Créé le: 10.10.2026
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La clé du large
Un mot fascinant, une envie d'ailleurs, un sac à dos... et voici Rouen, six ans, qui prend le large. Au bout du sentier côtier, un étrange voyageur et son ânesse lui réservent une rencontre qui pourrait bien venir d'un autre temps
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La clé du large
Voyage … Les lettres étaient désormais tracées, sagement ordonnées. Elle avait réussi. Le mot, étrange et fascinant, avec cet y qui lui avait posé tant de souci, elle l’avait enfin apprivoisé. La lettre rebelle semblait à présent lui faire le V de la victoire, solidement campée sur son pied unique.
Rozenn Caradec, six ans, rit de son succès. Elle eut envie d’en faire part à sa mère qui lisait dans le jardin puis se ravisa.
Elle préféra se livrer à son passe-temps favori : observer les allers et venues des vacanciers fréquentant le camping de Gwelan, situé non loin de la maison. On était en juin, la pleine saison débutait. Camping-cars et caravanes défilaient sous ses yeux mais elle leur préférait les cyclistes ou les marcheurs, le sac à dos lourdement chargé, surmonté par un duvet soigneusement roulé, une gourde leur battant la hanche.
Accoudée à la fenêtre de sa chambre, elle vit arriver un couple de Canadiens en tandem, quatre sacoches rebondies accrochées à l’avant et à l’arrière, avec à la traîne une petite remorque bringuebalante. Puis ce fut un couple de Néerlandais ; elle reconnut leur nationalité grâce au petit drapeau cousu sur leurs paquetages. Elle était devenue experte en drapeaux, à force d’en voir défiler une telle variété.
Elle aimait imaginer leur vie. D’où venaient-ils, ces étranges voyageurs ? Qu’est-ce qui les attirait dans le Finistère ? Comment poursuivaient-ils leur route, puisque leur périple les avait conduits là où s’achève la terre ? Elle les comparait volontiers à des oiseaux migrateurs obéissant à un appel, secret et mystérieux. Rozenn avait encore la tête toute bruissante des puissants battements d’aile d’Akka, l’oie, dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson. Sa mère lui en avait lu l’histoire, nourrissant sa fascination pour l’ailleurs et sa curiosité pour l’inconnu.
Elle aurait bien voulu déployer elle aussi de grandes ailes et prendre son envol. Mais elle n’était pas une mouette. Elle n’osait pas trop se confier à sa mère. Elle pouvait bien sûr tout lui dire. Mais que penserait-elle de son oisillon quittant prématurément le nid ? Elle s’en ouvrit à son ours en peluche, Bruno, qui la regarda avec sa bienveillance coutumière. Rozenn y lut comme un encouragement — le même qui avait accueilli sa victoire orthographique.
Un crissement de pneus dans l’allée gravillonnée la fit à nouveau se pencher par la fenêtre. Des vélos ! Une famille venait de franchir l’entrée du camping. La mère en tête suivie du père, une petite fille bien calée derrière lui. Leur barda était réparti entre les deux bicyclettes. Pas de nationalité apparente : des Français ? Peut-être même des Bretons venus de l’intérieur des terres. La fillette semblait avoir son âge.
Rozenn se sentit brusquement soulevée par une vague aussi exaltante que le vol d’Akka. Mue par une soudaine impulsion, elle fouilla son armoire sous l’œil désapprobateur de Bruno. Elle en retira triomphalement un sac à dos, celui-là même qu’elle avait utilisé pour un récent séjour à la montagne.
Elle le remplit à la hâte de quelques vêtements, et descendit à la cuisine y chercher ce qu’elle jugeait indispensable à son départ. Puis elle retourna dans sa chambre :
— Bruno, c’est maintenant ou jamais. Tu viens ?
Ignorant la mine renfrognée de l’ours, elle le saisit dans ses bras et déboula dans le jardin.
— J’m’en vas !
Sa mère leva les yeux de son livre. Voyant sa fille campée devant elle avec cet air résolu qu’elle lui connaissait trop bien, elle réprima sa surprise d’autant plus vive qu’elle remarqua le manche d’une poêle dépassant du sac à dos.
Sur un ton très naturel, elle lui lança :
— Je t’accompagne. Laisse-moi juste deux minutes.
Quelques instants plus tard, mère et fille empruntaient le chemin côtier longeant la falaise. Le ciel était limpide. Elles marchaient d’un bon pas, devisant gaiement, observant les oiseaux de mer ou guettant l’apparition d’un phoque, s’amusant à identifier des formes dans les rochers. De petits voiliers glissaient sur l’océan, voile blanche tendue au vent, sillage d’écume moutonnante dans le bleu des flots.
Elles atteignirent la Pointe de Gwelan vers seize heures.
— Tu n’as pas un peu faim ? demanda Gaëlle
— Moi, ça va mais j’entends le ventre de Bruno faire des gargouillis, répondit Rozenn.
— Eh bien, on va s’arrêter juste à la pointe, il y a de gros rochers où l’on pourra s’asseoir et prendre un petit goûter.
Elles s’avancèrent. Une silhouette se découpait sur l’horizon. Un homme scrutait le large avec une paire de jumelles tout en chantonnant. Gaëlle reconnut le refrain d’une vieille chanson de marin :
« Yo-ho-ho… and a bottle of rum… Hisse et oh ! — et une bouteille de rhum ! »
À ses côtés, un âne broutait paisiblement l’herbe rare.
L’homme, entre deux âges, était grand et mince — maigre même, comme Gaëlle s’en fit la réflexion. Ses vêtements flottaient dans la brise marine. Il avait un long visage aux traits mélancoliques qu’accentuait une moustache tombante. À leur approche, il se tourna vers elles. Son regard était profond, ses yeux brûlaient comme de la braise. Il les salua d’un geste ample en soulevant son chapeau.
— Bonjour.
Elles le saluèrent à leur tour. Gaëlle perçut dans sa voix un léger accent britannique. Anglais ? Écossais ?
Curieuse, Rozenn voulut savoir ce qu’il regardait avec ses jumelles. L’inconnu lui répondit avec gentillesse :
— Je regarde du côté de mon pays natal : l’Ecosse. Je voyage en France. J’ai un peu — il eut un rire étouffé— dévié de mon chemin avec Modestine, mon ânesse. Mais j’ai eu brusquement la nostalgie de l’océan. J’aime contempler l’horizon. Ici se termine l’ancien monde, c’est son point le plus avancé …
— Là où s’achève la terre, l’interrompit Rozenn d’une voix flûtée.
— Oui, mais devant, il y a l’océan, les flots qui vous emmènent au-delà, toujours plus loin. Tout au fond, on devine d’autres pays, d’autres univers…
Il accompagna ses paroles d’un geste ample qui embrassait le large.
— Qu’en penses-tu fillette ?
Rozenn, fascinée, buvait ses paroles.
— Je peux avoir vos jumelles ?
Il les lui tendit
— Regarde bien, à droite, tout là-bas. Tu ne vois rien ?
— Si, si … Rozenn était tout excitée, une île entourée de brume, mystérieuse… Des oiseaux la survolent, comme une nuée blanche.
— Eh bien, je crois que tu as repéré l’île au trésor que je cherche depuis si longtemps.
Et ils se lancèrent tous les deux dans un échange empreint de rêve et de complicité où il était beaucoup question d’aventure et de pirates. Gaëlle les écoutait en souriant, la main doucement posée sur l’encolure de l’âne qui avait cessé de brouter.
Songeuse, elle fit un rapide calcul : un voyageur du temps… Il aurait cent-soixante-seize ans aujourd’hui … si c’est bien lui… Je n’en reviens pas.
Elle l’invita à partager leur goûter. Le bavardage se poursuivit, amical et chaleureux.
Enfin, l’homme se leva.
— Il faut que nous reprenions la route, Modestine et moi. Je suis heureux de vous avoir rencontrées. Wee lassie … au revoir, fillette !
Rozenn lui sauta au cou et l’embrassa. Il lui glissa alors à l’oreille :
— J’ai déjà beaucoup bourlingué et c’était bien, vraiment. Mais je vais te confier un secret, petite rose des vents.
Il se redressa un peu et, avec un clin d’œil à Gaëlle :
— Les plus belles aventures ne sont pas celles qu’on va chercher au loin.
Elles le regardèrent partir, l’âne trottinant derrière lui. À un coude du sentier, il se retourna pour un dernier signe. Elles lui répondirent en agitant leurs mouchoirs gonflés comme des voiles dans le vent. Puis il disparut à leur vue et le ressac couvrit le martèlement des petits sabots de Modestine.
Gaëlle se tourna vers sa fille :
—Nous allons rentrer, qu’en dis-tu ? Et ce soir, je ferai des crêpes dans cette bonne poêle qui me tend son manche !
Elles arrivèrent à la maison juste avant la nuit. Vingt heures sonnaient au clocher, à toute volée, au rythme des battements de cœur de Rozenn qui se remémorait, les yeux brillants, son étrange et merveilleux voyage.
À la fin les cloches se turent et, avec leur chant, le soleil s’endormit.
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