Mémoire inachevé de maîtrise en philologie critique et poésies médiévales, par T.-B. G. Lefitte, ss. dir. de S.-P. Willowed — Directeur de mémoire et co-auteur de la présente publication. Université libre du Cleekland Sud, 2026.
Reprendre la lecture

« Toute langue, lorsqu’elle rit, fait de l’argot contre son propre usage. »

 

Charles Bally, Le Langage et la Vie, 1913.

 

Avant-propos du directeur de recherche 

 

Publier un travail inachevé est toujours un exercice délicat, suspendu entre le respect de la pensée en mouvement d’un chercheur et la frustration de voir une promesse interrompue.

 

L’interruption soudaine des travaux de T.-B. G. Lefitte en cours d’année scolaire 2025-26, survenue au milieu de ses investigations, a figé ce texte dans un état de chantier avancé mais inachevé.

 

Les quelques notes de travail et esquisses retrouvées dans ses dossiers ont été intégrées en l’état, sans autre retouche que la correction de menues coquilles typographiques. Ce texte demeure donc tel qu’il était sur sa table de travail : ouvert, vivant et promesse d’un chemin.

 

S.-P. Willowed

 

I. Introduction — De l’origine de la Geste

 

Il fallut trois serruriers pour rendre ce poème à la littérature.

 

Le dernier travaillait encore lorsque le notaire me demanda si ma grand-tante possédait des bijoux. Je répondis que je lui avais surtout connu des principes. Riche châtelaine, célibataire et sévère jusque dans le choix de ses confitures, son coffre-fort contenait une unique enveloppe, et cette enveloppe un carnaval.

 

Oyez oyez pimpans marauds !

Prestez l’oraille âmes jouvencelles,

Jocris des plus bas niveaus,

Et astres perchés dans le ciel.

 

Battez, frappez, bien hault et fort,

La Geste aux rhythmes endiablés,

Que baladin, à joye ou tord,

Vous conte en verve et en gaieté

 

Carême-prenant estoit son nom,

Mais nul n’agi sans compaignon,

Son double vif, son grant rival,

L’illustre et brave Carnaval !

 

Carême, austère, droit et sévère, 

Fut confronté à son contraire :

Mardy Gras, franc et triomphant, 

Sans-culotte, au cueur palpitant.

 

Les rues vibroient de chants hastifs, 

De crys, de ris, d’esclats festifs. 

Cierges en feu et pestars ardents, 

Carnaval dançoit, insolent.

 

Carême, las des réjouïssances, 

Vouloit punir les imprudances. 

Réclamoit la corde et le fouet,

Pour chascun péché qui jouet.

 

Une pucelle, par ris trop fort,

Ribaude qui flatta l’aubespin’

Cul sec, oy ! l’avoit du ressort…

La honte ! Satan l’embrigadine !

 

Preux bigarrés, mantiaux d’esclatz,

Fardés ès yeulx, en ronde alloyent.

« Par l’Archange ! Point de transicion ! »

Carême signe, abominacion.

 

« Qui permissoit ces danses nues ?

Ces farandoles dissolues ?

M’en voy parler au chef prévost !

Et j’escris au Pape, très bientost ! »

 

Confisquoit tartes et boissons,

Mitroit les gueux de longs sermons,

Brandissoit sainctes règles et loix

Pour faire ployer toute ceste joye.

 

Il éructoit, le doigt tendu,

Sus un trio trop confondu,

Et fist clouer sus le parvis 

Un placart contre les impys.

 

Et las ! la foule s’en esjouït,

Et le pendi au grand hourdis

Non par le col, faut pas songer !

Mais par l’orgueil, pour l’y ranger.

 

On l’enferma en un cachot,

Scellé de chaines et de barreaux 

Pendant ce temps, l’on s’encanaille,

Carême s’estrangloit en sa paille.

 

Il ruminoit mainte rancune,

Contre saincts à large fortune,

Et des faicts ceust qui émancipent,

Et bouches sans rite qui pipent.

 

Et Mardy-Gras, dans l’allégresse,

Décréta feste sans confesse !

Tout fut permis, tout fut tenté,

Le ciel mesme estoit offensé.

 

Des hautz des jolis balconnetz,

Les nonnains jettent leur cornette,

Saintes-nitouches frippent les burettes,

Les lunes attiroient les laquais.

 

Mais excès forge sa prison,

Et bientost survint confusion.

Trop de bonne chaire, et trop d’abuz

La teste fichée dans l’incongru.

