Créé le: 03.07.2026
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La botte à Nick

Amour, Fiction, HumourAventure botanique 2026

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© 2026 a kawaca

Nicolas De Fleurdecire, Nick pour les intimes, est poète et rêve de publier son propre recueil. Hélas, il fait confiance à une maison d'édition fantôme. Pour se consoler, il passe sa journée au Jardin Botanique où de drôles d'aventures vont lui arriver.
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Nicolas De Fleurdecire, Nick pour les intimes, faisait partie de la fine fleur de la société des poètes de sa région. S’il n’était pas un jeune premier, néanmoins, il n’avait pas atteint la fleur de l’âge. Sans être dur de la feuille, il lui arrivait de ne pas vous entendre, perdu dans ses émotions à fleur de peau. Il était encore une belle plante, mais pas une plante verte pour autant, aurait-on dit s’il avait été une femme. De grande taille, il était souple comme un roseau et fort comme un chêne. Il pouvait vous captiver rien que par la profondeur de son regard céruléen, tel le plumage d’un guit-guit, pouvant virer à l’héliotrope en cas de pluie. Une chevelure abondante, aux reflets safranés, ajoutait à sa personnalité un charme assuré. Il était plutôt du genre à jouer les violettes et à cultiver son jardin de pâquerettes. Ses convictions lui enjoignaient de ne pas porter la fleur au fusil. Dans les débats, il évitait toujours d’envoyer ses détracteurs sur les roses. Loin d’être narcissique, il était, ce que l’on dirait, fleur bleue. La bouche en fleur devant tout ce qui pouvait l’émerveiller. Il aimait conter fleurette aux primevères, aux tournesols, aux gypsophiles ou poinsettias, aux fougères, aux mésanges et rouges-gorges, bref à toutes les flores et faunes de la planète. Des jungles tropicales aux forêts boréales, qu’il avait traversées à la recherche d’espèces rares, exotiques ou insolites, telles que la Doryanthe, la Welwitschia mirabilis, les orchidées et autres Dendrobium, l’ylang-ylang de Madagascar et bien davantage, le fascinaient. Chaque aventure botanique lui procurait une indicible sensation et une jouissance peu commune. Seuls les passionnés pouvaient le comprendre, pensait-il. Il s’extasiait toujours devant tant de beautés qui l’abreuvaient de bonheur. Tous les efforts que déployaient les fleurs, avec leurs pistils et étamines en exergue pour s’offrir les faveurs de leurs hôtes, l’impressionnaient. Il appréciait également de cheminer dans de simples vergers répartis dans nos campagnes, en quête d’inspiration. Il lui arrivait parfois de chaparder des fraises dans un potager. En parfait gentleman, il ne partait jamais sans avoir écrit un mot fugace ou une citation sur l’objet de sa rapine. Sans oublier de déposer une petite obole dans une enveloppe, en guise de dédommagement. Lors de ses randonnées, il lui arrivait de s’arrêter devant un hêtre et lui psalmodier des poèmes qu’il déclamerait à celle qui deviendrait son myrte, un bouquet de verveine à la main.

 

Pour l’heure, il devrait attendre. Ses finances étaient au plus bas et il se retrouvait, pourrait-on dire, carrément sur la paille. Il s’était fourragé dans ce qu’il croyait avoir fleuré la bonne affaire. Seulement, il avait fait confiance à une mauvaise graine. La goutte qui avait fait déborder le vase fut lorsqu’il découvrit, un peu tard, le pot aux roses. Il s’était pris un râteau en apprenant que la maison d’édition ″Côté cours, côté Jardin″ à qui il avait confié son manuscrit, avait mangé les pissenlits à la racine. Elle n’avait jamais existé.  De colère, il était devenu rouge comme une pivoine, furieux contre lui-même avant tout. Loin de se lancer des fleurs, il vociférait un langage fleuri que la bienséance me retient d’écrire.  Il en avait même les jambes en coton.

