25.03.2021 38 1 La Lettre d’Adieu

Amour

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© 2021 Dominique Martin

Extrait de Lettres Intimes, La Lettre d'Adieu de Dominique Martin a gagné le Prix de la Ville de Carouge 2003
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Aujourd’hui, je te quitte. Je ne reviendrai pas sur ma décision. N’y compte pas. Pas cette fois. Tu souris? Encore une fausse sortie? Tu me regardes comme on regarde  un enfant qui débite une énormité à laquelle on feint de croire. Et puis tu hausses les épaules. Tu tournes le dos. Tu as mieux à faire. On en reparlera tout à l’heure. quand je serai calmée. Mais je suis calme. Très calme. Tu ne peux pas savoir à quel point. Je ne tremble pas. Je suis bien campée en moi. Centrée. Alignée. Claire dans ma tête.

 

Mon vocabulaire va certainement t’étonner. T’agacer. Il ne correspond plus à la femme émotive et dispersée que tu as connue. Pour moi aussi ces mots sont tout neufs. J’aurai besoin d’un peu de temps pour les apprivoiser. Ça viendra. J’ai confiance. Tiens, encore un terme que je n’ai jamais utilisé en ta présence. On dirait que rompre avec toi me redonne accès à mon intimité. Il est vrai qu’à l’époque où je te fréquentais j’avais toujours l’impression de passer à côté de moi. J’en souffrais sans chercher à remédier à cette absence. Je me dénichais toutes sortes d’excuses, de tâches urgentes. Je m’occupais des problèmes des autres pour éviter les miens. La politique de l’autruche m’apportait un confort de courte durée. Le malaise resurgissait. Grandissait. Devant ma persistance à l’ignorer, il s’est manifesté à l’extérieur. Matérialisé, en quelque sorte. Il a revêtu les formes les plus variées pour attirer mon attention. Personnes, situations… Il n’a pas lésiné sur les moyens ni sur l’imagination. Il m’a sorti le grand jeu. J’ai été obligée de le regarder, de lui accorder l’importance qu’il réclamait. De le reconnaître. D’agir. Bref, de sauver ma peau.

 

Dire qu’il m’aura fallu aller jusque-là pour comprendre le côté malsain, destructeur de notre relation. J’aurais dû écouter ma petite voix. Ma petite voix… Mon amie. J’ai trop souvent négligé ses avertissements. Malgré elle, je suis entrée en relation avec toi. L’attirance était trop forte. Tu m’as littéralement happée. Et ce n’est qu’aujourd’hui, avec le recul, que je réalise combien cette impulsion vers toi masquait mon irrépressible désir de m’échapper de moi. Comment ai-je pu être aussi sourde aux protestations de mes tripes? Peut-être l’auras-tu capté, toi, ce cri? Qui sait s’il n’aura pas renforcé ta rage à me harponner? Qui sait? A chaque fois que j’ai essayé de te fuir, tu as mis les bouchées doubles pour me récupérer. Tu as réussi. Maintenant, c’est différent. Le scénario a changé. J’ai changé. J’innove. Je ne te fuis plus. Je t’affronte. Et d’un coup voilà que tu perds toute ton importance. Ton emprise. C’est bizarre, tu ne m’impressionnes plus. Je t’avoue que ce retournement de situation me trouble, que l’espace d’un instant je souhaiterais que tout redevienne comme avant. Je me sens toute vide à l’intérieur. Sans toi. J’ai le vertige. Ne me quitte pas. Ne m’abandonne pas. Reviens. Reviens vite m’envahir, m’obséder, me déstabiliser. Squatte-moi. Reviens semer ton désordre, tes pensées nocives. Empêche-moi de commettre l’irréparable. Retiens-moi. Tu connais mes failles par cœur et mon talon d’Achille n’a plus de secret pour toi. Dépêche-toi! Fais-moi un croc-en-jambe! Vite!Qu’est-ce que tu attends? Que je crève? Coupe-moi les ailes avant qu’il ne soit trop tard, avant que l’envie me prenne de m’envoler loin de toi.

 

Ouf! Ça va mieux. J’ai vraiment cru que j’y passais. J’ai eu si peur. Si froid. C’était comme si la nuit était tombée en plein jour. Quelle drôle d’histoire que celle qui m’est arrivée là! L’impression de revenir de très loin. Pour dissiper les dernières traces d’obscurité, j’ai allumé une bougie. Je regarde danser sa flamme. Sa douce chaleur m’habite. Depuis que je t’ai retiré le pouvoir que je t’avais donné, je sens la vie revenir en moi. Je renoue avec cette partie dont tu m’avais coupée, dont je m’étais coupée. Je renoue avec ma joie, avec mon enthousiasme, ce nom qui, à l’origine, comme tu le sais peut-être, signifie « Dieu en soi ».

 

Après un petit intermède, me revoilà. Ce qu’il y a d’intéressant avec les mots écrits, c’est que tu les retrouves toujours où tu les as laissés. « Dieu en soi… », c’est beau, non? Trêve de plaisanterie. Je reprends la plume après une interruption de quelques heures. J’ai éprouvé le besoin de faire une coupure. Je suis allée marcher dans la forêt. J’ai humé le parfum des feuilles mouillées mêlé à celui de la terre. Quel bonheur! D’habitude, je n’aime pas le mois de novembre. Comme la plupart des gens. Sans doute parce qu’il est associé à la mort, au signe du scorpion et qu’il nous arrive souvent toutes sortes de tuiles à ce moment de l’année. Mais aujourd’hui, novembre m’a dévoilé sa beauté cachée. Comment te dire… Au fur et à mesure que j’avançais dans cette odeur de pourriture, j’avais la sensation de pénétrer dans les entrailles de la terre. Alors, j’ai repensé à la souffrance de ces dernières années où tu m’as entraînée dans la partie la plus sombre et la plus douloureuse de moi-même et, au lieu de t’accabler de reproches, de t’accuser de sabotage et de te rejeter comme à l’accoutumée, j’ai eu un élan vers toi. Une envie de t’accueillir. J’ai songé à tout ce que notre rencontre m’avait apporté. Révélé. Aurais-je fait tout ce travail « en souterrain » si tu n’avais pas réveillé mes blessures les plus profondes? Aurais-je ouvert les yeux sur qui j’étais réellement? Aurais-je pris conscience de toutes mes entraves, de tous ces conditionnements qui m’empêchent d’accéder au meilleur de moi-même? Sûrement pas. Tu connais ma paresse mieux que personne… C’est parce que tu m’as empoisonné l’existence que je me suis mise à désirer « autre chose » avec autant d’acharnement, à explorer ma cage dans tous ces recoins pour y repérer une issue. Je suis loin d’être au bout de mes peines. Les barreaux me résistent. Je n’ai toujours pas trouvé la porte de sortie. Mais je m’accroche. Je continue à explorer. A chercher. Encore et encore. Qui sait, sans toi me serais-je peut-être contentée d’une vie banale? Figée. En tout cas, tu m’auras fait voir du pays. Alors merci. Merci et adieu. Cette fois, je te quitte. Je n’ai plus d’encre. Adieu, ma part d’ombre.

 

 

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