Créé le: 20.05.2021
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La mouche

Correspondance

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© 2021 Motus

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On était amies, mais pas de la même ethnie. Jusqu’à jour où la guerre nous a tous rendus fous. On ne saura jamais si ton frère avait du talent. Parce qu’il est mort avant de l’exprimer. Je t’en veux de m’avoir poussée à cette extrémité.
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Salut,

 

Je t’ai aperçue hier, de dos, tu faisais la queue pour un seau d’eau, Je t’ai immédiatement reconnue, malgré tes cheveux desséchés, ta maigreur décharnée. Après toutes ces années, je me croyais guérie de mon ressentiment et il a suffi que mes yeux se posent sur toi dans la foule, comme aimantés par le passé, pour tout raviver.

 

On a grandi ensemble. Si inséparables qu’on nous appelait les jumelles. J’avais beau être blonde et toi brune, de teint pâle et toi si mate de peau, il arrivait sans cesse qu’on nous confonde pour notre plus grande joie.

 

On se passait la balle, avec ton petit frère qui essayait de nous dribbler, cet insecte dans nos pattes qu’on appelait la mouche, le plus souvent bien impuissant à nous la piquer. Il se rêvait Messi, n’en avait que la taille, mais croyait dur comme fer que le talent suivrait.

 

On énervait le concierge en saccageant la pelouse et tout le quartier avec notre manie de sonner aux portes pour se sauver avant qu’elles aient le temps de s’ouvrir. Parfois à trois reprises, avec la peur grandissante de se faire attraper.

 

J’allais souvent manger chez toi et toi chez moi, tu aimais les pitas de ma mère et j’enviais la complicité qui t’unissait à la tienne. Je la trouvais si cool de respecter tes secrets quand la mienne voulait tout savoir des miens.

 

La fois où tu as dû te faire opérer, je t’ai apporté un petit lapis-lazuli à l’hôpital en guise de réconfort. Je t’ai expliqué que c’était la pierre de l’amitié, que j’avais la même et que, si la vie s’avisait de nous séparer, il nous suffirait de la prendre dans la main en même temps pour nous reconnecter l’une à l’autre.

 

On révisait ensemble, on s’interrogeait à tour de rôle. On a même monté une pièce, tu t’en souviens sûrement, qui nous avait valu un article dans le journal local. Longtemps, je l’ai gardé, collé au mur. Comme tout le reste, il a fini par disparaître, tout en restant gravé dans ma mémoire. L’espace d’un jour ou deux, on a été des célébrités.

 

L’histoire ne nous intéressait ni l’une, ni l’autre. On n’y voyait qu’une série de dates à mémoriser et autant de batailles, une succession de guerres avec leurs héros sanguinaires qui avaient pour seul mérite de redresser nos moyennes quand on se rappelait leurs noms. Parce que les conquérants et les conquis, on s’en moquait comme de l’an quarante, nos héros à nous étaient ceux des séries télé et notamment l’incroyable Hulk qui, sous le coup d’une émotion, se transformait en un monstre incapable de maîtriser ses pulsions.

 

Ce personnage nous fascinait, mais on était loin de se douter qu’on en verrait bientôt des répliques jusque dans notre entourage. On partageait tout, si j’avais des secrets pour ma mère, je n’en avais aucun pour toi, tu connaissais mes complexes, mes frustrations, mes fantasmes et même ma cabane dans les arbres, cette tanière que j’avais découverte par hasard et où je me réfugiais à l’abri des regards. Je savais tout de toi, mais un détail m’avait échappé, trop insignifiant à mes yeux. Cette différence ethnique qui faisait de nous des jumelles dizygotes.

 

Un jour, ils ont séparé les classes. Le pont entre nos deux quartiers est devenu frontière.

 

Notre complicité s’est délitée. On s’appelait de moins en moins, on se voyait de loin en loin, on rentrait de plus en plus tôt. On se barricadait. Pas que nous. Toute la ville. Et l’ensemble du pays. Une peur s’insinuait partout comme de l’eau dans un mur. Invisible en surface, elle gonflait à l’intérieur, dictait de nouvelles habitudes, instaurait une distance. Une tension s’électrifiait, comme avant l’orage. Par réflexe, on fermait les volets, on colmatait les fentes, on cachait la lumière, on devenait des rats, toujours sur le qui-vive, chaque parole se teintait de méfiance, un sentiment prenait racine, je ne savais pas encore que c’était de la haine. La radio nous montait la tête, attisait les rancœurs. Peu à peu, les rats sont devenus des chiens et les chiens ont attrapé la rage.

