Créé le: 15.08.2026
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La collectionneuse
La culture est ce qu’il reste quand on a tout oublié, on dit ça.
Et la culture des plantes est ce qu’il reste quand on n’a rien oublié.
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Un dernier regard en arrière et Jacques sort du Palmarium, léger et apaisé malgré la chaleur de cette fin d’août qui plombe la capitale. Il arrivait à l’entrée du Jardin Botanique chaque jeudi à midi, très précisément. Depuis, disons, quelques mois : la régularité du passage vaut parfois plus que le souvenir de la première fois. Au moins pour les jardinières et les jardiniers qui, tous, le connaissaient et ne manquaient jamais une salutation discrète et courtoise, perceptible seulement de ceux qui se respectent et n’ont pas besoin de le montrer.
Toujours le même chemin, assez direct vers ce qui lui paraissait ressembler de loin à une précieuse boîte à bonbons qui grossissait, grossissait comme il s’en approchait. Et qui finit par vous englober, vous revêtir et vous ensorceler. Un extrait de jungle et d’humidité, isolé du monde par une simple peau de verre. Ces verres « cathédrale », joliment nommés, et qui laissent aussi joliment deviner plutôt que voir ce qui se joue à l’intérieur. En toute intimité.
Jacques prenait souvent tout son temps pour repartir, comme on le fait après un rendez-vous réussi. Et spécialement cette fois-ci. Il longeait les pelouses tirées au cordeau, admiratif. Il s’arrêtait sous l’ombre salvatrice d’arbres extraordinaires, soigneusement étiquetés, certes, mais avec des noms impossibles à retenir. Il s’efforçait de ne pas lire ces marques humaines, ces mots impénétrables et plus rugueux même que les écorces. Son chemin vers la sortie le menait de géant en géant, et il leur avait tous trouvé un petit nom. Le bossu, le magistrat, la grand-mère, le puant, les deux sœurs… De botanique, de noms latins il ne voulait plus. Les derniers massifs, ceux-là même qu’il ne regardait pas à son arrivée, lui plaisaient beaucoup maintenant. « Ils doivent arroser souvent, plusieurs fois par jour peut-être ? » se demanda-t-il. Il aimerait poser la question au jardinier qu’il croise, en salopette et grandes bottes malgré les 35 degrés de ce début d’après-midi. Mais il n’ose pas. Il ne veut pas les déranger. Ils ont été tellement gentils déjà… Les Hedychiums vont bien, et c’est tout ce qu’il avait besoin de savoir, et donc de voir.
Dans le Palmarium, la plus grande des serres, leurs feuilles brillantes et fortes disent leur vitalité. Les fleurs charnues, généreuses et odorantes l’avaient accueilli comme si elles l’attendaient. Les pétales blancs et lumineux, d’Hedychium chrysoleucum, au milieu desquels la grande étamine jaune safran semblait jaillir, lui ont rappelé les contreforts du Tibet. « Origine nature », le vrai chrysoleucum, pas celui des jardineries ! Jacques avait suivi vaguement les débats entre spécialistes qui voulaient lui faire changer de nom. Drôle d’idée, totalement vaine pour lui. Il passait en revue les spécimens et les souvenirs. coccineum avait fleuri mais ne restait qu’un vestige tout sec de l’épi qui avait été parfait, cylindrique, aux éperons rouges et provoquants. Jacques voyait déjà qu’il n’y aurait pas de précieuses capsules, de futures graines mais les jardiniers avaient la consigne de laisser les fleurs fanées, au cas où… Hedychium villosum, une vraie rareté, préparait sa floraison. Semaine prochaine, peut-être ? Jacques connaissait déjà ses fleurs petites et ébouriffées, les étamines saillantes et oranges. Jacques et Alix l’avaient ramené de Shillong dans le Meghalaya, vers 1600 mètres d’altitude. Jacques et Alix l’avaient soigné, et compris, probablement. Jacques et Alix avaient vu monter la hampe florale dans leur petite serre, et vécu de concert l’émotion de l’épanouissement. Peut-on être plus précis que les carnets de terrain d’Alix, ses notes courtes, ses dessins meilleurs que des photos ? « Calé sur la fourche d’un Parakmeria yunnanensis couvert de mousses non identifiées – à 2 mètres de hauteur ». Les jardiniers, dans la serre, on fait leur possible et ont installé la plante en hauteur. Pas le bon arbre, mais qu’importe… C’est toute une collection qui est entrée ici, par la grande porte. C’est toute une vie de passion qui tenait dans cet espace clos et humide, entre tant de plantes qui représentaient aussi, peut-être, d’autres passions, d’autres vies, d’autres morceaux d’Asie venus jusqu’ici.
