Si vous cheminez un jour par le pays des montagnes éternelles, vous pourrez peut-être y voir glisser doucement, sur un grand lac d’altitude, une barque à faible tirant d’eau, longue et plate, dont la proue et la poupe sont relevées en d’harmonieuses courbes. Personne ne sait depuis combien de temps la barque a été mouillée.
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Si vous cheminez un jour par le pays des montagnes éternelles, vous pourrez peut-être y voir glisser doucement, sur un grand lac d’altitude, une barque à faible tirant d’eau, longue et plate, dont la proue et la poupe sont relevées en d’harmonieuses courbes. Personne ne sait depuis combien de temps la barque a été mouillée pour se mettre à voyager sur l’onde calme qu’aucune vague ne vient jamais remuer.

Aussi profond que les habitants du pays descendent dans les fractales de leurs souvenirs, la barque fait partie de leur paysage: c’est comme si elle avait toujours été là. Les plus anciens en parlent comme ils parlent des montagnes qui les entourent, c’est-à-dire avec dans leur voix une inflexion qui invite à goûter à l’éternité. Même dans leurs légendes les plus anciennes, leurs mythologies les plus reculées -dont les récits trouvent leur origine dans des époques où l’écriture n’avait pas encore été découverte- il est  déjà fait mention de la barque et de son infortunée occupante. Et si vous demandez à l’une ou l’autre des habitant-e-s des éclaircissements sur la présence de l’embarcation, elle vous contera -mais seulement après vous avoir prié de vous installer confortablement dans un endroit qui vous convienne et dans une posture qui vous permette de penser librement- l’histoire suivante :

 

Dans un temps archaïque, datant d’une époque où les hommes ne communiquaient pas encore par signes mais par symboles, vint au monde une petite fille, âgée d’environ cinq à six ans. Sa mère était un oiseau dont l’espèce aujourd’hui disparue -et dont le plus porche parent actuel est le pélican- assurait aux habitants du pays un apport régulier en sentiment de gratitude. Ce sentiment leur était né à partir d’une légende qui voulait qu’un de ces oiseaux aurait un jour, au prix de sa vie,  sectionné la tête d’un serpent ailé géant qui martyrisait le pays, libérant ainsi ses habitants de la tyrannie du méchant reptile. Aussi, chaque année, alors que les oiseaux revenaient de leur migration annuelle, les habitants les fêtaient, exécutant pour eux des danses harmonieuses et complexes.

Quant au père de cette enfant, c’était une motte de terre qui avait contenu durant une très longue période une pierre dont la composition minérale particulière lui avait conféré une teinte d’un bleu profond et dont émanait des vibrations qui tendaient invariablement vers la fréquence nécessaire à une claire compréhension de son environnement. L’oiseau avait couvé la motte de terre et de la pierre, la petite fille était née.

Très tôt, l’enfant montra des dispositions pour les sciences naturelles et la cosmologie. Elle passait de longs moments à étudier la nature, respirant chaque plante, observant chaque arbre, se mettant à l’écoute de chaque goutte d’eau qui tombait sur le grand lac, avec la pluie, ou qui rebondissait dans le courant rapide d’une rivière. Chacune de ses inspirations était accompagnée d’une observation attentive du courant d’air qui la pénétrait; et à chacune de ses expirations, elle suivait attentivement les éléments que son corps séparait entre ceux qu’il intégrait et ceux qu’il rejetait dans l’atmosphère. Elle épiait de la plante de ses pieds chaque parcelle du sol sur lequel elle se promenait; de ses mains, chaque objet, chaque pierre, chaque brin d’herbe . Parfois, elle plongeait nue dans la rivière et goûtait à la sensation si particulière qui nous envahit lorsque notre corps est enveloppé dans l’eau.

Lors de chaque migration, sa mère l’oiseau l’attachait solidement sur son dos et l’emmenait découvrir les terres et les mers situées au-delà des montagnes éternelles. Lorsqu’elles revenaient au pays, la petite fille avait conservé dans ses yeux les reflets des merveilles qu’elles avaient ensemble visitées et il suffisait alors aux habitants du pays de s’y pencher pour les découvrir à leur tour. Car c’était seulement en écoutant son regard qu’il était possible de connaître ce qu’elle voulait partager.

