierge qu’il rêvait d’orner de deux clés d’or comme dans les grands palaces.

 

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Sa forte corpulence, associée à une moustache impérieuse d’inspiration stalinienne qui barrait un visage rond et austère, en imposait. Il manifesta sa satisfaction avec la retenue que lui conférait sa haute fonction: un léger clignement des paupières sous des sourcils très fournis et une brève accolade, accompagnée d’un discret Willkommen.

Sa mère Corinna, couturière à domicile, que ses clientes appelaient familièrement Coco en hommage à l’élégance parisienne, resta muette d’émotion tout en serrant Felix dans ses bras. Mère et fils versèrent une larme, elle de bonheur, lui de douleur, piqué par les épingles de la pelote qu’elle portait en permanence à son poignet. Plus jeune et avenante que son mari, Coco paraissait frêle et réservée, mais on sentait percer de la volonté et de l’ironie dans son regard vif sous un front caché par une chevelure noire coupée à la garçonne.

Quant à Felix, il ne retrouvait plus ici l’insouciance de son adolescence, ni la croyance aux valeurs que le régime politique tentait d’imposer par la contrainte ou la dissuasion. Son attitude tournait à un certain détachement, une indolence due au désenchantement plutôt qu’au renoncement : un fatalisme zen, en quelque sorte. Sa haute stature, sa démarche et ses mouvements dégingandés, confortaient cette impression de désillusion. Cela n’enlevait rien à son charme, il avait un sourire attendrissant ou ravageur selon les circonstances, ses traits étaient fins et ses yeux bleus souvent rieurs.

 

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Pendant plusieurs semaines de désoeuvrement, il avait repris sa guitare ; mélancolique et un peu maladroite, sa musique s’infiltrait dans l’atelier de couture de la pièce voisine et semblait exercer  sur les clientes de sa mère un effet hypnotique.

Coco avait vite remarqué le manège inhabituel qui s’était établi depuis que Felix traînait à domicile. Les essayages se multipliaient sous des prétextes variés et lui procuraient un surcroit de travail stérile. Que son fils ait du succès auprès des filles de son âge lui faisait plaisir, qu’il excitât tout autant les mères de famille qui constituaient l’essentiel de sa clientèle lui plaisait beaucoup moins. D’autant que ces dernières, plus ou moins dévêtues, prenaient des initiatives insolites en s’égaillant dans l’appartement comme des moineaux dans une halle aux grains, quand elles ne demandaient pas carrément à Coco d’envoyer son fils livrer les vêtements à leur propre adresse. Elle avait hâte que Felix se décide à trouver un travail et libère le plancher aux heures de couture mais n’osait pas le lui dire carrément.

De son côté Joseph, ne voyait pas d’un meilleur oeil l’oisiveté de son fils. Plus doué pour l’écoute des habitants de l’immeuble que pour le dialogue familial, il se contentait de déposer sur la table du petit déjeuner des annonces d’offres d’emploi, qu’il découpait soigneusement dans la Gazette du Peuple, en comptant sur leur pouvoir incitatif auprès de Felix qui se levait plus tard que ses parents.Le concierge s’était décidé à utiliser cette technique détournée après s’être ouvert du problème auprès de son ami d’enfance, membre de la Stasi, qui lui rendait visite à intervalles réguliers. Ces rencontres n’étaient pas fortuites, un concierge d’immeuble qui se respecte voit tout, entend tout mais reste muet comme une tombe, sauf à la rigueur auprès d’un vieil ami.

 

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Joseph était un informateur idéal pour l’Organisation, reine du non-dit et du tout-savoir. « Nous aurions peut être un emploi pour ton fils, mais il ne devra pas en connaître l’origine, voilà comment procéder ».

Felix n’était pas non plus satisfait de se sentir une charge pour ses parents. Aussi bien se décida-t-il. Un soir au diner, les yeux baissés sous l’abat-jour vert qui dispersait une lumière confidentielle sur la table de la cuisine, il informa ses parents qu’il présentait sa candidature au poste de «conférencier silencieux» à l’Université ; célèbre dans toute l’Europe, cette vénérable institution, datant du début du quinzième siècle, était depuis quelque temps sous la surveillance attentive du pouvoir politique qui interdisait toute propagande dans son enceinte.

«Je dois voir le Recteur demain matin » conclut simplement le fils prodigue.