Au pied de la grande serre, mais dehors, des massifs étroits accueillaient aussi une végétation luxuriante, exotique et tropicale. Mais dehors. Des Hedychiums, encore ! Mais dehors…Les jardiniers avaient bien expliqué à Jacques les raisons de cette culture en plein air, évoqué la rusticité, ceci, cela… Jacques n’avait pas l’ombre d’un instant argumenté, plaidé, motivé pour une culture en serre plutôt qu’ici. C’est le Jardin Botanique qui décidait maintenant. Et quels résultats ! Les ‘Tara’, les ‘Corelli’ arboraient leurs inflorescences ondulantes comme les voiles de soie d’une robe de gala. Beaucoup de floraisons, une grande abondance qui détonnait un peu dans un jardin peu fleuri à cette saison. Les Hedychiums faisaient leur show, et Jacques avait admis en lui-même qu’ils étaient mieux dehors que confinés, comme s’ils avaient oublié leurs origines asiatiques, ou que lui-même avait douté qu’il faisait souvent froid aussi en Asie.
Jacques adorait secrètement les Hedychiums de culture… Alix lui avait rappelé voilà longtemps qu’il s’agissait d’hybrides créés dans le secret des laboratoires horticoles d’Angleterre… Pas des espèces, pas des « botaniques », donc, pas des beautés sauvages qu’elle aurait pu découvrir dans les montagnes humides du Manipur en Birmanie, dans le Yunnan en Chine, ou les mythiques Khasi Hills en Inde, son paradis des Hedychiums… La création horticole, la créature plutôt, était pour elle un mariage « contre nature » quand Jacques voyait une beauté qui n’avait pas besoin d’explication. Les plus beaux, et puis voilà. On dit bien que tous les goûts sont dans la Nature après tout ! Jacques pensait un peu malgré lui, devant l’abondance des Hedychiums… « Je me laisse guider par mes sens, par la beauté, c’est bien pour ça qu’Alix… ». Il pensait à elle encore, et encore, et encore mais le balancement des fleurs lui donnait le cœur léger comme son pas était devenu lourd et son dos vouté comme une serre, penché comme un jardinier sur ses semis, et qui lui rappelait le poids des ans.
Alix, elle, choyait ses Hedychiums dans la petite serre adossée de leur pavillon. Elle s’en occupait plus que d’elle-même. Plus que de Jacques lui-même, lui disait-il pour la taquiner. Il ne pouvait pas s’en priver, et se plaisait à parler des « Zinzibéracées » parce qu’il trouvait le mot plus joli que « Zingibéracées ». Il soulignait la puissance entêtante des parfums des Hedychiums mais Jacques pensait que l’attachement d’Alix était proportionnel à la difficulté qu’elle avait eu à les dénicher dans leur milieu naturel, les semaines de marche en montagne, les frontières humaines, les livres dont le savoir s’effaçait devant sa connaissance du terrain et sa compréhension des plantes. Jacques n’était pas botaniste. Jacques n’était pas spécialiste. Jacques était sensible et Jacques entretenait ces plantes comme il pouvait. Jamais il ne jalousait les Hedychiums : il les aimait avec tendresse comme il aimait Alix avec passion.