 

Fols s’estoient par trop consumés,

Par maints labeurs déraisonnables,

Attisoit leur propre bûcher,

En vanités bien misérables.

 

Le vin vidé tourne l’esprit 

Et au matin survint la cuite.

Alors, le pas un peu trop gris,

Mardy-gras regrette sa conduite

 

Descoiffé, blêmi, le Carême 

Sortit, drapé de son problème.

Il toussota, se redressa,

Et avec ton sec desclama :

 

« Il est finy, ce carnaval,

Rentrez chez vouz, gent animal !

Respandez cendre sur vostre pain,

Va jeûner, du soir au matin ! »

 

Foule obédiente sans un bruit,

Le cueur, l’âme et l’esprit contrit.

Les flambeaulx meurent, tremblotants,

Et les ris estoyent aux absents.

 

Carême triompha, tout-puissant,

Il va de figure ès annales.

Avant que, fol, libre, vivant,

Se dresse encor : le Carnaval.

 

Mais soubz la robe amidonnée,

Battoyt le sang tout retourné

Carême cachoit ung doulx esmoy,

C’est le frisson de Mardy-Gras.

 

Le serrurier attendait qu’on le règle ; le notaire, qu’on poursuive l’inventaire, et moi, j’avais trouvé un sujet de maîtrise.

 

Ce poème narratif, découvert sous le titre La Geste de Carême-prenant, canular de scribe libertin ou vérité trop longtemps scellée, méritait qu’on lui rende la parole.

 

Le document fut confié au Laboratoire de muséologie expérimentale de notre Université, où un papetier identifia un parchemin de veau. Je demandai de quel siècle. Il précisa que le collagène ne donnait pas ce renseignement. Cette réserve, assez décevante chez un homme payé pour dissiper les doutes, ne m’empêcha pas de reconnaître une œuvre de la fin du Moyen Âge, ou du moins une œuvre fermement décidée à s’y faire recevoir.

 

Le manuscrit avait ses vêtements en règle de la fin du XIVe : « estoit », « compaignon », « soubz », « yeulx », mais sous la cape, s’étaient glissées quelques tournures modernes et des allusions contemporaines. Plutôt que d’imposer une étiquette « post-villonien » incompatible — Villon naissant vers 1431, il serait alors précédé par ses propres successeurs — je convins de parler de stratification. Le mot permettait aux siècles de cohabiter sans que personne eût à retirer son manteau. [1]

 

On ne peut davantage assigner le texte au « francien », ni le situer sur la seule présence de « oy » ou de quelques finales anciennes. Une visite à la bibliothèque de l’abbaye Saint-Vaast demeure néanmoins envisageable. J’acceptai donc d’élargir mon aire d’investigations tout en maintenant ma réservation au Petit Rat Porteur à Arras. Il est des hypothèses auxquelles le terrain donne raison, et les rattes salées fournissent un argument autrement plus ferme que ma géographie linguistique.

 

Une certitude demeurait : le poème appartenait à une famille de récits où Carême et les puissances du gras se disputent la conduite des corps. La Bataille de Caresme et de Charnage lui fournissait une parenté ancienne ; Rabelais lui prêtait quelques andouilles de circonstance. Quant au titre de « geste », il donnait à ces événements une ampleur héroïque plaisamment disproportionnée. Le conflit possédait ses champions, ses proclamations, ses sanctions et ses renversements, donnant à cette guerre d’appétits un sérieux de grandes campagnes militaires. On y confisque des tartes avec autant de gravité que certains mettent à prendre une ville. [2]

 

Je remarquai une anomalie féconde qui se logeait jusque dans le nom du protagoniste. « Carême-prenant » désigne traditionnellement les jours gras précédant le carême, et notamment Mardi gras. Notre homme portait donc le nom de la réjouissance dont il exigeait l’interdiction. Son état civil était compromis avant même son entrée en scène. Rabelais exploitait déjà ce décalage avec son Quaresmeprenant dévot, ennemi des Andouilles protégées par Mardigras. Je disposais d’un précédent suffisamment embarrassant pour le personnage, suffisamment honorable pour ma bibliographie. [3]

 

Il ne me restait plus qu’à suivre les mots jusqu’à l’endroit où ils cessaient de répondre de leur bonne tenue. Le poème se révélant être un territoire où le mot charrie des sens en palimpseste, je commencerais par l’oreille ; le reste du corps trouverait, j’en avais la certitude, l’occasion d’entrer.

