Créé le: 19.06.2026
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La plante religieuse
Face à la lente agonie d'un proche, on est vite tenté de s'accrocher à n'importe quel symbole. La santé d'un cactus de Noël peut prendre valeur d'oracle. Surtout quand une amie très chère cautionne cette dérive mystique par des mesures scientifiques.
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Contrairement à Maman, on la dit grasse. Moi, je la trouve surtout chrétienne, puisque ses deux périodes de floraison annuelles coïncident respectivement avec Noël et Pâques. À ces dates précises, elle produit de somptueuses fleurs roses, de taille impressionnante qui me tiennent lieu de boules et de guirlandes, de lapin, de nid et d’œufs.
Les visiteurs s’extasient, avec parfois un brin de jalousie, comparant cette luxuriance à la paresse de leur spécimen, me félicitant de mes talents horticoles, moi qui me contente de l’arroser quand j’y pense et de la placer au soleil. C’est une plante généreuse de nature et peu exigeante, à l’image de ma mère. Et pendant des années, toutes deux se sont portées comme des charmes.
Puis un jour, je l’ai confiée à Bruna. Elle m’avait prévenue pourtant, « je n’ai pas la main verte ». À mon retour de vacances, la grassouillette avait grise mine. Préoccupée par la santé déclinante de Maman, je n’y ai pas prêté beaucoup d’attention sur le moment. Ce n’est qu’au bout d’une semaine que, la voyant péricliter, je l’ai soulevée du cache-pot pour constater à mon grand dépit qu’elle macérait dans un demi-litre d’eau. Je l’ai vidé, mais le mal était fait, quelque chose avait commencé à pourrir en dedans. C’est là que Maman a dû être hospitalisée.
Le jardin botanique de Genève offre un cadre enchanteur avec ses somptueux parterres floraux, ses arbres pluri-centenaires, sa serre qui m’évoque la coupole du Sacré Cœur, sa pelouse rasée de frais, ses arrangements géométriques. Je me promène parmi toutes ces essences endogènes, puisant un peu de réconfort dans le calme des lieux, le chant des oiseaux, la fraîcheur de la brise, quand une incongruité accroche mon regard. Un paradoxe végétal si criant que je me crois un instant victime d’une hallucination. Je connais cette fleur, je la connais par cœur, je sais mieux que personne qu’elle n’a rien à faire à l’extérieur.
Originaire des forêts tropicales du sud-est du Brésil, la Schlumbergera goûte la chaleur et l’humidité. Contrairement à son cousin du désert, ce cactus pousse normalement dans les arbres et sur les rochers. Un milieu naturel très éloigné des rives lémaniques, dont les variations thermiques lui seraient fatales. Pourtant, le spécimen en question n’est clairement pas une bouture de l’année. Sa bonne mine tranche avec la lente agonie conjointe de ma maman et de mon cactus de Noël, clame avec insolence que la vie finit toujours par l’emporter, même dans les circonstances les plus adverses.
Comment cette subéquatoriale a-t-elle pu pousser hors de la serre ? A-t-elle réellement résisté aux frimas ou un jardinier facétieux l’a-t-il transplantée récemment pour inviter le visiteur à chercher l’intrus ? Déconcertée par cette rencontre insolite et avide de percer le mystère, je commets le sacrilège d’amputer une fleur à sa splendeur.
La sonnerie du téléphone m’arrache à ma perplexité. L’hôpital m’informe que ma mère s’est encore étiolée. Affolée, j’écourte mon escapade comme si ma présence à domicile pouvait être d’une quelconque utilité. De retour chez moi, je dispose la fleur arrachée dans un verre d’eau. Le rose de ses pétales s’affirme avec plus de conviction que ceux de mon exemplaire moribond. Signe d’un surcroît de vitalité ou d’une différence d’espèce ?
Dans le désarroi et l’impuissance qui m’envahit, cette question revêt brusquement une importance vitale. Un parallèle défiant toute logique est en train de coloniser mes pensées. Si une plante exogène peut survivre en milieu inapproprié, ma mère d’origine étrangère a encore une chance. Plus je cherche à me convaincre de l’absurdité de ce raisonnement, plus cette superstition s’enracine dans le terreau de mon angoisse. Je dois en avoir le cœur net.
Le téléphone m’interrompt à nouveau. Je décroche, le ventre noué d’une appréhension que la voix de Laetitia dissipe aussitôt. Lorsqu’elle me demande comment je vais, ce n’est pas une question rhétorique, ni un simple préambule. Laetitia s’en soucie réellement. Alors, comme à chaque fois, je m’autorise à m’épancher.
Mon éternelle confidente m’écoute jusqu’à ce que le flot tarisse :
– Tu voudrais que j’analyse ton échantillon ?
L’idée n’aurait pas germé dans mon esprit, mais elle m’emballe aussitôt :
– Si la science peut étayer un pressentiment, je ne dis pas non. Ces derniers temps, les signes se multiplient, alors le fait que tu m’appelles pile maintenant, je me dis que ce n’est pas une coïncidence…
– Alors raboule-moi cet échantillon, ça nous donnera l’occasion de nous voir en vrai.
Je pourrais l’embrasser. Et malgré la distance, j’achète sans tarder un billet Montreux-Mies, pour le plaisir d’enlacer mon amie, mais aussi, surtout devrais-je même avouer, pour savoir si la grassouillette du jardin botanique peut nous livrer le secret de sa longévité en terrain hostile. Histoire de gagner du temps, elle me recommande de dissoudre immédiatement un fragment dans la solution qu’elle a oubliée chez moi lors de sa dernière visite :
– Comme ça on pourra tout de suite procéder à l’analyse. Et profite-z-en pour me ramener le flacon.
Le lendemain de nos retrouvailles, je perçois un changement dans sa voix :
– Dis, ton échantillon, c’était une farce ?
– Non, pourquoi ?
– Mais t’as mis quoi dans l’éprouvette ?
– Un bout de pétale, je te dis.
– Non mais sans déc ?
– Mais je t’assure. Pourquoi tu ne me crois pas ? J’ai aucune raison de te raconter des bobards.
– Écoute Églantine, les cellules végétales comportent une paroi cellulaire, des chloroplastes, des plasmodesmes et une grande vacuole centrale, mais pas de centrioles, ni de centrosomes et encore moins de lysosomes.
– Je pige rien à ce charabia, Laeti.
– Et comme elles se forment par division cellulaire, elles ont toutes le même génome.
– Je te crois sur parole. Et il est où le problème ?
– Enfin Églantine, ne te fiche pas de moi ! C’est un tissu animal que tu m’as fait analyser, pas un végétal !
À en juger par le ton, Laeti semblait passablement agacée. Ne supportant pas de la quitter fâchée, je lui présente mes excuses et lui demande de renouveler l’expérience.
– Cette fois, tu dissoudras toi-même l’échantillon.
Elle cède, mais dans sa voix, l’irritation fait place à une légère inquiétude.
Maman n’est plus qu’un minuscule brin de femme recroquevillé au fond d’un lit. Une frêle ondulation du drap. Sa respiration courte, haletante, saccadée laisse passer un filet de voix à peine perceptible. Comme cela fait des jours qu’elle n’a pas franchi le seuil de sa chambre d’hôpital, son quotidien se résume aux repas qu’elle effleure, aux piqûres qui marquent sa peau parcheminée, à la toilette qui l’épuise, aux infirmières qu’elle ne reconnaît pas d’une fois à l’autre. La conversation s’essouffle aussi vite qu’elle.
– Et toi ? finit-elle par articuler péniblement.
Comme si je n’attendais que ce tremplin, je me lance, j’avoue tout, Bruna, la schlumbergera, l’arrosage intempestif et la noyade, la cousine du jardin botanique, l’analyse du labo. Maman écoute sans sourciller :
– Il y avait peut-être un insecte dans la fleur.
Peu probable que l’ADN d’un insecte invisible à l’œil nu ait pu dominer celui de la fleur au point de l’effacer complètement.
– Ta copine a aussi pu se tromper d’éprouvette, ajoute maman.
Bon raisonnement pour une personne aussi diminuée. D’autant que, depuis quelque temps, sa mémoire flanche et sa logique chancelle. Dans son regard, plus sombre que d’habitude, je lis une détermination qui me glace le sang.
– Tu sais, Églantine, ce n’est pas toujours bon de vouloir guigner derrière le rideau.
La dernière phrase claque comme un ordre. Avec la force impérieuse d’une dernière volonté. Délire ou métaphore ? J’aimerais lui demander, mais la conversation l’a épuisée, la voilà prise d’une quinte de toux qui l’étouffe, je m’empresse d’appuyer sur le bouton d’alarme. Une attente chargée d’angoisse, des pas dans le corridor, une blouse blanche à la porte, je cède la place après un baiser sur la joue décharnée de ma mère, à peine ai-je franchi le seuil que le sol se met à tanguer, je ferme un instant les yeux, des ronds se forment aussitôt sous mes paupières avec un point au centre. Des cellules, je les reconnais à leur noyau. Mais j’ignore si elles sont animales ou végétales.