Il est vrai qu’avoir épousé une botaniste, doyenne de la faculté de Sciences, le destinait à la partager avec des confrères du bout du monde et qui parlaient pourtant la même langue qu’elle : le latin. Et attendre son retour d’expéditions… Sauf quand il l’accompagnait. Et ils en avaient fait, de beaux voyages botaniques. Au retour de chaque aventure, ils installaient avec d’infinies précautions les nouveaux spécimens d’Hedychium, des éclats de racines aux odeurs incroyables et qui ressemblaient souvent à des morceaux de gingembre. Alix parlait de rhizomes, Jacques de racines. Pas de quoi se fâcher, rien qui empêche de se comprendre… Dans leur salon devenu laboratoire, les timides rhizomes risquaient parfois à ouvrir un œil. Pour voir, probablement, cet environnement déplaisant, tellement différent de l’humus asiatique originel, moelleux et fertile. Une pousse conique, rosée ici, toute pâle là, finissait par pointer. Tout se jouait alors assez vite. Les premières gaines des feuilles s’allongeaient et s’imbriquaient les unes dans les autres. Une mécanique précise, une rigidité sans défaut se déployait comme le rhizome s’asséchait, se vidait de ses substances pour nourrir cette vie qui recommençait. Racines, feuilles, le tout finissait par s’équilibrer si tout se passait bien, et le rhizome regonflait comme pour marquer son approbation. C’était le talent de Jacques et Alix : faire redémarrer des plantes du bout du monde dans des terrines de charcuterie, des bols récupérés ici ou là, des pots dépareillés, tout un matériel hétéroclite et finalement parfait pour ça. La plantule devenue plante migrait ensuite dans la véranda, le temps de voir sa réaction. Il y ronflait toujours un petit courant d’air qui, manifestement, contribuait à l’acclimatation. Dans la serre, enfin, parce que c’est là qu’elle serait le mieux, pleine ombre ou plein soleil, le plein d’eau ou de sécheresse : c’était la science d’Alix qui définissait des règles simples et strictes. Sans doute celles qu’on respecte le mieux. La crise du logement avait atteint un tel niveau que beaucoup de plantes n’avaient même jamais connu la serre. Certaines étaient confiées à certains autres spécialistes, d’autres à d’autres, Alix menait le bal des Hedychiums. Et sa serre était un sanctuaire. Pas plus grande qu’une chambre d’étudiant, et optimisée comme une chambre d’étudiant. Dans les alvéoles ménagées dans la serre, soigneusement numérotées et étiquetées, des plantes fascinantes et épanouies comme leur protectrice. Alix, éleveuse de Zingibéracées sauvages…
Février dernier, un jour triste dans un mois terne et court. Une rupture d’anévrisme a foudroyé Alix, qui est tombée dans sa serre comme un arbre abattu en pleine jungle birmane. Entourée de ses plantes comme cet arbre tout juste tombé et qui les protégeait. Jacques n’a rien pu faire. Silence assourdissant, sidération, deuil, obsèques… Sa souffrance n’est pas descriptible. Restaient toutes ces plantes en plus de ses souvenirs. Tous les Hedychiums témoignaient intensément de présence et d’absence. Privés de soins, d’attention et de la science d’Alix, combien de jours, de semaines, de mois pouvaient passer avant que, les uns après les autres, ils ne s’éteignent aussi ?
Jacques avait eu un rendez-vous avec le conservateur du Jardin Botanique. Il connaissait les travaux d’Alix – reconnus internationalement – sur les Hedychiums. Lui-même était naturellement passionné par les plantes. « Pas les plus rares, mais celles qui racontent le plus d’histoires » avait-il conclu d’un clin d’œil. « Et nous prendrons grand soin des Hedychiums d’Alix », avait-il dit à Jacques, pour finir.
Depuis, tous les jeudis à midi, très précisément, Jacques arrivait à l’entrée du Jardin Botanique.
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