 

Les lecteurs prudes sont avertis : la suite comporte des interprétations sexuelles dont la formulation pourrait troubler davantage que le parchemin.

 

II. Mise en bouche sémantique et prosodique — Étude préliminaire des vers

 

A. De l’oreille et de quelques débordements de la mesure

 

Oyez oyez pimpans marauds !

Prestez l’oraille âmes jouvencelles,

Jocris des plus bas niveaus,

Et astres perchés dans le ciel.

 

Avant les convictions, avant les appartenances, le poème exige l’écoute. Le baladin convoque avec une autorité dont il attend une assemblée et tous doivent entendre ; aucun diplôme de vertu ne dispense de se tenir dans le public.

 

Ce mélange prépare la rue. Les dignités y seront exposées à proximité des autres corps avec le risque d’y perdre un peu de leur altitude. C’est le prix de la participation.

 

La forme soutient cet appel : vingt-quatre quatrains, soit quatre-vingt-seize vers, donnent au récit sa succession de petites scènes ; la mesure brève, volontiers octosyllabique, lui fournit sa battue.

 

C’est donc à haute voix que le poème se défend mieux. Les coupes se déplacent volontiers et quelques vers prennent leurs aises. Cette métrique évolutive est un personnage à part entière qui soutient le récit tout en reflétant ses états d’âme :

• elle accélère comme une transe collective,

• bute sur les mots comme les corps se télescopent dans la foule,

• puis retombe, mécanique et morne, à l’image du monde post-orgie.

 

Ce jeu subtil fait de ce poème non seulement une œuvre littéraire, mais aussi musicale. La prosodie y accompagne une parole vouée à la représentation. J’éviterai cependant d’expliquer chaque irrégularité par une intention souveraine : le bateleur possède une voix, mais son analyste ne lui délivrera pas un brevet d’infaillibilité syllabique.

 

B. Du maintien et de la circulation du sang

 

Carême, austère, droit et sévère,

Fut confronté à son contraire :

Mardy Gras, franc et triomphant,

Sans-culotte, au cueur palpitant.

 

Le parallélisme construit deux silhouettes immédiatement reconnaissables. Les adjectifs de Carême fixent sa posture ; ceux de Mardi gras lui donnent de l’assurance et du mouvement.

 

« Droit » me retint longtemps, qualifiant aussi bien une rectitude morale qu’une tenue corporelle. Dans le contexte grivois, la raideur finit évidemment par attirer d’autres soupçons sans pour autant constituer le sens érectile du mot avec certitude. Pourtant, Carême « Brandissoit », son doigt est « tendu » et plus tard il se « redresse ». Je consignai donc ce vocabulaire avec la retenue que permettait mon sujet.

 

Quant au « sans-culotte », il ajoute à la nudité son écho révolutionnaire. Le personnage semble disposer du privilège, historiquement assez rare, de renverser l’ordre en se déshabillant. Son cœur palpite. Le sang, dès cet instant, circule chez lui avec moins de formalités.

 

C. Des bruits publics et des objets du culte

 

Les rues vibroient de chants hastifs,

De crys, de ris, d’esclats festifs.

Cierges en feu, pestars ardents,

Carnaval dançoit, insolent.

 

La succession de « crys », de « ris » et d’« esclats » concentre les bruits en groupes courts. Les reprises sonores, l’énumération et la clôture sur le danseur donnent à la scène une allure percussive.

 

Les cierges ont quitté la sage immobilité des autels. Ils éclairent des corps en mouvement, voisinent avec les « pestars », prennent part à une illumination dont le clergé ne maîtrise plus l’emploi. Faut-il s’étonner qu’ils gagnent, au passage, une certaine éloquence phallique ? Je laisse aux liturgistes le soin de défendre leur innocence dans une rue pareille.

 

Carême devra donc entrer dans le bruit et la lumière s’il veut commander qu’ils cessent. Nous verrons qu’il y parvient fort bien, moyennant quelques manifestations corporelles peu dignes.

 

Il éructoit, le doigt tendu,

 

Carême prétend gouverner les conduites tandis que sa propre parole prend la forme d’une éructation. Sa bouche, occupée à condamner les débordements, déborde elle-même. Le personnage fournit ainsi une contribution organique au désordre qu’il dénonce.

 

Le doigt tendu prolonge l’accusation en se chargeant d’une suggestion sexuelle dans cette atmosphère ; sa fonction première reste de désigner et de menacer.

 

Il faut surtout remarquer la disponibilité de ses yeux. Les danses l’offensent, les nudités l’alarment, les rapprochements à plus de deux le scandalisent ; il reste pourtant assez longtemps pour tout observer. À partir de quel degré d’assiduité une surveillance devient-elle une fréquentation ?

 

D. De l’orgueil suspendu et des dévotions manuelles

 

Le langage poursuit ses déplacements. Chaque expression conserve un emploi figuré tout en offrant au corps une occasion d’intervenir. L’orgueil se laisse pendre :

 

Non par le col — faut pas songer !

Mais par l’orgueil, pour l’y ranger.

 

La précision du narrateur transforme la pendaison annoncée en humiliation allégorique. La foule s’attaque à la hauteur que Carême s’attribue. Une lecture en termes de castration symbolique peut prolonger ce déclassement avec une certaine satisfaction ; bien qu’elle appartienne à l’interprétation psychanalytique, il était remarquable que l’on puisse retrancher quelque chose à cet homme sans avoir encore établi ses dispositions. Les religieuses, pendant ce temps, prenaient les leurs :

 

Les nonnains jettent leur cornette,

Saintes-nitouches frippent les burettes,

 

La cornette abandonnée rend visible le relâchement de la discipline religieuse. Quant aux saintes-nitouches, leur nom proteste encore tandis que leurs mains ont déjà changé d’avis. « Burettes » offre une équivoque lexicale précise : les petits récipients de la messe portent aussi, dans l’usage populaire moderne, le nom des testicules. Je laissai aux spécialistes de l’argot ancien le soin d’en retarder la jouissance jusqu’à la découverte d’une attestation. [4]

 

La teste fichée dans l’incongru.

 

Restait cette tête, dont la destination m’avait d’abord paru abstraite. « fichée » compliquait les choses : le verbe insistait pour qu’on lui trouvât un emplacement. Les dictionnaires comme Le Robert ou le Dictionnaire de l’Académie française rappellent qu’un « bruit incongru » est l’expression consacrée, par euphémisme, pour désigner un pet ou un rot. Par extension métonymique, le lieu d’émission de ce bruit « incongru » s’est vu affubler du même qualificatif. Les mots ayant l’obligeance de laisser plusieurs portes ouvertes, le lecteur choisira sa posture ; le vers a prévu de quoi l’embarrasser dans plusieurs.

 

E. Des saincts et des faicts — Anatomie d’une lecture à voix haute

 

Il ruminoit mainte rancune,

Contre saincts à large fortune,

Et des faicts ceust qui émancipent,

Et bouches sans rite qui pipent.

 

Je croyais encore dresser l’inventaire des rancunes de Carême lorsque les saints se mirent à changer de tenue.

 

« Saincts » possède tous les signes d’une respectabilité ancienne par le c et le t qui montent la garde. À l’oreille, ils ne gardent rien. Prononcez :

 

Contre seins à large fortune.

 

La dévotion vient de gagner une poitrine.

 

La « large fortune » peut toujours appartenir à des personnages pieux que leur patrimoine aurait suffisamment dispensés d’ascèse. J’y vois aussi une nature généreuse, dont Carême semble avoir évalué les largesses avec une précision peu compatible avec le détachement.

 

Que reproche-t-il à ces seins ? Leur abondance ? Leur visibilité ? Le fait qu’ils circulent sous des vêtements sur lesquels il n’a aucun droit de regard, malgré l’assiduité du sien ?

 

Les saints fortunés demeurent dans le vers, les seins y entrent sans les chasser ; le spirituel et le charnel se trouvent ainsi contraints de partager le même logement sonore.

 

Le vers suivant me procura une difficulté, puis une joie :

 

Et des faicts ceust qui émancipent,

 

« Faicts ceust » — ou « faits ceux », pour qui souhaiterait les rafraîchir — avait besoin qu’on l’aidât un peu à parler. Je rapprochai les mots, allégeai leur encombrement final et lus :

 

Et des fesses qui émancipent.

 

J’inscrivis aussitôt « calembour par à-peu-près ».

 

Les « faicts » promettaient les actes glorieux annoncés par la geste. Un derrière venait d’occuper leur place, avec l’ambition intacte de changer le monde. Le poème confiait aux fesses une tâche que tant de discours réservent aux grands hommes.

 

La dernière bouche du quatrain, privée de rite et fort occupée à piper, ne rendait pas à la scène une innocence suffisante pour me décourager. Je me gardai de préciser son activité : les verbes ont parfois besoin qu’on les laisse travailler.