 

Felix n’avait pas revu de longue date le quartier de l’Université où il avait commencé ses études avant de les achever à l’étranger. Il retrouva avec plaisir l’ambiance particulière de ce vaste campus, hétéroclite mais séduisant, qui mélangeait les époques et les architectures dans un désordre tout en contraste avec la rigueur germanique des autres arrondissements. Le poids de l’histoire et l’influence des personnalités qui avaient traversé des siècles de libertés académiques s’y trouvaient entremêlés.

 

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L’administration centrale occupait un bâtiment pompeux assez laid pour qu’on identifie facilement sa vocation. Le rectorat se situait au premier étage en haut d’un vaste escalier qui rappelait le faste de l’opéra de Bayreuth sans l’affluence des soirées wagnériennes. Désagréablement impressionné, Felix faillit faire demi tour avant qu’une jeune secrétaire ne le remarque et ne l’invite à entrer avec un sourire éblouissant : il était attendu!

– Monsieur le Recteur va vous recevoir, dans l’immédiat son Adjoint vous propose de faire un rapide tour d’orientation.

Felix s’inclina et une espèce de lutin facétieux se matérialisa soudainement en face de lui ; sa tenue sentait la poussière des vieilles bibliothèques mais ses yeux vifs pétillaient.

– Voilà, voilà, jeune homme, après cinquante années passées dans ces murs, je devrais être considéré comme le Guide suprême si le titre ne prêtait pas à confusion. Commençons la visite par la Faculté des lettres.

Un édifice du 17ème siècle de forme carrée, sobre et élégant, mais vétuste et mal entretenu, se situait au sud est de celui de l’administration.

– Ah bien sûr il n’a plus son faste de l’époque des frères Grimm qui y rédigèrent leur Dictionnaire allemand et leurs célèbres contes. D’ailleurs venez voir la cour intérieure que nous appelons justement la « Cour des contes » (c-o-n-t-e-s, attention à l’orthographe) et on y trouve encore aujourd’hui une animalerie crée par les deux frères.

 

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Felix s’approcha des cages où quelques animaux rachitiques paraissaient résignés.

– Vous voyez, s’écria son guide, voilà par exemple une licorne, un dragon, un dahu ainsi qu’un phénix.

– Je ne vois pourtant qu’une jument grise, une sorte de serpent crachoteux, un bouquetin boitillant et un très vieil oiseau rétorqua Felix.

– Bien sûr, avec le temps et les unions consanguines, les signes caractéristiques ont un peu disparu. Mais caressez le museau de la jument et vous sentirez une bosse qui subsiste, mettez une bougie devant les naseaux du dragon et il l’allumera de son souffle incandescent. Le dahu a perdu son asymétrie à force de vivre à plat. Quant au phénix je peux vous assurer qu’il s’agit de l’original, il a à peine plus de 200 ans et les cendres autour de lui sont d’époque.

Felix remarqua soudain qu’une des ailes du bâtiment avait été modernisée et rehaussée récemment. Son interlocuteur s’en aperçut.

– Oui, oui, vous remarquerez que tout le développement de la faculté se concentre sur ce nouvel Institut de Xyloglossie et le Recteur risque bien de vous y rattacher si votre candidature est retenue. Xylon en grec c’est le bois, glossa la langue. Vous avez compris ? jubila le petit homme. La langue de bois. L’ultime avatar de l’expression orale, le but de tout politicien ou de tout courtisan qui se respecte. Les crédits de recherches publics ne manquent pas dans ce domaine.

 

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Ils arrivèrent à un stade d’athlétisme flambant neuf où s’entrainaient des jeunes filles, aux muscles plus saillants que leur poitrine, qui n’avaient pas l’air de plaisanter. Maladroits et honteux comme des albatros entravés, des hommes en blouse blanche les observaient en recueillant toutes sortes de données fournies par des instruments fixes ou attachés au corps des athlètes.

– Vous savez que notre faculté de médecine a fait au cours des siècles la réputation de notre Université reprit l’adjoint. Eh bien, elle a subi une reconversion centrée sur la thérapeutique sportive en étroite liaison avec la chimie, la génétique et diverses technologies. Un bien bel exemple d’interdisciplinarité, ne trouvez-vous pas, et voyez comme ces étudiantes semblent heureuses de contribuer à la renommée de la Nation.

– Et pourquoi ne voit-on que des jeunes filles à l’entrainement interrogea Felix.

– C’est que les garçons sont accaparés par les militaires. Mais ne vous inquiétez pas pour ces filles. Dans quelques années, leurs attributs de féminité auront probablement disparus et l’égalité homme-femme ne sera plus un mythe.

