En ce mois de février la température a att eint des sommets perturbant notre biotope naturel. Où sont les hivers d’antan aux neiges somptueuses ? Marco Polo, un fringuant chercheur retraité, a découvert un havre de verdure aux portes de la ville. Enthousiaste, il rêve de se consacrer à la perm
Reprendre la lecture

la colline aux topinambours

 

En ce mois de février la température a atteint des sommets perturbant notre biotope naturel. Où sont les hivers d’antan aux neiges somptueuses ?

 

Marco Polo, un fringuant chercheur retraité, a découvert un havre de verdure aux portes de la ville. Enthousiaste, il rêve de se consacrer à la permaculture partageant avec quelques amis sa passion pour la culture des sols, après celles de l’esprit qu’il a transmise aux générations futures. Dans ce jardin d’Éden un petit chalet avait été bâti au siècle passé. Les anciens propriétaires, l’âge venu, l’avait laissé en friche. Territoire reconquis par les animaux sauvages : chevreuils, renards, blaireaux, ils avaient élu domicile sur ces terres hospitalières, creusant leur tanière dans les pentes abruptes.

Marco Polo a défriché, aménagé, planté. Aujourd’hui, les lieux ont retrouvé un visage accueillant. Le jardin d’hiver en sommeil conserve quelques trésors enfouis : les topinambours à volonté. Durant de nombreuses années les blaireaux ont dévoré ces délicieuses racines dont ils sont de friands gourmets.

A tous les amis, visiteurs de passage, Marco Polo propose ses richesses tout en discourant sur l’actualité, l’état du monde. De fil en aiguille, il élargit le don à un site d’échanges : « voisins.com » .

Morgane, jeune femme de 25 ans, privilégiant le bio, spécialiste du « couchsurfing » découvre cette proposition. Elle s’enflamme pour ces légumes oubliés, qu’elle s’imagine cuisiner avec ses visiteurs d’Athènes à San Francisco. Cet artichaut de Jérusalem ouvre un bel espace de parole. L’un évoque sa mère et les souvenirs de la dernière guerre, l’autre propose des recettes innovantes. Un dernier arrivant a lu un article sur ces tubercules cultivés par les Amérindiens. Ils sont associés à une tribu du Brésil : les Topinamboux. Réhabilité par les chefs cuisiniers, ils offrent une saveur voyageuse qu’il est curieux d’expérimenter.

Juliette, une adepte des réseaux de partage, vient suite à l’annonce, gourmande fervente de ces tubercules délaissés. Elle s’immobilise, en extase, devant ce trésor enfoui dans les profondeurs terrestres. Marco Polo lui cueillera un bouquet de romarin odorant pour accompagner ses agapes. Elle évoquera ses soucis quotidiens, ses rêves d’un ailleurs meilleur.

La vie suspendue, est mise entre parenthèses dans cet échange universel et tisse des liens invisibles pour le plaisir des mots et des sens.

Est-ce une force pour demain face au chaos du monde, une alternative ?

 

Un réseau s’est tissé autour de ce tubercule autrefois honni, qui reprend valeur au fil des échanges. Chacun écrit sa propre recette qui alimente un blog accessible à tous les adhérents.

Morgane, suite à la visite de son dernier passager débarquant d’Ottawa raconte qu’au Canada, on nomme le topinambour truffe ou soleil vivace. Juliette enthousiaste, échange avec sa voisine Reine, qui lui livre à son tour sa composition du jour : en chips rôties à point. Cette dernière partage son savoir faire avec son infirmière préférée, Eulalie, mamie active qui les cuisine au four avec lardons grillés, gruyère râpé et crème à volonté.

A travers ces discussions , Juliette recherche une évasion, une échappée belle. Elle conte son quotidien entre un mari absent, grand voyageur et un fils handicapé pour lequel elle a interrompu sa carrière professionnelle.

 

Un soir de pleine lune, elle décide de sortir, laissant en plan ses proches, sous prétexte de prendre l’air. Le silence de la nuit l’enveloppe d’une quiétude infinie. En petites foulées, elle quitte l’agitation de la ville, ses bars de noctambules avinés, et grimpe au sommet de la butte aux topinambours. Elle semble attendre un signe, un message secret. Là, un cri perçant trouble le calme. Prise au dépourvu, elle sursaute  : n’est-ce pas son nom murmuré par la légère brise « Juju… » à l’infini comme dans un sifflement.