 

Ces quelques lignes composent donc, sous leur livrée de dévotion et d’histoire, un corps remarquablement disponible. Des saints, des faits, des rites : tout un mobilier respectable. Il suffit de lire à voix haute pour qu’il commence à remuer.

 

F. De la cendre et de ce qui permet de tenir

 

Respandez cendre sur vostre pain,

Va jeûner, du soir au matin !

 

Après avoir noté les tartes confisquées, le pain me parut une prise plus prometteuse : Carême descend ici jusqu’à la nourriture ordinaire. Il ne lui suffit plus de retirer les objets de la réjouissance, il faut que ce qui demeure rappelle la faute. La cendre entre dans la mie. Chaque bouchée doit ramener un peu de ce qui vient d’être brûlé.

 

Je trouvais cette manière de gouverner particulièrement exacte. Une autorité obtient beaucoup lorsqu’elle réussit à mêler sa voix à l’ordinaire.

 

III. Une portée en couches — Les thématiques contemporaines qui font écho

 

A. La corde et le fouet — Réversibilité d’une vocation

 

Réclamoit la corde et le fouet,

 

La précision du matériel nous évitera de sous-estimer l’investissement personnel du protagoniste. Carême dispose d’un imaginaire punitif très équipé. Il sait comment les autres doivent souffrir ; la fête lui offre une occasion de mettre ses connaissances en circulation.

 

Mais Carême n’a pas le monopole de la corde. La foule s’empare bientôt de lui et le pend par l’orgueil. Son instrument de hauteur devient son point de suspension. La précision du supplice mérite notre attention :

 

Non par le col, faut pas songer !

Mais par l’orgueil, pour l’y ranger.

 

On épargne le cou ; on livre la posture aux regards. Carême avait besoin qu’on reconnût sa grandeur. Le voilà dépendant d’un public qui s’accorde pour en rire.

 

Bakhtine nous avait préparé au renversement des dignités. Je goûtai surtout la commodité de cette justice : chacun pouvait contribuer au châtiment sans interrompre sa réjouissance. Il suffisait de montrer, de répéter, de laisser circuler. Le rire faisait le reste. [5]

 

Un juste retour des choses qui possède une efficacité cruelle. Les danseurs ont appris très vite à employer le pouvoir de contraindre, et je savourais la facilité avec laquelle un homme si haut placé devenait un spectacle pour tous. Je m’arrêtai sur mon « juste retour », une révolution qui enferme son censeur a-t-elle déjà trouvé le sien ? Il me semblait difficile de refuser au peuple une satisfaction que j’éprouvais moi-même avec tant de netteté.

 

L’économie intime du personnage réclame davantage d’attention. Dans son cachot, Carême continue d’habiter la fête par la rancune. Les seins, les fesses, les bouches lui reviennent sans avoir à passer devant ses barreaux. Il peut désormais tout condamner sans rien risquer de manquer dans son imagination.

 

Le fouet était prêt avant la faute ; après l’humiliation, le désir demeure. Entre le bourreau contrarié et le prisonnier qui ressasse, quelle part du plaisir a seulement changé de place ?

 

Je tiens sa vocation sadomasochiste pour une hypothèse de travail extrêmement productive sans pour autant tenir lieu de certificat médical.

 

N.D.C (Note du co-auteur) : En tant que directeur de mémoire, j’avais demandé à M. Lefitte un développement de son appréciation de « productive » et de ce que l’hypothèse lui permettait d’établir. Les six pages supplémentaires promises ne m’ont jamais été livrées.

 

B. Sexualités et apparences — Une lecture queer du cortège

 

Preux bigarrés, mantiaux d’esclatz,

Fardés ès yeulx, en ronde alloyent.

« Par l’Archange ! Point de transicion ! »

 

J’ai longtemps cherché ce qui autorisait Carême à se sentir personnellement menacé par le fard de ces preux. Leur courage demeurait intact dans le mot qui les désignait. Leurs yeux maquillés ne lui demandaient rien. Ils avaient seulement le tort de se montrer.

 

La ronde prend alors, pour nous, les couleurs d’une pride. L’anachronisme traverse le parchemin au moment précis où le censeur refuse la « transicion ».

