Créé le: 14.09.2021
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La parole libérée

Correspondance

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© 2021 Sarita Mendez

Aux portes de la mort, seul et isolé dans sa cellule, que peut-il espérer découvrir dans cette enveloppe à l'écriture élégante qu'il reconnaîtrait entre mille : n'a-t-il pas corrigé des dizaines de copies appartenant à l'auteur de la lettre ?
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Pourquoi lui écrit-elle à ce moment précis de sa misérable vie ? Sait-elle qu’il est proche de la fin ? Que peut-elle bien avoir à lui dire, après tant d’années de silence ? D’une main rendue tremblante aussi bien par les ravages de la maladie et de l’âge, que par l’émotion, il chausse ses lunettes, contemple l’enveloppe pendant encore quelques secondes, puis se décide à la décacheter et en extirpe plusieurs feuillets qu’il se met à lire avec un sentiment d’anxiété mêlée d’une pointe d’excitation, espérant un miracle…

Un moment plus tard, le gardien venu lui apporter son repas le découvrira mort, le visage en larmes et tourmenté, la main encore crispée sur la lettre. Après avoir prévenu le médecin et le directeur de la prison, il s’en saisit et lit…

 

Le 18 décembre,

 

Professeur,

Ayant reçu une bonne éducation et ayant appris le respect dû aux adultes dès mon plus jeune âge, j’ai failli écrire « cher professeur », mais vous ne méritez pas ce mot « cher » ! Il fut un temps où je l’aurais employé, tant je vous admirais, mais les années ont passé, et je n’éprouve plus pour vous qu’un mélange de mépris, de fureur et de haine…

Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous écris aujourd’hui…Je me le demande aussi…Sans doute est-ce parce que j’ai rencontré par hasard votre épouse il y a quelques jours, la malheureuse femme. Faut-il qu’elle vous ait aimé pour être stoïquement restée auprès de vous après avoir découvert l’être vil et malfaisant que vous êtes ! Lorsque nous nous sommes croisées, elle a hésité, puis elle m’a invitée à prendre un café dans un petit salon de thé que nous venions de dépasser. J’avoue que ma première intention a été de refuser tout net, mais après tout, la pauvre n’est absolument pas responsable de vos actes, et je l’ai toujours appréciée, alors, j’ai accepté. Nous avons échangé des banalités et soudain, elle a fondu en larmes en m’apprenant que vous étiez atteint d’une maladie incurable et que vous n’aviez plus que quelques jours à vivre. Vous ne pouvez pas vous imaginer la joie que j’ai éprouvée en entendant ses propos ! Je sais que ce n’est pas très charitable, mais j’ai eu l’impression que mon corps et mon esprit étaient enfin libérés de ce carcan de souffrances physiques et morales dans lequel ils étaient enfermés depuis que…vous savez bien depuis quand ! Et puis, j’ai ressenti de la pitié pour votre épouse, et, aussi bizarre que cela vous paraisse, j’ai été émue lorsqu’elle m’a demandé de vous offrir mon pardon…Mais j’ai aussi été outrée qu’elle ose me demander une telle chose après tout ce que vous m’avez fait, et j’ai failli la rembarrer brusquement, puis, je me suis ravisée, et je lui ai promis de vous écrire une lettre…Elle m’a alors parue rassérénée et nous nous sommes quittées au bout d’un moment presque aussi affectueusement que lorsque j’avais dix ans et qu’elle m’offrait le goûter chez vous après la leçon…J’ignore si je serai capable de conclure cette lettre par un pardon, mais je ressens au plus profond de moi qu’il est temps que je me libère de tout ce que j’ai eu envie de vous dire sans jamais le faire au fil des années…

Dix ans…Oui, je n’avais que dix ans lorsque vous avez tout détruit en moi. Vous étiez mon professeur préféré. La manière dont vous nous expliquiez l’Histoire me passionnait ; j’avais l’impression de vivre les grandes épopées dont vous nous parliez et je vous admirais, tout d’abord, parce que vous étiez beau avec votre trentaine étincelante, et ensuite, parce que vous mettiez tellement de cœur et de conviction dans votre enseignement que c’était un plaisir de vous écouter…

Plus tard, je me suis demandé si tout ce que vous m’avez fait n’était pas de ma faute…Après des années d’analyse, je sais que je n’étais pas responsable, mais je me suis longtemps imaginé que vous aviez sans doute mal interprété la façon dont je vous regardais tant j’étais fascinée par vos discours…

Et puis, il y a eu cette opération que j’ai dû subir et ma longue convalescence, et vous avez proposé à mes parents de me donner des cours particuliers afin de rattraper mon retard et d’éviter le redoublement. Vous saviez que nous vivions très modestement et que nous n’osions recevoir personne dans notre unique petite pièce, alors, vous avez proposé que cela se passât chez vous, et comme votre épouse ne travaillait pas, mes parents vous ont fait confiance…Les malheureux, s’ils avaient su ! Oh, bien sûr, au début, vous aviez bien caché votre jeu et tout se déroulait correctement, mais peu à peu, vous avez profité de ce que nous nous trouvions seuls dans votre bureau pour…

Enfin, Professeur, vous rendez-vous compte ?!! Je n’avais que dix ans et vous en aviez trente ! Et vous avez honteusement abusé de moi dans le dos de votre femme, et en me menaçant de dire à mes parents que c’était moi qui avais un comportement inadapté et qu’il fallait m’enfermer chez les fous !!

J’avais peur ! Peur de vous, peur de faire de la peine à votre femme que j’adorais, peur de la réaction de mes parents si je parlais…Vous ne saurez sans doute jamais ce qui se passe dans la tête d’un enfant qui vit un tel cauchemar…Heureusement que mon docteur a rapidement détecté un changement dans mon comportement à chaque visite, et à force de gentillesse et de persuasion, elle a fini par découvrir ce que vous me faisiez subir. Mes parents ont cru devenir fous de chagrin en l’apprenant, et si ma mère ne l’avait pas retenu, mon père serait venu vous égorger !

Moi-même, plus tard, lorsque j’ai eu mon permis de conduire, j’ai rôdé je ne sais combien de fois dans votre quartier, avec la ferme intention de vous écraser, puisque votre avocat avait réussi à faire croire à tous que j’étais une affabulatrice, et que vous n’étiez donc pas en prison…

Dire qu’il a fallu que dix autres petites victimes se manifestent des années plus tard pour que vous soyez enfin condamné à perpétuité suite au suicide de l’une d’entre elles…Honte à vous !

J’ai même payé quelqu’un pour vous tuer et assouvir ma vengeance avec mon premier salaire d’étudiante, mais le garçon s’est enfui avec mon argent sans rien tenter contre vous !

Oui, je vous ai détesté, j’aurais voulu vous cracher au visage, vous tuer après vous avoir infligé les pires tortures afin que vous ayez une idée de ce que vous faisiez subir à vos victimes, mais la justice vous a puni et j’ai décidé d’essayer de me construire une nouvelle vie…

À cause de vous, il m’a fallu des années et des années pour que je consente à me laisser approcher par un homme, et je ne pourrai jamais avoir d’enfant car je n’ai trouvé mon âme sœur qu’à l’âge de quarante ans ! Vous m’avez volé ma jeunesse, vous avez détruit ma vie de femme et de mère !

Non, jamais je ne pourrai vous pardonner tout ce que vous m’avez fait subir !

Par égard pour votre femme, et au cas où cette lettre tomberait entre ses mains, je ne vais pas vous dire tout ce que j’avais envie de vous cracher à la face en débutant cette lettre, et je vais m’arrêter là.

Je sais que vous êtes mourant, mais je ne vous souhaiterai pas un bon courage, ni une fin qui ne soit pas trop violente ou dégradante, non…je veux que vous mourriez en ayant devant les yeux le visage angélique de la petite Lise, dont vous disiez qu’elle était votre élève préférée…Si vous avez été en retour mon professeur préféré pendant un temps, sachez que je ne vous considère plus désormais que comme un monstre sans cœur, un lâche qui a osé s’en prendre à des fillettes pour assouvir ses bas instincts, un prédateur qui mérite amplement le sort qui lui est réservé…

Lise.

Commentaires (2)

Thomas Poussard
17.09.2021

Ouch ! Coup de poing dans l'estomac. J'espère pour vous que ce n'est pas auto-biographique...

SM

Sarita Mendez
17.09.2021

Non, c'est juste une fiction créée pour le concours. Merci pour le commentaire.

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