Le temps passait et la petite fille poursuivait ses études et ses voyages, rapportant à chaque nouvelle migration ses découvertes aux habitants qui s’en réjouissaient avec ravissement. Un fait assez remarquable et qui étonnement n’excitait pas la curiosité des habitants, était que la petite fille ne grandissait pas: sa forme physique demeurait celle d’une enfant de cinq à six ans, forme qui du reste la contenait déjà à sa naissance.

 

Mais si la petit fille conservait son jeune âge, sa mère, elle, vieillissait bel et bien, et un jour, l’enfant revint seule de ce voyage migratoire qu’elles effectuaient ensemble chaque année. Les habitants l’aperçurent tout d’abord en haut de la montagne qui s’élève au sud de leur territoire ; puis ils la virent descendre la longue et vertigineuse pente rocheuse, sous le soleil bientôt couchant. Ils la regardèrent, une fois parvenue au pied de la montagne, contourner le bout du lac et venir se présenter vers eux. Ils s’étonnèrent alors de la voir arriver seule et à pied et lui demandèrent où était sa mère. Pour toute réponse, la petite fille ouvrit grands ses yeux, desquels de grosses larmes se mirent à rouler. Les habitants se penchèrent alors pour découvrir dans les lourdes perles salées ce qui s’était passé et voici ce qu’ils virent : il virent un oiseau fatigué, marchant sur une plage au bord d’un océan, avec à ses côtés la petite fille qui lui tenait le bout de l’aile. Elles marchaient toutes les deux en direction de la mer. Lorsqu’elles furent arrivées au bord de l’eau, l’oiseau y entra et se laissa flotter sur les ondulations des vaguelettes qui berçaient la surface. La petite fille lâcha alors l’aile de l’oiseau et, lui faisant de la main un signe d’au revoir, elle regarda sa mère s’éloigner puis disparaître derrière les vagues. Pendant un très court instant, les habitants crurent entendre un cri et virent dans ses larmes la petite fille prendre le chemin du retour et revenir jusques vers eux.

 

Une fois les larmes de l’enfant séchées, celle-ci garda les yeux ouverts, invitant les habitants à écouter ce qu’elle avait encore à leur transmettre. Ils se penchèrent à nouveau et se virent alors en train de bâtir une grande barque, longue et plate, les deux bouts relevés vers le ciel en d’harmonieuses volutes. Le bois était de l’essence d’ébène la plus noire, lisse et polie avec soin. Dans la barque se trouvait une chambre avec juste une couverture par terre et une petite table de chevet sur laquelle un beau lapis lazuli était posé. Au plafond, une lucarne avait été percée, qui donnait accès au ciel, vers lequel une lunette astronomique était pointée. Les habitants comprirent que la petite fille leur demandait de lui construire cette barque et ils se mirent alors à l’œuvre. Cela leur prit un temps considérable, mais après de longues années, le vaisseau fut enfin prêt et la petite fille y embarqua, sans ne plus jamais revenir sur la terre ferme.

Et depuis, il est dit que l’enfant est restée sur cette barque, refusant de grandir et de mourir, observant le ciel tout en laissant les faibles courants de la surface du lac la guider. Le plus étrange dans toute cette histoire, c’est que la barque elle-même ne semble pas subir les altérations du temps : elle apparaît toujours neuve, comme au premier jour.

 

Après avoir entendu l’histoire, il se pourrait que vous demeuriez quelques instants songeurs, vous demandant qui peut bien encore se trouver à bord de la barque après tous ces siècles. Peut-être même voudrez-vous vous y rendre pour en avoir le cœur net ou encore délivrer cette enfant que vous pensez prisonnière de quelque sortilège ? Mais tout ceci serait vain et sans fondement, car qui pourrait comprendre le destin d’une enfant née de l’union d’un oiseau migrateur et d’une motte de terre au sein de laquelle dort une pierre ?

 

Commentaires (1)

CR

Caroline Renard
16.05.2020

Magnifique! Un beau moment de lecture. Merci!

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