 

Une lecture dans le prolongement de Judith Butler peut porter sur l’inquiétude du gardien des normes devant des apparences devenues indociles. Elle demandera de distinguer le costume carnavalesque, la performance scénique et la performativité du genre. Le poème fournit une scène de conflit autour de ce qui peut se montrer et se vivre ; le cadre théorique aide à la questionner. [6]

 

C. Karen et Carême — Éléments de phonétique indignée

 

Il me restait une ressemblance dont je n’avais pas encore fait état.

 

Prononçons les deux noms à la française : Karen, Carême. La même attaque, deux syllabes, et à la fin, le n de l’une devient le m de l’autre. La langue quitte les gencives pour la première ; les lèvres se rejoignent pour le second. Le nom se ferme.

 

Bien que cette ressemblance sonore ne constitue en rien une étymologie, la proximité mérite mieux que le hasard. Je propose donc une parenté de bouche. La comparaison éclaire un comportement : la même façon d’expulser une plainte puis d’attendre que le monde se corrige. Karen exige de parler au manager quand Carême réclame le prévôt ; et lorsque le prévôt ne suffira plus, le Pape recevra le courrier.

 

M’en voy parler au chef prévost !

Et j’escris au Pape, très bientost !

 

La chaîne hiérarchique possède ici une vertu consolatrice : elle garantit qu’il existe, quelque part, quelqu’un d’assez haut placé pour donner raison au mécontent. Le scandale peut ainsi remonter jusqu’au ciel sans que le plaignant ait à examiner son propre malaise.

 

Un rapprochement avec La Volonté de savoir est possible sur ce point : Foucault invite à examiner les discours que le pouvoir produit autour de la sexualité, au-delà de la seule interdiction. Carême prétendait éteindre le scandale alors qu’il lui fournissait son service de publication le plus efficace en attirant les yeux sur ce qu’il prétend interdire. [7]

 

D. Le burn-out saturnien — Quand jouir devient un labeur

 

Fols s’estoient par trop consumés,

Par maints labeurs déraisonnables,

Attisoit leur propre bûcher,

En vanités bien misérables.

 

Le mot important est « labeurs ». Il suffit à faire entrer dans la fête une fatigue que j’ai moi-même connue en tant qu’étudiant.

 

Les corps s’étaient délivrés de la discipline ; les voici employés à leur propre réjouissance. Il faut continuer, profiter encore. On ne va tout de même pas s’arrêter au moment où tout est permis.

 

À quelle heure la liberté commence-t-elle à ressembler à un programme ? Combien d’expériences faut-il accumuler pour se persuader qu’on a bien vécu ? Le poème nous tend, derrière ses bouteilles vides, le petit calendrier saturé de nos existences désirables.

 

J’ai nommé cet épuisement le burn-out saturnien. Saturne convient à la chose par son ambivalence : son nom veille sur les Saturnales, où les places se renversent, tandis que sa figure dévorante rappelle ce qu’un cycle peut faire de ceux qu’il entraîne. Ici, les fêtards alimentent eux-mêmes le bûcher. [8]

 

Carême revient à cet instant avec un sens du moment qui force l’admiration. Il toussote, se redresse et parle à des gens trop las pour lui répondre. La fatigue lui fournit une assemblée obéissante.

 

On commettrait une faute politique grave en prenant cette absence de réponse pour un assentiment métaphysique : une gueule de bois ne démontre pas la vérité du sermon, mais elle offre au sermon un avantage acoustique.

 

L’ordre rentre donc sans avoir eu besoin de devenir juste. Il lui aura suffi d’attendre que le bruit cesse.

 

N.D.C. : Je reçus ce paragraphe par courriel en vue d’une correction à trois heures du matin, puis encore à quatre heures trente-sept avec la mention « cette version me semble bien meilleure », sans qu’aucune ligne ne fût changée entre les deux versions.

 

E. Retour du désir — La victoire troublée de Carême

 

La victoire de Carême devrait achever l’affaire. Les flambeaux meurent, les corps rentrent, le jeûne peut commencer. Pourtant le poème insiste. Il nous fait passer sous le vêtement du vainqueur et y découvrir du mouvement.

 

Mais soubz la robe amidonnée,

Battoyt le sang tout retourné

Carême cachoit ung doulx esmoy,

C’est le frisson de Mardy-Gras.

 

L’amidon représente un effort considérable pour donner au tissu des convictions solides. Le sang travaille en dessous. Toute la scène tient dans cette coexistence : un vêtement a obtenu la forme souhaitée ; l’être qui le porte n’a pas signé le même engagement.