 

Les vivres sont venus à manquer, les prix ont flambé et les chiens, affolés par le goût du sang, se sont mis à errer en meutes. Leurs aboiements peuplaient la nuit, des intimidations claquaient, nous, on rasait les murs, on se claquemurait.

 

On en est venues à détourner la tête quand on s’apercevait. Puis un jour, les vôtres ont débarqué de notre côté du pont.

 

Avec ma mère, on a ramassé quelques affaires et on s’est enfuies direction la forêt. Juste avant que la horde se déverse dans notre quartier. Dans ma tanière, je nous croyais à l’abri. Une heure plus tard à peine, la meute hurlait au pied de l’arbre. Dans ce coin que tu étais pourtant seule à connaître. Affolée, ma mère a sauté dans le vide en les voyant grimper aux branches. Je me suis emparée de la première arme qui m’est tombée sous la main. Un manche de balais. Et sous l’effet de la panique, brusquement, je suis devenue Hulk. Une force herculéenne s’est emparée de moi. J’ai foncé vers l’entrée et cogné sur l’obstacle qui me barrait la route. Quand il s’est effondré, je l’ai fini à coups de penalties. C’était la mouche que je venais d’écraser comme un insecte, pendant que là-bas en ville, les tiens massacraient mes voisins.

 

Je ne sais pas comment j’en ai réchappé. De la folie meurtrière qui s’était emparée de nous tous et des dix jours que j’ai ensuite passés dans la forêt, à marcher sans savoir si je tournais en rond, pratiquement sans manger, hantée par le souvenir de ma mère et le regret de n’avoir su la protéger. Hulk s’était complètement dissipé, cédant la place à une jeune femme sale et puante, terrorisée, incapable de dormir plus que quelques minutes d’affilée, transie de froid et à l’affût du moindre bruit de voix. Je me souviens avoir senti dans ma poche le lapis-lazuli et dans un mouvement de colère, l’avoir jeté dans la rivière où il s’est enfoncé sans le moindre ricochet.

 

J’ai fini par tomber sur une équipe du CICR qui m’a conduite dans un camp. J’y croupis au milieu des cloportes. Les jours s’écoulent tous pareils et les nuits s’éternisent. Parfois, je pense à toi et la rancœur me submerge, je m’en veux tant de t’avoir fait confiance. Au cœur de mes insomnies, je n’arrête pas de réécrire le scénario, cherchant désespérément où il aurait pu bifurquer, quel signe avant-coureur aurait dû me mettre en garde. Je revois s’écrouler l’obstacle et me demande comment Hulk a pu cogner un enfant. Je déteste désormais les séries télé.

 

Mes illusions sont toutes tombées. Je crache sur mon enfance, je piétine mon passé, je secoue le mirage sur lequel j’ai grandi. Je te déteste de m’avoir fait miroiter une amitié interethnique, de m’avoir maintenue si longtemps dans l’aveuglement. Je me consume à te haïr. Jusqu’au jour où je t’aperçois. Je te reconnais de dos, malgré tes épaules décharnées, tes cheveux ternes et aplatis. Tu as perdu tes formes et ta beauté, sans cesser d’être soi.

 

Depuis, tu m’obnubiles, je ne pense qu’à l’occasion qui m’est offerte de me venger. Je guette le moment où je pourrais te fondre dessus sans témoin, t’écraser comme la mouche autrefois pour que tu cesses de me rappeler ce geste qui me hante.

 

Soudain, un bruit me fait sursauter. Dans ce camp où je ne connais personne, quelqu’un vient de frapper à la porte de ma hutte. Je me dépêche d’aller ouvrir, je regarde à gauche, à droite et devant : la rue est déserte, j’ai dû avoir une illusion. Je referme et m’affale sur ma couche, lourde de déception. À nouveau je perçois trois coups bien distincts. C’est là que ça me revient. Notre jeu d’enfant, cette manie de sonner et de se sauver. Malgré ma colère, je souris. Je me poste derrière la porte, une main sur la poignée, prête à bondir la troisième fois que tu feras le coup. J’attends longtemps. Tu me connais trop pour t’y risquer à nouveau.

 

De guerre lasse, je finis par ouvrir. Il n’y a personne sur le pallier, ni aux alentours. Au moment de refermer, j’aperçois une toute petite pierre à mes pieds. Je me baisse et ramasse ton lapis-lazuli. Au creux de ma main, je sens irradier la chaleur de l’amitié.

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