Au delà des allées entourant le stade on retrouvait des immeubles plus anciens, dont ceux des sciences mathématiques et physiques. Felix constata que son vieux guide les considérait avec tendresse et respect.

 

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– Quand j’étais jeune, toute l’Europe scientifique se tournait vers notre Université. Tenez, regardez à droite le pavillon de mathématiques. Eh bien, Hansen, Moebius et Leibniz ont enseigné ici au 17ème siècle les mathématiques et l’astronomie. D’autres chercheurs ont travaillé dans le bâtiment de physique attenant, ils ont écrit l’histoire des sciences au début de ce siècle. Heisenberg, Hertz et même Albert Einstein qui n’est pas resté très longtemps parce qu’il détestait l’enseignement qui lui faisait perdre un temps précieux pour ses recherches. A ce propos, je vais montrer un trophée très curieux.

 

Ils entrèrent dans le grand amphithéâtre en gradins, dénommé Auditorium Maximum pour concurrencer celui de l’Ecole Polytechnique de Zurich où Einstein avait étudié et plus tard enseigné la physique théorique. Sur l’estrade, à coté du pupitre magistral trônait une ancienne poubelle en acier zingué posée sur un socle en acajou portant l’inscription « Poubelle d’Albert et Mileva Einstein, déposée ici par lui-même le 25 novembre 1913 ».

Le Recteur adjoint leva vers Felix son visage malicieux, en expliquant que le futur prix Nobel de physique, un peu distrait et plongé dans ses pensées, était entré à l’un de ses cours en tenant à la main cet ustensile domestique qu’il avait oublié de déposer sur le trottoir en quittant son domicile et traîné avec lui sur près de 2 kilomètres à pied. Les étudiants l’avaient fêté comme il se doit et son ami le Doyen de l’époque avait décidé de marquer durablement l’évènement.

 

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– Je préciserai que le socle en acajou fut construit par le Doyen, bricoleur durant ses heures de loisirs, alors que la poubelle avait été vidée puis rachetée au propriétaire de l’immeuble d’Einstein avec l’argent d’une collecte menée auprès des autres enseignants de la Faculté des sciences.

Une sonnerie de fin des cours rappela Felix et son guide aux réalités du moment. Ils se hâtèrent vers le bureau du Recteur qui les attendait en les toisant d’un oeil sévère depuis le palier de l’escalier. Il correspondait assez exactement au personnage imaginé par Felix : une silhouette flottante dans un strict costume noir, chemise blanche et lavallière pendouillant sur une poitrine étroite. Le visage flou pouvait passer de l’autoritarisme à l’obséquiosité selon l’interlocuteur du moment. Le pantalon était accroché haut sur un abdomen rebondi au moyen de bretelles à edelweiss sécurisées par un large ceinturon, le bonhomme n’aimant pas les risques inutiles.

– J’espère que mon adjoint ne vous aura pas assommé d’anecdotes désabusées sur notre belle Institution, cher Monsieur Schweig, déclara le Recteur avec un regard suspicieux en direction du petit homme qui s’empressa de battre en retraite. A son âge il n’a plus toute sa tête, ajouta-t-il sur un ton confidentiel tout en invitant Felix à pénétrer dans son bureau.

Avant que ce dernier puisse se récrier et remercier l’adjoint qui avait déjà disparu, le Recteur s’installa derrière un large bureau de style impérial et, sortant d’un tiroir une fiche marquée «confidentielle», en vint immédiatement au vif du sujet.

 

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– Nous sommes bien renseignés à votre sujet. Déjà au moment de vous accorder un visa d’études pour l’étranger, une enquête minutieuse avait permis à nos Services d’évaluer vos mérites et votre solidité mentale, car, n’est-ce pas, un séjour en pays capitaliste n’est pas sans danger. Vous avez brillamment réussi vos études et j’espère que nos agents sur place ne se sont pas montrés trop visibles dans les petites filatures dont vous étiez incidemment l’objet.

Felix se taisait, un peu étonné malgré tout, de la tournure de l’entretien.

– Voilà donc pourquoi il est inutile de vous interroger davantage. Vos motivations sont certainement à la hauteur de nos attentes. Le poste de conférencier silencieux est nouveau dans notre Université et je dois avouer modestement que j’en suis l’initiateur. L’ensemble de notre corps enseignant n’est pas encore au courant de cette démarche.

Depuis longtemps, les professeurs et leurs assistants déplorent la présence d’étudiants dans les murs de l’Université. Ils leur prennent un temps précieux, occupent l’espace, vont même jusqu’à être présents dans les amphithéâtres et les laboratoires, ils posent des questions, réclament des explications sur des sujets qui sortent parfois du cadre des plans d’études, et j’en passe. Cela vous le savez, l’ayant certainement vécu dans un passé récent. C’est partout pareil.