 

L’« esmoy » désigne un trouble que la douceur et l’agitation du sang orientent vers le désir. Le vainqueur reste exposé à ce qu’il croyait avoir fait taire. La dernière strophe encourage cette lecture sans préciser son objet : attrait de la fête, jalousie de la liberté d’autrui ou attirance pour Mardi gras lui-même. L’équivoque gagne à rester ouverte.

 

Une lecture homoérotique de la rivalité devient envisageable ; une envie plus diffuse de participer à la fête l’est également.

 

Une autre hypothèse consisterait à chercher son plaisir jusque dans l’exercice de l’interdit. La formule « il jouit d’interdire » donnerait à cette lecture sa pointe polémique. L’émoi final n’explique cependant pas toute la violence antérieure. Il suffit à fissurer la séparation que Carême prétendait maintenir entre sa vertu et les plaisirs d’autrui.

 

L’allégorie, arrivée à ce point, se met à ressembler à quelqu’un. Karen reparaît alors au bord de mon raisonnement. Que lui arriverait-il si le responsable, enfin venu, lui demandait ce qu’elle souhaite au lieu de lui donner raison ? Que reste-t-il d’une plainte lorsque quelqu’un en écoute le manque ? Et que deviendrait Carême si Carnaval, plutôt que de le pendre par l’orgueil, lui tendait la main ?

 

Les coups qu’il réclamait restent au dossier. Le poème a pourtant déposé un désir dans la bouche qui les exigeait. Il nous laisse avec cette gêne. L’ordre avait un visage ; il possède maintenant un dedans.

 

Je repensai au coffre de ma grand-tante. Pourquoi avait-elle conservé cette pièce ? Pour soustraire le poème à des regards moins fermes que le sien ? Pour garder sous clef ce qu’elle aurait condamné en public ? L’avait-elle seulement relu, un soir, lorsque la maison avait fini de lui obéir ?

 

Conclusion — Une farce politique dont le désir dérange la morale

 

La Geste de Carême-prenant met en scène un contrôle des corps, sa contestation collective, puis son rétablissement à la faveur de la fatigue. Ses équivoques grivoises et son conflit autour de la « transicion » soutiennent une lecture politique. Elle est un pamphlet queer, une critique du patriarcat, un miroir tendu aux figures modernes de l’autorité morale. Elle rit, mord, et s’exhibe dans une langue bâtarde — entre la farce et la philosophie, entre le grotesque et le sacré.

 

À l’instar de La Société du spectacle de Debord ou de King Kong Théorie de Virginie Despentes, ce texte dit l’impasse de nos injonctions : jouir sans détruire, interdire sans désirer, régner sans bander. [9]

 

Le calendrier annonce déjà le retour de Carnaval ; la dernière strophe lui découvre un refuge sous la robe de son adversaire. Carême peut éteindre les flambeaux. Son propre sang lui réserve une lumière plus embarrassante.

 

Il reste cependant une difficulté de méthode. Depuis plusieurs pages, je surprends mon propre plaisir à décrire celui du censeur. Je l’ai suivi dans les rues, dans son cachot, jusque sous sa robe. J’ai réclamé de ses mots des aveux qu’il n’avait pas expressément consenti à me faire. Toute une maîtrise s’est édifiée sur la nécessité de le prendre en faute.

 

Qui donc, à présent, tient le doigt tendu ?

 

N.D.C. : Il me semble intéressant de mentionner, à cet endroit précis, une note quasiment illisible crayonnée dans la marge. Celle-ci spécifiait « J’ai soin de me compter parmi les suspects ».

 

IV. La politique de l’insurrection

 

L’étude littéraire touche ici ses limites. Le poème aurait dû tenir tranquille ses quatre-vingt-seize vers dans un carcan d’acier. Le hasard de sa découverte, à travers moi, lui avait fourni des titres, une bibliographie et plusieurs organes. Il gagnait pourtant mes phrases avec une impatience que je reconnaissais de moins en moins comme la mienne.

 

Il imposait son évidence — ou plutôt, il la hurlait : ce poème n’est pas à lire, il est à vivre. Il ne s’analyse pas, il contamine.

 

Carême n’est pas une figure du passé. Il a changé de robe, voilà tout. Il est dans nos gouvernements qui brandissent les mots « ordre », « bon sens », « valeurs ». Il est dans chaque chroniqueur croulant sous ses propres aigreurs qui crache sur les drag queens, les personnes trans, les corps non normés, les désirs déviants, les existences indisciplinées. Il est dans les appels à la décence, dans les lois sur les vêtements, dans les grincements de dents chaque fois que quelqu’un ose dire je suis autre.