 

Pour remettre ses idées en place, il prit le Leman Express pour se rendre au Jardin Botanique de sa ville. Il voulait visiter, entre autres, la serre tropicale.  Dix minutes plus tard, il se retrouvait devant le grand portail. Il commença par suivre les chemins bien tracés menant aux parterres des fleurs alpines ou officinales, de celles protégées ou en voie d’extinction. Il s’arrêta devant un édelweiss pour prendre en photo, lorsqu’un bourdon vint l’importuner. Il se débattit en tournoyant. On aurait cru le voir effectuer la danse ″folklorique des Fleurs de Bach″. Il s’éloigna pour se réfugier dans la serre tempérée en empruntant le sentier des rhododendrons déjà bien épanouis en ce début de saison. Ils offraient des touffes de couleurs, du carmin au rose de Perse, du topaze au blanc de Céruse. Un vrai feu d’artifice de nuances. Le jasmin embaumait de sa fragrance suave et exquise.
Revenant sur ses pas, il se dirigea en direction de la zone animalière. Il fit une halte pour admirer la danse du paon, dont le panache de sa queue en éventail frétillait à chaque pas. Puis, il observa les flamants roses somnoler sur une patte devant la mare aux canards. Il s’attarda au jardin japonais, dont la glycine, d’un ton pastel, était le refuge idéal pour une nuée d’insectes.

 

D’un bosquet à l’autre, il accéda à la serre dédiée aux caryophyllacées. Puis, il poursuivit jusqu’au jardin d’hiver. Le lieu calme était parfait pour méditer dans cet océan de verdure. Il commençait à avoir mal au pied droit. Quelle idée avait-il eu de chausser des santiags neuves pour cette balade ?  Il aperçut un banc et en profita pour s’y asseoir. Pour soulager sa douleur, il se déchaussa. Par discrétion, il déposa sa botte sous son siège. Il se laissa glisser dans ses rêveries, absorbé par le vol d’un papillon, butinant d’une échinacée à un albizia. Il réfléchissait aux solutions possibles pour soulager sa couronne d’épines.

 

Les heures passèrent sans qu’il ne s’en rende compte. Ne voulant pas prendre racine, il se leva, même si le lieu représentait le terreau fertile à ses réflexions. Il venait de réaliser comment s’enlever l’épine du pied et sauver son projet tombé à l’eau, mais pas encore enterré.

 

Lorsqu’il voulut se rechausser, il ne retrouva plus sa godasse. Il se mit à la chercher en socquettes à travers les allées du jardin. C’est alors qu’il aperçut, près de l’entrée de la serre tropicale, un chaton endormi dans sa botte. Il se demanda comment celle-ci était arrivée là. En s’approchant à pas feutrés, il se prit les pieds dans une racine, heurta la plate-bande et trébucha de tout son long dans le bassin aménagé. Il se releva, complètement trempé, avec une feuille de Taro en guise de coiffe. C’était le bouquet. Quant au chaton, éclaboussé, il déguerpi. Non loin de là, ayant vu la scène, une jeune botaniste se précipita pour lui tendre une main secourable en étouffant un gloussement pour ne pas éclater de rire :
– He ! Cher Monsieur, si vous vouliez nourrir les carpes de l’étang, il fallait vous adresser à la boutique et de préférence le matin. Dit-elle avec tout le sérieux du monde.
– Allez-y, moquez-vous de moi, jetez-moi des fleurs pendant que vous y êtes, rétorqua-t-il pince sans rire.
– Venez, suivez-moi, je vous emmène à la villa Le Chêne, où nous vous trouverons bien de quoi vous changer. Elle lui tendit une main, qu’il refusa.
– Merci, je voulais vérifier l’imperméabilité de mon pantalon, ironisa-t-il, en sortant du bassin. Confus et gêné, tout de même.

Une fois arrivé à la villa, le siège administratif du parc, la jeune femme lui proposa de se dévêtir derrière un paravent improvisé.
– Donnez-moi vos habits, je vais les faire sécher. Vous ne sentez pas la rose, articula-t-elle en se pinçant le nez et réprimant un fou rire.
– J’aimerais vous y voir ! Ne me charriez pas dans les bégonias.
– Susceptible ?
– Non, mais terriblement gêné. Je me présente : Nicolas De Fleurdecire, … d’abeille, plaisanta-t-il. Terriblement mal à l’aise et le feu aux joues, face à la grâce naturelle de la jeune femme. Il ajouta : vous pouvez m’appeler Nick.
– Hanaé Santini, comme la fleur. Répondit-elle. Botaniste en chef et responsable des serres.

 

Alors qu’il restait béat, les bras ballants, elle frappa dans ses mains pour attirer son attention.
– Commencez par vous dévêtir, avant de faner sur place et que l’on vous cueille, complètement déshydraté, lui ordonna-t-elle, taquine.

 

Elle l’aida, ou dirais-je, l’effeuilla d’un regard en coin, comme on détache une à une les pétales de la marguerite.  Après chaque vêtement qu’il lui tendait, elle s’exclamait :
– (La veste) je t’aime, (le pull) un peu, (la chemise) beaucoup, (le pantalon) passionnément, la culotte oups,
– Eh ! Ne poussez pas mémé dans les orties, ne regardez pas.
– Je ne vois rien, j’ai la main sur les yeux, exprimant un pieux mensonge, avant d’écarter ses doigts dès qu’il eut le dos tourné.

 

Puis poursuivant, (la culotte) à la folie, (les chaussettes) pas du tout.

Un fou rire les prit de concert. Un vrai délire aux vues de cette situation rocambolesque, aussi absurde qu’hilarante. Nick en avait oublié ses déboires. Elle lui présenta une tenue de jardinier qu’il endossa sans tarder. Ensuite, elle lui proposa de partager, le temps de sa pause, une tasse de thé à la terrasse du parc et de se reposer sous les lauriers.
Il accepta de bon cœur.
– Ce n’est pas de refus, répondit-il enjoué et émoustillé.

 

Pendant que Nick prenait place, Hanaé partit chercher les boissons.
Ils échangèrent quelques banalités. Ils riaient de tout et de rien. Lorsque Hanaé commença à lui décrire les collections des herbiers, conservées dans les archives, ainsi que l’exposition sur celui de Rousseau à la bibliothèque du parc, Nick resta suspendu aux lèvres de la jeune femme. Mais, petit à petit, comme à son habitude, il écoutait sans entendre, plongé au cœur de ses rêves d’aventures. Il s’imaginait déjà en compagnie d’Hanaé, dans des forêts mystérieuses, à la recherche d’une fleur de lys aux pouvoirs magiques. Naviguant sur l’Orénoque. Canotant entre les méandres de la mangrove vénézuélienne. Combattant moustiques et sangsues. Lorsque soudain, le cri perçant du paon venu exhiber son plumage, le ramena à l’instant présent. Hanaé en profita pour se lever et prendre congé.

 

– N’oubliez pas de nous ramener votre tenue.
– A moins que je ne devienne votre jardinier en herbe, répondit-il espiègle.
– Attention que je ne vous prenne pas aux mots, je risquerai de vous mettre en pot.
– Cela ne serait pas pour me déplaire, qui plus est soigné par des mains expertes, plaisanta-t-il d’un air coquin.
– Elle le regarda médusée. Pour cacher son embarras, elle tourna la tête. Je dois vous laisser et retourner à mon travail. J’ai des bosquets à élaguer. Tâche interrompue inopinément par un gentleman déroutant. Lança-t-elle avec malice.
– Je ne me sens nullement responsable et vous ne m’en voyez pas désolé, tout le plaisir était pour moi, sans quoi je…
– Balivernes, l’interrompit-elle en s’éloignant déjà de la cafétéria, le cœur en émoi.

Ils échangèrent une dernière œillade avant de se souhaiter une belle fin de journée.
– Pourrais-je vous revoir ?

 

Sa question, telle une feuille morte, fut emportée par le vent.

 

Quelques jours plus tard, il lui envoya une gerbe de roses, ainsi qu’un mot sur lequel il avait écrit : « J’ai une jonquille dans la tête ». Le coup de foudre avait été réciproque. Une graine était en train de germer.

 

Deux semaines plus tard, ils se retrouvèrent à Morges pour le festival de la tulipe. Ils arpentèrent les allées de bulbes. Toutes plus chatoyantes les unes que les autres. Ils s’extasiaient devant les arrangements horticoles et poursuivirent leur balade fleurie en direction du lac. Ils décidèrent, à la courte paille, sur quelle terrasse ils se restaureraient dans la soirée. Hanaé lui coupa l’herbe sous les pieds quant à la sélection du menu. Ils s’assirent à la table d‘un restaurant spécialisé dans la cuisine à la fleur de sel.  Cette nuit-là, la lune ne leur jeta pas des fleurs, ni promit une union à l’eau de rose ; néanmoins, elle fut le témoin d’une prochaine moisson.

 

Indubitablement, Nick n’avait pas la main verte ; toutefois, neuf mois plus tard, il prouvait qu’il avait de bonnes semences. Hanaé et Nick annoncèrent à leur entourage que la rose était éclose. Une petite Aster désormais colorait leur union. Son parfum exhalait une senteur boisée, ambrée et orangée qui enivrait ses géniteurs.

 

Neuf autres mois de gestation plus tard, Nick avait engendré son nouveau projet. Le bouquet final put enfin aboutir et s’épanouir à la parution de son recueil de poèmes, intitulé : ″Les Moissons de l’amour″, ou comment cueillir le nectar des cœurs romantiques.

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