Outre l’empathie, le perfectionniste est la caractéristique majeure de Laetitia. Un perfectionnisme à la limite de l’infaillibilité. L’idée qu’elle ait pu se tromper d’éprouvette, si elle m’épate venant de ma mère, me paraît absolument impossible de la part d’une personne aussi consciencieuse et méticuleuse que mon amie d’enfance. À l’école déjà, ses notes ne dévissaient jamais du sommet. Sauf la fameuse fois où, prise au dépourvu par une interro surprise, elle avait sollicité mon aide d’un regard implorant. J’avais articulé une réponse qu’elle avait lue sur mes lèvres et répétée à voix haute. Résultat, un demi-point en moins, non pas pour tricherie, ma discrète assistance étant passée inaperçue, mais pour réponse erronée. Elle me l’avait reproché pendant trois semaines.
– On ne peut pas compter sur toi.
– Mais désolée, je pensais vraiment…
– Faut pas penser, faut savoir.
– Navrée de ne pas être aussi brillante élève que toi, mais franchement, un neuf et demi, tu devrais pouvoir t’en remettre.
– N’empêche que t’es bien contente que je sois là pour redresser tes moyennes.
– Absolument. J’aurais été ravie de pouvoir te renvoyer une fois l’ascenseur.
Plusieurs fois, elle était encore revenue à la charge. Puis, sa moyenne étant remontée à dix, l’incident s’était peu à peu dissout dans le quotidien. Depuis, je m’employais sans grand succès à essayer de lui faire cultiver le lâcher-prise. Parce que ça devait être épuisant de viser constamment la perfection. S’il y avait une personne qui ne pouvait pas confondre deux éprouvettes, c’était bien Laetitia.
Le mystère demeurait donc entier. Il fallait que j’y retourne. Bien que mon rôle de proche aidante m’obligeât déjà à multiplier les congés impromptus, je me suis libérée un mercredi après-midi pour un aller-retour à Genève. Autour de moi, personne ne comprenait cette obsession pour un détail aussi futile dans le tumulte qu’était devenu ma vie. Je crois que cette plante me détournait de mon impuissance à sauver ma mère, tout en me donnant l’illusion d’y contribuer.
Les fleurs ayant fané, j’ai eu de la peine à retrouver la grassouillette. Elle avait perdu toute sa superbe et végétait, dérisoire et pathétique au milieu de végétaux qui s’épanouissaient dans leur milieu naturel. Aussi perdue qu’un Ethiopien sur un glacier. Je venais à peine de prélever un échantillon quand des pas sur le gravier de l’allée m’ont fait tourner la tête :
– Ben ça alors Laeti, qu’est-ce que tu fiches ici ?
– Je voulais voir si réellement, ton obsession pour cette plante passait avant ta mère et ton travail, après tous les congés que tu as déjà accumulés ces derniers temps.
– Ben tu vois. Au fond, on se ressemble plus qu’on pourrait le penser de prime abord, non ?
– Par l’incapacité de lâcher-prise, tu veux dire ?
Elle a eu un sourire que je ne lui connaissais pas, un brin sadique. J’avais l’impression de la découvrir sous un jour nouveau :
– Tu es toujours d’acc de l’analyser ?
– Pas la peine, tu vois bien que c’est une plante, pas un animal.
– Mais… et le test de l’autre jour ?
Elle sourit plus franchement :
– Du flan voyons ! Comment as-tu pu être si naïve ? C’était juste un retour de manivelle pour le coup bas que tu m’avais fait à l’époque, pendant le cours d’anglais. Maintenant on est quittes, qu’elle ajoute en posant le bras sur mon épaule.
Je me dégage, abasourdie. La tête me tourne à nouveau, j’ai les jambes qui chancellent.
– Tu as nourri ce ressentiment pendant trente ans ?
– C’était pas bien méchant…
– Et la schlumbergera ?
– Je te connais, tu pouvais pas la rater. Je l’ai plantée dès que j’ai su que tu viendrais visiter le jardin.
J’aimerais lui exprimer ma colère, ma rage, mettre un terme à cette supercherie d’amitié, mais un coup de fil me coupe dans mon élan. Une infirmière m’annonce le décès de ma mère.
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