 

Il est dans les plateaux de CNews, derrière les sourcils broussailleux d’un Zemmour, les postillons agacés d’un Finkielkraut, les rides rances d’un Bolloré. Il est dans la chair glacée des lois migratoires, dans la bouche des faux religieux et dans le frisson moite de ceux qui rêvent d’un monde « propre », « blanc », « binaire », « cis », « mort ».

 

N.D.C. : Une note de marge précisait « Ils bandent de réprimer ! »

 

Il fallait maintenant les donner à voir. Depuis trop longtemps, les mêmes distribuaient les cartes des corps que l’on peut montrer et de ceux que l’on doit couvrir. Qu’ils apprissent à leur tour ce que produit une assemblée lorsqu’elle s’accorde sur quelqu’un.

 

N.D.C. : Une nouvelle note de marge triplement soulignée inscrivait « Nous les pendrons par l’orgueil. »

 

Le poème avait pris toutes les précautions nécessaires : « Non par le col, faut pas songer ! » Nous préserverions leurs personnes bien sûr. Nous laisserions leurs prétentions assez longtemps sous les regards pour qu’elles perdissent l’habitude de commander.

 

Et pourtant — oui pourtant ! — Carnaval s’élève. Chaque pride, chaque corps nu, chaque chanson punk, chaque happening qui fait crier les matins-papiers et suer les députés coincés, chaque voix trop aiguë, chaque queer trop queer, chaque enfant trop libre : c’est un retour de bâton dans la face amidonnée de Carême.

 

N.D.C. : La marge continuait à se remplir de notes. « Au-dessous des noms connus, j’en ajouterai d’autres. La femme qui m’avait demandé de baisser la musique de mon casque dans le train. Le voisin qui me regardait rentrer chaque soir à travers ses rideaux. Celui qui m’envoie des listes de corrections à mon mémoire. »

 

Le poème rit. Il rote. Il danse. Il pète dans les amphithéâtres de la pensée domestiquée.

 

Et moi, étudiant, historien en devenir, linguiste en cravate, je m’y perds. Je l’avais déployé sur ma table comme une pièce à examiner.

 

Mon glossaire éclate. Je n’ai plus de notes de bas de page, j’ai des paillettes dans la bouche.

 

Il est très tard. Mon café a pris un goût de cuillère. Je veux qu’on réhabilite la cuite existentielle. J’exige que le savoir titube en jupette, en cuir, en fluo. Je veux écrire dans la marge avec du foutre et du feu. Je veux une sororité de baladins, une armée de ribauds poètes, de putains prophètes, de fées cramées, de sirènes trash, de saints sodomites.

 

Carême tombera, tombera encore. Et nous danserons sur sa tombe — mais au fond de son cilice… il bandera encore.

 

Je demande qu’on me laisse.

 

Note finale du co-auteur

 

Les annotations ont été replacées auprès des passages auxquels elles se rapportent. J’ai rassemblé les références qui suivent et harmonisé la présentation de l’ensemble, en conservant les incertitudes du texte.

 

M. Lefitte n’a pas donné suite à ma dernière demande de précisions. Je considère donc l’établissement de cette édition comme terminé.

 

Les propos de M. Lefitte n’engagent ni l’Université, ni le co-auteur du mémoire.

 

Les feuillets originaux sont conservés dans mon bureau. Leur consultation se fait sur rendez-vous.

 

S.-P. Willowed

 

Repères bibliographiques

 

[1] Bibliothèque nationale de France, notice d’autorité « Villon, François (1431?-1463?) ».

[2] Arlima, notice « La bataille de Caresme et de Charnage » : datation, forme et témoins manuscrits.

[3] Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « carême-prenant » ; François Rabelais, Le Quart Livre, chapitre XXIX.

[4] Larousse, « burette, burettes » : récipients liturgiques et sens populaire moderne.

[5] Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, traduction d’Andrée Robel, Gallimard, édition « Tel », 1982.

[6] Judith Butler, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, 1990 ; Undoing Gender, Routledge, 2004. Références mobilisées comme cadres de lecture contemporains.

[7] Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La Volonté de savoir, Gallimard, 1976, notamment les analyses de l’hypothèse répressive et de l’incitation aux discours.

[8] Louis de Jaucourt, article « Saturnales », Encyclopédie, tome XIV, p. 693-694.

[9] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967. Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset, 2006.

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire