Créé le: 03.08.2026
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La piste du hérisson
Chapitres consécutifs
Le Jardin botanique rassemble des milliers d'espèces végétales venues du monde entier. Quand la nuit tombe, ses grilles se referment. Laissons l’imagination les franchir d’un bond. Entre science et merveilleux, empruntons le chemin des fées et partons à l’aventure sur la piste du hérisson.
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La piste du hérisson
Six bougies roses illuminaient le somptueux gâteau dont les effluves de chocolat chatouillaient délicieusement les narines d’Amélia. Gonflant les joues, elle éteignit d’un souffle les petites flammes sous un tonnerre d’applaudissements.
Une fois le gâteau dégusté, vint le moment des cadeaux. Amélia découvrit avec ravissement un vélo d’un rouge scintillant qui lui promettait de fabuleuses aventures dans le parc. Il lui restait à ouvrir une petite boîte emballée dans un papier traversé de lapins bondissants. Elle eut tôt fait de dévoiler un écrin qu’elle ouvrit fébrilement.
Elle battit des mains en découvrant une broche en forme de hérisson. Il semblait la fixer de ses yeux noirs et luisants. À son grand étonnement, ses piquants gris lui semblèrent presque doux sous les doigts. Son premier bijou ! Elle était folle de joie et sauta au cou de ses parents.
Ils échangèrent un regard complice, heureux de voir leur fille s’enthousiasmer pour un colifichet en plastique.
Sa mère l’aida à l’épingler sur la jolie robe jaune qu’elle étrennait pour son anniversaire.
— Mon bouton d’or, lui lança affectueusement son père, tu es rayonnante comme un petit soleil !
L’après-midi, Amélia fit plusieurs fois le tour du parc sur son vélo, le hérisson en attrapa même le tournis.
Elle sentait son cœur battre contre le sien.
Plus tard dans la journée, ses parents l’emmenèrent au Jardin Botanique où, lui soufflèrent-ils avec des mines de conspirateurs, une surprise l’attendait.
Ils suivirent le chemin des fées jusqu’à un étang. Une jeune femme vêtue d’une robe flottante aux motifs floraux exubérants vint à leur rencontre.
— Vous êtes l’âme du Jardin Botanique, s’exclama la maman d’Amélia.
— En plus jeune, lui lança-t-elle avec un sourire. Mais voici mon modèle, poursuivit-elle en se tournant vers Amélia qui la regardait avec des yeux ronds, fascinée par la palette, les pinceaux et le chevalet planté au bord de l’eau.
— Oui, pour tes six ans, nous avons décidé de faire faire ton portrait dans ce lieu qui te va si bien, ma petite fleur ! Nous avons demandé à Ingrid de s’en charger. C’est une illustratrice botanique. Elle dessine arbres et fleurs !
Impressionnée, la fillette regarda la jeune femme enfiler une blouse tachée de peinture. La main posée sur son hérisson, elle s’enhardit à lui demander :
— Vous le peindrez lui aussi ?
— Bien sûr, répondit doucement Ingrid. À présent, il faut trouver un lieu. Regarde cet arbre au bord de l’étang : c’est un cyprès-chauve. Il vient des marécages du sud-est des États-Unis, là où il y a de l’eau partout.
Amélia rit.
— Chauve ? Comme Grand-Père ?
— Il y en a cinq dont l’un, celui que tu vois isolé des autres, est un Cyprès des Marais, une espèce rare en Europe… comme tu es unique pour tes parents ! Je vais te peindre devant lui. Son vrai nom est Taxodium ascendens. Cela sonne un peu comme une formule magique, tu ne trouves pas ?
— Taxodium ascendens, répéta Ingrid en articulant. Essaie de le dire.
Amélia s’appliqua et réussit à apprivoiser le mot. Au même instant, elle sentit un imperceptible frissonnement traverser son hérisson. Mais déjà Ingrid poursuivait :
— D’ailleurs, il est un peu sorcier. Approche… Tu vois ces petites bosses qui sortent de terre ? On dirait des lutins. Eh bien, ce sont ses racines. Elles sont aériennes et lui permettent de respirer dans un sol inondé. Je te vois bien en princesse assise dans l’herbe, ta jolie robe étalée autour de toi, au milieu de ce petit peuple.
Ravie, Amélia rougit comme un coquelicot et s’installa. À ce moment une voix flûta. Une autre, plus rauque, lui répondit, bientôt rejointe par une troisième. En quelques instants, tout un concert jaillit des roseaux avec d’étonnants effets stéréo.