Mais il y a ici du nouveau. Les étudiants prennent des initiatives. Ils réclament des locaux de réunion, à défaut ils occupent des salles de cours en dehors des heures prescrites, ils créent des groupes de réflexion, invitent des enseignants à y participer, commencent à noter leurs professeurs, et j’en oublie. Ils ont même demandé au Rectorat un organigramme opérationnel et un plan d’action pour les semestres à venir. Dans une université vieille de près de six siècles, on n’avait jamais entendu pareille sornette.

 

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Si d’aucuns commencent à parler de révolte, j’en viens à imaginer une révolution. Alors c’est là que vous intervenez. En tant que conférencier silencieux, vous ne sauriez être suspecté de manipulation. Vous n’imposez aucune matière d’enseignement, vous ne traitez aucun sujet particulier. Vous ne discourez pas ex cathedra, mais vous écoutez vos étudiants. Vous voyez la formidable nouveauté d’un tel système ? Vous les écoutez, vous les écoutez et à la rigueur vous leur répondez. Mais surtout vous me tenez régulièrement au courant de ce qui se passe, moi et personne d’autre. Eh bien, je vois que nous sommes d’accord, ne rajoutez surtout rien. Vous règlerez les détails matériels et financiers avec mes collaborateurs. Voyons, nous sommes vendredi, vous commencez lundi prochain. Enchanté de notre discussion, Monsieur Schweig, je suis ravi de vous découvrir aussi clairvoyant. Avec vous, notre Alma Mater va retrouver son équilibre et faire voile vers un avenir radieux !

 

Un peu groggy, Felix sortit du bureau rectoral, passant devant la secrétaire amusée par son air hagard, et entra dans la petite pièce attenante où le vieil adjoint qui l’avait guidé le matin, l’attendait en sautillant d’impatience. Felix s’effondra dans un fauteuil de cuir un peu branlant.

– Alors, quid de cet entretien d’engagement, susurra son nouvel ami, vous êtes vous montré à la hauteur ?

– Je n’ai rien pu dire avoua Felix, un peu mortifié.

– Parfait, parfait, notre Recteur n’aime pas vraiment être interrompu. Bienvenue dans la grande famille universitaire, l’avenir s’annonce en effet radieux mais pas forcément de la manière qu’il aurait espéré. Il est l’heure pour vous de rejoindre vos collègues !

 

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Prétendre que Felix Schweig fut accueilli à bras ouvert dans le foyer des professeurs serait trahir la vérité. Les anciens n’y venaient que pour se plaindre de l’accroissement des tracasseries administratives qu’on leur infligeait et de l’irrespect des rares étudiants qui assistaient à leur enseignement. Ils étaient consternés qu’au fil des ans, leurs cours pourtant immuables semblent perdre de leur intérêt.Les plus jeunes estimaient que les anciens monopolisaient les ressources humaines en assistants et que les crédits de recherches étaient tellement limités qu’ils entravaient leur plan de carrière. Les uns et les autres ne coordonnaient évidemment pas leurs travaux, au nom de la liberté académique, et ils ignoraient également ce que leurs collègues enseignaient tout en se méfiant de leurs compétences. Ils ne se parlaient guère, tant et si bien que l’entrée de Felix rencontra un silence qui lui parut désapprobateur.

– Bonjour à tous, commença-t-il platement, je suis le maître de conférence silencieux chargé de l’écoute des étudiants, sans autre obligation.

L’atmosphère changea du tout au tout, la méfiance fit place à l’enthousiasme et Felix fut entouré comme un sportif vedette au milieu de ses supporters.

– Alors là mon Garçon, venez donc nous offrir un verre au bar, s’exclama l’un des anciens encore suffisamment alerte pour réagir dans l’instant. Si vous parveniez à nous soustraire à toute obligation d’enseigner en noyautant les étudiants, nous pourrions vous désigner comme Délégué magistral auprès de notre bien aimé Recteur ! Primus inter Pares ! Ce serait votre consécration.

 

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Epilogue

Abandonnant ses réflexions rétrospectives, Felix Schweig déposa sa bicyclette à l’entrée du campus et entra dans le bureau du Recteur avec le sentiment que c’était peut être sa dernière chance. Plongé dans ses papiers, la mine sévère et les lèvres serrées, le haut personnage ne daigna pas lever son regard sur son visiteur. Au bout d’un temps qui s’éternisait, le verdict tomba brutalement.

 

– Jeune homme vous n’avez pas répondu à mes attentes et je vais mettre un terme à votre mission. Dès demain vous serez incorporé dans notre grande Armée populaire qui va reprendre en main l’Université, l’ensemble des étudiants et vous même en particulier. Le Premier Secrétaire du Gouvernement doit encore signer l’ordre d’occupation du campus et j’assurerai personnellement la coordination avec le Colonel en chef du recrutement. On n’attend que le feu vert de Moscou qui suit l’affaire de près. Si vous m’aviez mieux renseigné sur le mécontentement qui règne ici, nous n’en serions pas là. Il vous reste à informer vos étudiants de leur enrôlement volontaire immédiat. J’attends le camion de livraison des uniformes et les officiers instructeurs d’un instant à l’autre. Et puis s’il vous plait, un peu de tenue : enlevez donc vos pinces à vélo ! Vous pouvez disposer, rompez !

 

Une nouvelle fois, Felix se retrouva à la sortie sans avoir prononcé un seul mot. Au moins aurais-je fait honneur à mon titre de « silencieux » pensa-t-il sobrement.

 

L’Auditorium Maximum était plein à craquer quand le futur ex maître de conférence y pénétra, sous des acclamations que son air inhabituellement penaud fit rapidement cesser. Comme de coutume, il s’assit en tailleur sur la poubelle d’Einstein qui trônait sur l’estrade et un lourd silence s’établit. Un des étudiants préférés de Felix se leva.

– Herr Schweig, nous vous attendions avec impatience. Si vous ne parlez pas beaucoup, vous nous avez toujours écouté avec bienveillance et approuvé nos revendications, au moins tacitement. Mais les promesses du rectorat à la suite de vos recommandations sont restées lettres mortes. La dernière en date concerne la participation au programme Erasmus qui nous aurait permis des séjours à l’étranger. Le refus de la Direction est cette fois de trop. Nous allons manifester publiquement en rencontrant la population. Voulez-vous prendre la tête du défilé de protestation ?

– Après tout, qu’aurions nous à perdre s’exclama Felix Schweig en se redressant et recouvrant sa voix. Demain il sera trop tard, nous aurons tous passé de l’autre côté de la barrière, forcés et contraints de rejoindre les rangs de l’armée. Une marche, d’accord. Mais il nous faut un lieu de ralliement et un symbole.

 

De fait, le lieu était tout trouvé. Les « manifestations du lundi » devant l’église St Nicolas, proche de l’Université, réunissaient depuis quelques semaines des centaines de personnes mécontentes qui réclamaient pacifiquement des réformes et la liberté de circulation vers l’Allemagne de l’Ouest, au nom de « Nous sommes le Peuple ». Il se disait que la situation risquait de se radicaliser et que plusieurs dizaines de milliers de manifestants étaient attendues en cette fin d’après midi.

– Quant au symbole, vous l’avez sous les yeux, reprit Felix en sautant à pieds joints sur la poubelle. Vous savez tous qu’Einstein était un rebelle pacifiste, antimilitariste et hostile à toute forme de dictature. C’est le moment de lui rendre hommage.

Une clameur chaleureuse s’éleva et les étudiants soulevèrent dans un même élan l’orateur et la poubelle historique, empruntant dans un joyeux désordre, l’allée qui menait vers leur lieu de rendez-vous improvisé. Durant le trajet, les mains en porte-voix, le conférencier plus du tout silencieux haranguait ses troupes en s’identifiant aux agitateurs qui, 20 ans plus tôt, avaient mis en effervescence le printemps parisien.

Arrivés sur place, une sorte de barricade fut rapidement érigée avec des objets récupérés sur un chantier voisin. Felix Schweig y fut hissé et placé sur la poubelle d’Einstein qui reprenait du service en forme de détonateur, d’une manière qui aurait enchanté le grand physicien.

Deux heures plus tard, ce 9 octobre 1989, la première véritable manifestation de masse dans l’histoire de la RDA réunissait plus de 70 000 participants. Les forces de l’ordre étaient présentes mais le gouvernement décida de ne pas intervenir, à vrai dire un peu forcé et contraint par le grand voisin soviétique où soufflait le vent nouveau de la Glasnost et de la Perestroïka.

Deux jours après, les frontières s’ouvraient vers l’Europe de l’Ouest.

Un mois, plus tard c’était la chute du mur de Berlin.L’esprit malicieux d’Albert Einstein avait encore frappé.

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