Elle revoit l’enfant qu’elle était autrefois, boute en train, la première pour l’aventure avec ses amis d’alors. Ce temps -là est si loin.

Elle reste là comme anesthésiée, plongée dans des abîmes insondables. Ses yeux s’habituent à l’obscurité et elle perçoit des formes sombres qui se déplacent en groupe, comme une procession. Sidérée, elle suit l’office comme une cérémonie religieuse en son honneur.

Bien sûr elle ignore le blaireau rusé qui tambourine sur son ventre les nuits de pleine lune et se déguise en vieux moine pour abuser les naïfs promeneurs égarés. Là, ils sont venus en confrérie, ils font équipe pour savourer le fruit défendu. Marco Polo dort paisiblement dans sa chaumière aux volets clos.

 

Que deviendra Juliette au terme de ce long périple ? Restera-t-elle prisonnière du sortilège ?

 

 

Une enquête est lancée, voisins, voisines sont interrogées, et les plus proches, dont Reine, évoquent la nouvelle passion de Juliette.

Certains citent le nom de Marco Polo, cet étrange personnage, souriant et bienveillant, musicien à ses heures, est-ce un nouvel adepte de l’entraide ?

 

Bercée par les bruissements de la nuit, en état second, Juliette s’est endormie à même la terre ferme.

Dans la rue basse Arthur, appelle sa maman pour l’histoire du soir : «  Petit ours brun a peur du noir. » Le père, Romain, est plongé dans ses statistiques en vue d’un travail urgent pour le lendemain matin. Dérangé par les cris de l’enfant, il émerge de son écran  : «  Tais-toi et dors, tu verras maman plus tard. » Aucune inquiétude ne l’effleure malgré l’heure tardive. Il a l’habitude de prolonger ses soirées jusqu’à une heure avancée, indifférent à son environnement.

 

Sur la colline une musique mélancolique envoûte les ténèbres et se mêle aux cris de la chouette effraie.

 

Juliette frémit, elle a froid, un goût amer dans la bouche. Où est-elle, seule sous la voûte céleste ? Elle erre, sous la lune, entre la porte du ciel et celle de l’enfer. Elle rejoint en rêve ses nombreuses compagnes, recettes en poche, les papilles en éveil : une délicieuse saveur de topinambours aux lèvres.

Est-elle la reine de la nuit entre la nébuleuse d’Orion et Sirius, elle veille sur ces milliers d’étoiles comme autant d’enfants abandonnés ?

Là-bas dans la vallée le jour se lève. Chacun se prépare pour ses activités quotidiennes. Arthur appelle sa maman, et Romain réalise son absence, elle la fidèle épouse, toujours là pour prendre soin de son enfant.

Il songe à interpeller ses voisines partageant le même site d’échanges, dont il ignore tout, ou la police pour alerter sur une disparition inquiétante.

 

 

 

Les jours, les semaines défilent, la végétation devient dense : c’est le printemps et Juliette reste introuvable. Le monde d’en bas, fébrile, connaît une agitation croissante. Mais il reste des zones de silence, paisibles, où certains viennent se réfugier les jours de vague à l’âme.

Marco Polo est là, fidèle, pour accueillir l’étranger. Ainsi deux jeunes étudiants sur la route de Prague feront halte une nuit. Ils deviseront à l’infini de poésie, de Baudelaire à Kundera. Leur ouvrage préféré n’est-il pas le livre du « rire et de l’oubli » ! Ils vont goûter les produits du terroir, les derniers vestiges de topinambours. Ils en prélèveront quelques échantillons.

 

Il semble que Juliette ait intégré une niche écologique, une fragile cabane de branchages, proche de ses amis, les blaireaux. Elle s’est retirée en ermite pour un temps de réflexion. Elle se nourrit de racines, de bulbes de topinambours, de feuilles d’épinards , d’ail des ours et de pimprenelle. De temps à autre elle participe aux séminaires animés par Marco Polo. Elle découvre un plaisir nouveau. Celui-ci poursuit ses activités universitaires, le goût de l’échange : son corps souffrant s’apaise dans cette agora de pensée. Ses pratiques écologiques prolongent sa recherche : le topinambour n’est-il pas une parenthèse amusante, un jeu d’enfant ?