— Écoute Amélia ! Le grand orchestre des grenouilles vient de commencer sa répétition. Je crois bien qu’il ne joue que pour toi ! lui lança joyeusement sa mère.
La journée se termina avec une séance de pose qu’Ingrid écourta pour laisser Amélia vagabonder dans le jardin qu’elle découvrait avec émerveillement. Elle lui montra la première esquisse de son portrait et l’assura qu’elle le finirait dans les prochains jours. Au milieu des verts profonds et des reflets de l’étang, la robe jaune d’Amélia semblait s’épanouir comme les pétales d’un bouton d’or où s’attardait, dans les tons gris, la petite silhouette du hérisson.
Amélia revint le lendemain avec ses parents pour écouter chanter les grenouilles et les surprendre avant qu’elles n’aillent se cacher d’un bond sous les feuilles de nénuphar. Au moment de partir, Amélia se figea, son cœur se serra. Son petit compagnon avait disparu. On le chercha partout, se mettant même à quatre pattes, le nez dans les pâquerettes, pour retrouver le fugitif. En vain. Le père d’Amélia se voulut rassurant :
— Nous allons le retrouver ton hérisson. Je vais demander à Gladys Nightingale, tu sais, notre voisine anglaise. Elle est détective et a déjà résolu plus d’une énigme. On va lui confier l’affaire.
Voilà comment Gladys partit enquêter au Jardin Botanique accompagnée d’Amélia. Elle était réputée pour l’attention qu’elle prêtait aux moindres détails, ce qui lui permettait d’aborder les questions en empruntant des chemins détournés.
— Amélia darling, je connais bien cet endroit merveilleux où je viens souvent. J’y ai de vieux amis que je vais interroger. C’est ce qu’on appelle une enquête de voisinage.
Amélia glissa une main confiante dans celle de Gladys.
— Tu sais, lui expliqua-t-elle, il y a des règles. Il faut veiller à ne vexer personne, nous allons donc commencer par consulter un ancien. Tu le vois là-bas, dépassant le groupe des conifères ? C’est un géant qui nous vient des montagnes de Californie, un séquoia. Son écorce est rouge. Dans son pays, on l’appelle d’ailleurs Redwood. Cela signifie « bois rouge ». Il faut être doux avec lui : il a été foudroyé en 1985, la cicatrice est encore visible.
Amélia impressionnée leva les yeux vers la cime qui semblait toucher le ciel. Gladys lui prit la main et la posa doucement contre le tronc, juste à côté de la sienne. Elle se tut et resta immobile. Enfin elle rompit le silence :
— Il ne sait rien à propos du hérisson. Je m’en doutais un peu. Il est tellement grand qu’il ne voit pas très bien les choses minuscules qui circulent à ses pieds. Je l’aime bien. Il me fascine. En Californie, il en existe des forêts entières.
— Il ne sent pas un peu seul ici ? interrogea Amélia d’une petite voix.
— Si, au début. Mais grâce à ses racines, il converse avec les arbres du jardin venus du monde entier. Quittons les conifères et allons voir…
— Les grenouilles ? l’interrompit la fillette.
— Oh, elles ne s’intéressent pas aux animaux terrestres et, en ce moment, elles ne pensent qu’à chanter !
— Les lutins du bord de l’eau ?
— Les pneumatophores ? Oui, tout à l’heure. Je tiens d’abord à saluer mon amie, la Trompette de Virginie. Une vraie pipelette : elle entend tout grâce à ses fleurs orange qui ressemblent à des cornets acoustiques !
Arrivées devant l’arbuste, Gladys s’approcha d’une fleur, sortit un calepin et prit des notes. Quand elle eut fini, elle se tourna vers Amélia et lui résuma :
— Elle a entendu dire par une abeille que l’hibiscus à l’angle de l’allée centrale aurait des informations. Elle m’a promis de faire passer un avis de recherche et de me tenir au courant. J’ai appris aussi que le Chevalier Géranium Herbe à Robert comptait fleurette à la Princesse Pissenlit qui n’avait d’yeux que pour un rosier nommé « Sherlock Holmes » aux fleurs abricotées, doubles et très parfumées ! Mais cela ne nous aide guère.
Elles gagnèrent la plate-bande où l’hibiscus comptait ses fleurs. Gladys resta un moment à l’écouter, puis referma son carnet. Elle le remercia pour son témoignage et le complimenta sur sa floraison généreuse. S’adressant à la fillette, elle ajouta :
— Il m’assure avoir été réveillé cette nuit par un léger bruit, comme un crissement de petites pattes sur des feuilles sèches. Au matin, il a retrouvé des crottes juste à ses pieds. Il en frissonne encore d’indignation. Plusieurs de ses fleurs en sont tombées de saisissement. Avant de rejoindre les lutins, passons à la serre. J’ai encore quelqu’un à voir !
Gladys et Amélia se glissèrent dans l’atmosphère tropicale où s’épanouissait une magnifique orchidée de la variété Phalaénopsis Aphrodite, comme Gladys l’apprit à la fillette qui répéta le mot pour ne pas l’oublier. Interrogée, l’orchidée ouvrit grand le cœur doré, griffé d’orangé de ses fleurs aux pétales de cire immaculée.
— Vois-tu Amélia, ses fleurs ressemblent à des papillons déployant leurs ailes : Phalaénopsis vient du grec phaleina (papillon de nuit) et opsis (apparence). Les anciens
croyaient qu’elles pouvaient s’envoler. Elle me dit qu’une petite silhouette grise aurait été repérée du côté de l’étang sans toutefois pouvoir me l’affirmer. C’est le moment de rendre visite aux lutins.
En chemin, Gladys s’arrêta devant un hortensia bleu.
— Je crois qu’il me fait signe, murmura-t-elle en ouvrant son calepin où elle griffonna des notes avec des hochements de tête entendus.
— Well, très bien, on avance darling ! ajouta-t-elle avec un sourire en se tournant vers Amélia sans lui en dire davantage.
Elles gagnèrent l’étang, Gladys sifflotait avec entrain.
— Voilà nos petits bonhommes ! s’exclama-t-elle en arrivant devant les racines aériennes. Eh bien qu’avez-vous vu, la nuit, vous qui ne dormez jamais ?
À ce moment, une brise légère agita les bambous du Japon. Gladys posa un doigt sur ses lèvres et s’immobilisa, écoutant avec attention. Amélia s’agenouilla en silence parmi les lutins. De longues minutes passèrent, puis Gladys alla s’asseoir, pensive, sur un banc invitant Amélia à la rejoindre. Le front plissé, elle relut ses notes. À ses côtés, Amélia restait coite comme une petite souris. Soudain, son visage s’éclaira et elle s’écria :
— Darling ! J’ai tout compris ! J’ai étudié à la loupe les déclarations, recoupé les témoignages, tout coïncide ! Je t’explique : le dimanche 21 juin, jour où tu as perdu ton petit compagnon, tu as été vue sur le chemin des fées et on t’a entendue parler à haute voix. Depuis ce jour, plusieurs témoins ont relevé une étrange activité nocturne qui pourrait être celle d’un hérisson. Les bambous ont confirmé la présence d’une petite créature venue s’abreuver furtivement la nuit. Le témoignage de l’hortensia a été précieux : il a senti une boule chaude dormir toute une journée à ses pieds avant de repartir vers les haies à la tombée de la nuit ; il a même cru qu’une de ses fleurs quittait le massif en trottinant. Impossible malheureusement d’interroger les haies : elles gardent farouchement les secrets. Mais j’en sais suffisamment pour reconstituer la scène.
Elle s’interrompit et l’éclat du mystère illumina son regard.
Amélia l’écoutait en écarquillant les yeux. Gladys reprit sur un ton solennel.
— Le dimanche 21 juin, alors que tu te trouvais sur le chemin des fées, tu as prononcé une formule. Tu te rappelles ?
— Taxodium ascendens… murmura Amélia.
— Tu l’as répétée trois fois, à 10h24. L’heure est importante. En effet, à cet instant, au solstice d’été précisément, quelque chose d’extraordinaire s’est produit. Les vieux arbres du jardin connaissent ces mystères… Bref, sans le savoir, tu as libéré ton hérisson.
— C’est ma faute s’il est parti… Amélia était au bord des larmes
— Bien au contraire ! C’est une belle preuve d’amitié. Tu lui as offert un royaume où il sera heureux et pourra vivre pleinement sa vie de hérisson !
Gladys se pencha, ramassa un petit caillou gris et rond qu’elle déposa dans la main d’Amélia.
— Glisse-le dans ta poche et ton hérisson sera toujours avec toi. Oh ! mais voilà Ingrid avec son carnet de croquis. Va vite lui raconter ton aventure, je suis sûre qu’elle va vouloir l’illustrer et tu…
Mais déjà, Amélia, toute radieuse dans sa robe myosotis, courait à vive allure rejoindre Ingrid, une main dans la poche. Elle se retourna et lui adressa de loin un sourire lumineux.
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