Un repas de Noël pour le moins singulier et inattendu...
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Je t’aime, moi non plus

Maman a encore du retard. C’est ainsi à chaque Noël. Elle nous trouvera naturellement une excuse, du style il y avait une voiture garée devant la mienne, ou encore, je ne trouvais plus mes clés avant de quitter l’appartement. Les embouteillages un dimanche de décembre enneigé, ça ne passera pas. Elle aura inventé autre chose, je ne me fais aucun souci.

En attendant, les moutards s’impatientent. Ils aimeraient plonger leurs petites mains dans les bols de cacahuètes, faire des miettes avec les flûtes au beurre, se défier à qui videra le plus rapidement son verre de sirop. Mais on ne peut pas. « Il faut absolument attendre que nous soyons au complet », leur indique Grand-père, comme s’il s’agissait d’une tradition, voire un héritage du passé. Le poids des aïeux pèse déjà suffisamment sur les petits vivants que nous sommes, croyez-moi, ce n’est pas la peine d’en rajouter.

Je prends une mèche de cheveux entre le pouce et l’index, la lisse, puis l’enroule autour de mes doigts, hésite à la coincer dans ma bouche pour pouvoir ensuite la mâchouiller. Non, ça ne se fait pas. « Tu te tiens comme tu veux avec tes copines, mais en famille, tu fais un effort ! », dirait ma mère, qui se fait décidément désirer. Exactement comme quand j’avais quinze ans. Les mêmes mots, le même ton, la même expression d’une certaine répugnance. Pour moi, c’est un signe d’impatience : à peine arrivée que je m’ennuie déjà. Les réunions de famille, quelles qu’elles soient, ne m’ont jamais ravie.

 

 

Je t’aime, moi non plus

Grand-mère sort un jeu de cartes de la commode du salon « pour nous aider à patienter ». Non, tout mais pas ça ! Je vois déjà la scène : d’interminables discussions où personne ne s’écoute, afin de se mettre d’accord sur les règles, qui ne sont jamais les mêmes chez chacun de nous, ou qui varient selon les années, peut-être. Papa prend sa grosse voix pour tenter de mettre un point d’orgue au débat, mais malgré son autorité de paternel, n’y parvient pas. Grand-père ou l’un des gamins renchérit, et on est reparti pour un tour. Heureusement, cette année la partie n’aura pas le temps de voir le jour car on sonne à la porte. « Ah, enfin !, s’exclame Baptiste, le petit dernier. Il va ouvrir, mû par un enthousiasme décuplé par la vision très proche du bol de chips à engloutir.

« Haaaaaa ! » Grand-mère s’évanouit. Baptiste court se réfugier derrière le bougainvillier artificiel. Papa traîne Grand-mère pour l’allonger sur le sofa et tente une réanimation. Je me sens assez dépourvue et comme le courage n’est pas ma plus grande vertu, j’empoigne simplement ma petite nièce et son aîné pour les empêcher de contempler plus longtemps le spectacle. Ma mère, bonne dernière, est bien sur le pas de la porte, mais pas seule comme il était prévu. A sa gauche, se tient un homme, inconnu au bataillon, la cinquantaine, mal rasé, l’œil mauvais, et pointe tout bonnement un pistolet contre la tempe de ma génitrice. Tout comme dans les films, sauf qu’on n’y est pas, à ce que je sache, dans un film.

Mon père, ayant laissé Grand-mère à mes bons soins, prend la parole en premier. Maman n’est peut-être plus sa femme – ils ont divorcé il y a huit ans – mais voir celle qu’il a chéri pendant quinze bonnes années avec un flingue sur la tempe doit quand même lui fait bizarre. « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous lui voulez ? » Le type au flingue ne répond pas. « Répondez ! Qui êtes-vous ? », hurle soudainement mon père. Papa a de la voix quand il veut.

« – Siii vooouus voouuulez…, commence très lentement le mystérieux inconnu, laaa récupérer vivante !, accélère le timbré en haussant la voix.

Oui ?, renchérit mon père qui est d’un naturel plutôt flegmatique.

Vous allez devoir m’accepter à votre table, tout de suite !

Mais pour quelle raison, je peux savoir ? Et pourriez-vous, monsieur, poser cette…arme ? 

Je la pose si je veux !, » crie à nouveau le type. 

Intrigué par tout ce raffut, la concierge, qui partage le palier, entrouvre sa porte. Le type au flingue se retourne d’un coup et lui intime de la fermer (la porte et par extension, sa gueule) et surtout de ne pas alerter la police, sinon… ! Mme Goriot referme la porte, et nous ne saurons jamais si elle a saisi dans la seconde même son combiné, ou pas.

Papa semble décontenancé. Nous le sommes tous, à vrai dire, même Grand-mère qui a repris connaissance et se bouche les oreilles avec son châle remonté sur le visage. Baptiste et Susanna pleurent, alors que Nathan, l’aîné, observe la scène avec beaucoup d’intérêt. Il est prêt à rigoler, comme si on regardait un film au cinéma et que le dénouement était tout proche.

« Bon, est-ce qu’on peut parler calmement ?, reprend papa.

Vous me laissez entrer ?, » demande le type, soudain beaucoup plus calme. Il baisse son bras armé, mais ne lâche pas ma mère d’une semelle, comme si il avait pour mission de la tenir à vue.

Tout le monde est un peu gêné quand l’inconnu s’installe dans un fauteuil et se serre une poignée de cacahuètes, sans rien demander. Après tout, on est là pour fêter Noël. Baptiste n’en revient pas, lui à qui on a formellement interdit de goûter à l’apéritif en premier. Il sèche ses larmes d’un air particulièrement rageur. Maman est pâle, le souffle court. Elle en sait certainement plus que nous, mais son regard vide ne décolle pas du sol.

« Oui, je m’invite !, commence le bizarre type. Après tout, nous sommes bientôt mariés, elle et moi ! » , dit-il en désignant négligemment ma mère du doigt. Papa s’étouffe avec son champagne imaginaire et doit se racler plusieurs fois la gorge avant de pouvoir prononcer un Pardon ? bien appuyé.

« Bah oui, raconte leur, prunelle_1962 ! », dit le gars en rigolant bien fort. Je ne peux pas m’empêcher de pouffer discrètement, c’est quoi ce pseudo à la noix ? Et je veux dire, je n’ai pas bien compris, ma mère a un pseudo ? Ma mère…

Maman ne bronche pas, fixe ses chaussures et passe de la pâleur au rouge écarlate. Elle secoue la tête pour signifier qu’elle ne dira rien. « Ah oui forcément, on fait moins la maline !, reprend le forcené. J’avoue, les présentations ne sont pas très cordiales ! ». Il rigole à nouveau. Je n’en peux plus de ce cirque. En même temps, c’est la première fois qu’il y a de l’ambiance à une fête de famille, mais ce n’est pas vraiment à celle-ci que je me serais attendue !

« Est-ce qu’on peut avoir une explication ? Maman, c’est quoi ces histoires ? Et vous, vous êtes qui, on ne sait toujours pas ! » Mon père a l’air soulagé que quelqu’un prenne le relais. Je ne suis pas sûre d’être vraiment plus efficace, mais je ne peux pas rester là les bras ballants. Grand-mère lève une main en guise de trêve silencieuse tout en maintenant sa protection visuelle et auditive de l’autre. A travers son foulard, elle ordonne d’une voix étouffée aux trois garnements de la suivre. Ils s’enferment ensemble dans la chambre à coucher et mettent la musique à fond. Pendant que le type semble chercher ses mots, je me demande si c’est une idée judicieuse de laisser s’enfermer les plus faibles dans une pièce lors d’une situation qui pourrait bientôt s’apparenter à une prise d’otages.

« Bon, commence le type avec une certaine lassitude qu’on ne lui connaissait pas jusqu’alors. Voilà, j’ai connu ta mère sur ce fameux site de rencontres, comment déjà ? Match.com 

Ne me tutoyez pas, » je l’interromps. Mon père m’adresse un signe de la main qui paraît signifier : écrase-toi, pour une fois. Malgré tout, il me semble qu’un léger sourire s’esquisse sur ses lèvres qu’il tente de maintenir droites : imaginer son ex désespérée au point de traîner sur Match… J’avoue que l’idée me fait sourire intérieurement moi aussi.

« Elle me promettait la lune, le mariage même, j’ai les preuves !, s’exclama-t-il en brandissant son smartphone, prêt à nous faire lire des extraits d’échanges dont aucun de nous n’a vraiment envie de connaître le contenu.

Mais dès que je parlais rencontre, elle fuyait. Prétextait beaucoup de travail, des soucis de famille, continue-t-il en nous dévisageant tous séparément, comme si nous étions véritablement la cause de son échec.

Alors j’ai commencé à enquêter. Il ne m’a pas fallu longtemps pour la trouver. Hier soir, je me suis présenté sur le pas de sa porte, je lui ai dit que j’étais d’accord, pour le mariage. Qu’on apprendrait à se connaître avec le temps. Elle a répondu que j’étais fou et m’a claqué la porte au nez. »

Maman se tortille sur sa chaise. Elle croise ses mains entre les genoux et se raidit, comme pour prendre le moins de place possible. A sa place, j’aurais fais pareil ou serais partie en courant.

« Alors, j’attends le mariage et je viens faire connaissance avec ma belle-famille, reprend-il en riant aux éclats. Au fait, je m’appelle Henri. En vrai. Sur match, c’est cœur_à_prendre…

Mais vous êtes fou !, je me lève et fais des signes avec les mains autour de ma tête, pour montrer qu’un truc ne tourne pas rond chez lui. Sur Internet, on écrit ce qu’on veut, on se marre, c’est sans engagement ! Comment vous avez pu prendre ça au sérieux ?!

Euh on n’est pas de la même génération, toi et moi… Je ne suis pas sûr que tu comprennes.

Ce n’est pas une question de génération ! Et puis, vous n’avez pas le droit d’enquêter pour savoir qui c’est si elle ne veut pas vous rencontrer ! »

Henri fait une drôle de mimique avec son nez, comme si il avait mangé de la moutarde trop forte. D’ailleurs, ses yeux se mettent à couler. « C’est la première fois qu’on me parle de mariage, dit-il en sanglotant. Je n’ai jamais… su comment m’y prendre avec les filles. » Du bourreau tyrannique, il est passé à l’adolescent maladroit. On ne sait plus très bien sur quel ton s’adresser à lui.

« Allons, reprends mon père. Il ne faut pas vous mettre dans cet état. Mais cette affaire me semble effectivement un peu…disproportionnée ? Il semble hésiter sur le terme à employer. « Venez, passons à table, on y verra plus clair l’estomac plein. » Mais quelle idée… et pourquoi pas aller chercher tous les pauvres gars du quartier et leur donner à bouffer, pendant qu’on y est ? Papa a souvent des idées saugrenues, mais il ne reste plus que Grand-père ou moi pour le contredire et aucun de nous ne se lance. Les occupants de la chambre à coucher sont libérés, les enfants en

jaillissent et se précipitent sur le pot de sirop, les cacahuètes et les olives vertes. Après tout, si l’inconnu n’a pas demandé la permission pour se servir, on doit pouvoir en faire de même. Grand-mère nous a rejoint en traînant les pieds et semble ne pas avoir la force d’aller chercher les bruschette et le caviar d’aubergines préparés la veille avec amour. Elle ne prononcera pas un mot de tout le repas, comme pour signifier le refus de cet homme chez elle.

Papa lui susurre à l’oreille : « C’est un pauvre gars, on ne peut pas le laisser seul un jour de Noël ». Grand-mère grogne, puis marmonne quelque chose dans son foulard, que personne n’entendra. « Après le dessert, promis, on s’en débarrasse. », poursuit mon père encore plus doucement. Maintenant qu’il est attablé devant une dinde fumante, des patates au four et un gratin de choux-fleurs dont Grand-mère a le secret, Henri n’a en fait plus grand chose à raconter. Les trois gamins prennent le relais, nous décrivant dans les moindres détails les incroyables sauts en luge qu’ils ont faits la veille dans le jardin. Il y a cela de bien avec les enfants : ils s’adaptent à n’importe quelle situation sans trop s’en faire. Ils paraissent avoir déjà oublié qu’une heure auparavant, l’inconnu qui partage leur repas voulait descendre leur tante.

Je suis moi-même assez abasourdie qu’on laisse ce type armé tranquillement festoyer dans notre salle à manger. Le flingue est heureusement resté sur la table du salon. Curieuse, je prétexte un besoin urgent d’aller aux toilettes. Ma mère m’aurait normalement dit, comme quand j’avais douze ans : « On ne se lève pas en cours de repas, voyons ! », mais elle fixe désespérément son chou-fleur en sauce pour ne pas avoir à affronter nos regards.

Je fais mine de fermer la porte de la salle de bains et en ressors aussitôt. Je dois en avoir le cœur net. En fait j’ignore ce que je vais regarder dans ce flingue car je n’en ai jamais vu en vrai et je ne sais pas comment reconnaître si une arme est chargée ou pas. Au poids, le joujou a tout l’air d’un authentique. Après, je ne vais pas appuyer sur la détente pour examiner ce qui en sort.

Pour plus de prudence, je cache l’arme sur le rayon le plus haut de la bibliothèque, hors d’atteinte des petites mains curieuses. Dans la salle à manger, Grand-mère a sorti, dans un mutisme toujours aussi profond, le pain et le fromage. Il sera bientôt temps de nous séparer de notre invité surprise, qui semble, avec le temps, s’être fait à l’idée que nous étions bien généreux mais qu’il n’épouserait sans doute pas ma mère de sitôt. C’est étonnamment lui qui décide de prendre congé. « Je vous ai déjà suffisamment dérangés, il me semble », dit-il en repliant sa serviette après s’être essuyé la bouche. A la vue de cette action, Grand-mère fait une mine de dégoût.

Le troupeau que nous formons le raccompagne au salon, où il enfile son manteau. Cela nous fait du bien à tous, cette petite pause digestive. Soudain, Henri se braque et je vois ses yeux convulser.

« Où est-il ? », hurle-t-il, comme possédé.

Oups. Je réalise ce qu’il cherche. En bafouillant des mots d’excuses, je monte sur un tabouret pour récupérer l’objet dans sa planque. Il me l’arrache des mains, et comme dans un western, tire un coup en l’air. Le plafond est largement troué. Mon dieu, me dis-je, c’était bien un vrai. De l’étage supérieur, des clameurs nous parviennent. Sur les paliers, on s’interroge avec animation.

Henri quitte l’appartement, sans saluer. Avant de s’engager dans l’escalier, il s’arrête un instant et rote. Puis il descend les quelques marches qui nous séparent du rez-de-chaussée, comme s’il sortait promener le chien, tout juste pas les mains dans les poches. Nous avons à peine le temps de pousser un soupir de soulagement que nous entendons les sirènes arriver. Madame Goriot nous regarde d’un drôle d’air, par sa porte entrebâillée. « Ils vont le coincer, » elle nous dit, avant de refermer.  Oui, Henri est pris au piège. Arme confisquée, menottes passées aux poignets, on le plie en deux pour l’engouffrer dans la voiture aux sirènes hurlantes. Maman sanglote, Papa lui met une main sur l’épaule, Grand-mère soupire, l’air de dire, mon ex-bru est vraiment une demeurée, Grand-père regarde dans le vague, les enfants tentent un château fort de Lego.

Je vais m’en griller une sur le balcon, d’un paquet normalement tenu secret, mais nous vivons aujourd’hui dans un monde de science-fiction, alors je me dis que tout est permis. Maman me rejoint, elle doit avoir besoin de prendre l’air. « Tu fumes, toi maintenant ?! », dit-elle d’un ton outré. Maman ne changera jamais. Je la fixe de mes yeux perçants, car elle a cessé de regarder ses chaussures. « Tu me fais encore une fois la morale, prunelle_1962, je rappelle Henri et vous vous mariez dans sa cellule de prison », je fais en lui crachant ma fumée au visage.

Je suis odieuse mais elle l’a bien cherché. Combien de fois elle m’a mis en garde, vérifié ce que je faisais, jusqu’à dépasser les limites de l’intimité la plus primaire en fouillant dans mon téléphone portable, dans mes e-mails, pour surveiller mes relations ? Combien d’amourettes elle a cassé en intervenant au mauvais moment, combien de pieds dans combien de plats, au nom de mon bien-être et de ma sécurité ? Oui, maman si tu as peur pour moi, j’ai peur pour toi aussi et tu viens de me prouver que je devais parfois. Et je t’aime tellement que je ne pourrais jamais te perdre, ni Grand-père, ni Grand-mère qui râle, ni Papa et ses idées loufoques, ni vous trois petits rejetons qui braillez à me fendre le crâne.

Mais ça, je ne le dirais jamais. J’ai toujours fait la gueule aux repas de famille et ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer.

Commentaires (1)

We

Webstory
14.05.2016

"Je t'aime, moi non plus" a gagné le deuxième prix du concours Webstory 2014. Il fera partie des textes publiés dans le prochain livre Webstory II, parution en 2016.

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