 

Arthur a cherché sa maman, en vain, avec Romain, son papa, puis avec ses petits copains d’école qui sont devenus ses amis, en voyant sa détresse. Petit Ours Brun, son doudou préféré, l’accompagne toujours et partout, et un jour il l’oublie sur le bord du chemin, en pleine forêt. Juliette a hiberné ; elle ne sort qu’à la nuit tombée. Un soir lumineux, elle s’éveille, ensevelie sous une épaisse couche de neige. Éberluée, elle marche quelques pas dans cette beauté immatérielle : a-t-elle rejoint la voûte céleste, le paradis ? Mais une tache sombre sur le sol gelé l’interpelle. Elle se rapproche de l’objet et découvre, médusée, le doudou d’Arthur : son petit ours brun ! Des larmes de joie l’envahissent : une émotion démesurée la ramène au monde réel.

 

Mais dans ce Jardin d’Éden, au pays d’Adam et Ève, certains fruits ont un goût acide : n’y-a-il point péril en la demeure ? Marco Polo, le sage de la colline, celui qui plante de nouvelles graines, qui impulse des vocations, ne transmet-il pas le fruit d’une étrange révolte chez ses jeunes êtres en pleine éclosion ?

 

 

 

La rose des vents

 

 

 

 

Les volets sont clos sur la colline, la maison semble abandonnée depuis quelques jours. Que deviennent les habitants de ce lieu où affluaient de nombreux visiteurs ? Marco Polo s’est évaporé, lui qui déambulait de Yokohama à Glasgow, de Lisbonne à Belgrade. Et qui, à son retour, heureux qui comme Ulysse après ses longs voyages, organisait des rencontres ouvertes à la diversité des échanges.

 

Dans la brise légère du soir le son d’une flûte de Pan, comme un souffle céleste, habite la nuit d’une douce mélodie. Est-ce la voix des anges ? Juliette, immobile, écoute le roseau : il lui dit tant de choses. Sensible au monde environnant elle interroge : «  que me dis-tu Dodone du haut de ton grand chêne ? » Elle revient de son long périple intérieur, fortifiée, avant de retourner dans la plaine, de retrouver les siens. Jamais pour elle rien ne sera comme avant. Elle a découvert un monde nouveau, une pépinière d’idées.

 

Marco Polo, l’invisible, a sombré de Charybde en Scylla, dans des océans sans fond. De « monts en mythes » habité par le désir d’ailleurs, une soif de découvertes, il a tracé de multiples voies, au-delà de ses pas. Un jour, on entre dans un étrange pays, malgré soi. Où est Shéhérazade qui chaque nuit lui narrait une nouvelle histoire ? Face à l’imminence de la catastrophe climatique a-t-il présumé de ses forces vitales ? On le devine dans ce mince filet de voix qui accompagne la douce complainte de bambou.

Le jardin des délices initié par Marco Polo, le paysagiste en chef, a repris son aspect sauvage. Délaissé par son créateur, les herbes folles, les coquelicots ont envahi toute la butte. Adam a rejoint Eve sur la route du temps ; ils ont laissé derrière eux le jardin d’Éden, avides de connaissances. Rose blanche, rose noire, rose d’amour, elles ont conquis l’espace au même titre de noblesse que les topinambours.

 

Marco Polo est entré dans ce temps de voyage immobile, épuisé, il laisse défiler les images. Chacun se presse sur la colline pour échanger avec lui, quelques instants encore. N’a-t-il pas enrichi le domaine de la science, semé des graines d’espoir aux quatre vents ?

La vraie richesse réside dans cette curiosité permanente, cet éveil au monde en devenir, le goût de la dialectique, les liens entre les êtres, entre passé, présent et avenir.

 

Une calligraphie d’une de ses anciennes étudiantes chinoises, Jingbo, habite les lieux : « la fleur de prunier, malgré la pluie et la neige reste élégante. Ce n’est pas pour se faire valoir, mais pour tenir sa mission : annoncer le printemps. Elle symbolise les professeurs qui, malgré la difficulté, continuent de se consacrer aux étudiants pour les accompagner sur le chemin de demain. »

 

 

 

Épilogue

« Écoute mon ami, écoute dans le vent », le messager du soir, un zéphyr, si doux à mon oreille. Il me parle d’un  jardin merveilleux, au parfum de rose et de jasmin. A chacun de nos pas, tu seras là, et la chrysalide deviendra papillon.

 

Ouvre la porte vers l’inconnu, de découverte en découverte…

 

 

 

 

 

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire