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Page 1 / Titre: Et, maintenant…

J’aurais dû faire marche arrière… Combien de fois dans la vie aurait-on dû faire marche arrière alors que tout nous poussait vers l’avant, vers un avenir coûte que coûte, ne s’attardant qu’à peine sur le présent, sorte de fuite en avant, là où tout nous parait meilleur.

Vite, vite, traversons ce présent qui nous encombre par sa tangible présence, son insidieuse sollicitation, à vouloir que tout soit réglé dans les temps.

Les temps, oui c’est cela, c’est espace limité où l’on ait plus maître de soi, où la chose , les choses doivent être résolues sans un regard vers l’arrière.

Allez de l’avant, toujours de l’avant!

Ne pas savoir se comporter dans la vie comme l’on peut le faire en conduisant une voiture où le rétroviseur est l’objet indispensable pour bien effectuer une marche arrière, son usage nous permet d’agir adéquatement;

Rien de tel pour guider notre vie.

 

Et, maintenant…

Pourquoi ne fait-on pas, dans la vie quotidienne, une pause qui nous interpellerait, nous inciterait à réduire la vitesse, mieux même, stopper pour mieux regarder en arrière.

À différents âges de la vie, j’aurais dû prendre le temps, le temps qui m’aurait permis de faire marche arrière.

Néanmoins actionnons une petite marche arrière et, revenons à ma petite enfance.

Où passionnée de vélo, je l’enfourchais passionnément par tous les temps, grisée.

C’est ainsi, qu’un dimanche matin, jour de fête, la Pentecôte, par une pluie battante, je descendis sur ma petite reine, vers le village avec un parapluie.

Dotée d’une bonne énergie doublée d’inconscience, je roulais à vive allure, ravie de chercher une douceur que seul notre boulanger savait confectionner avec l’excellent beurre, les oeufs frais et la farine fine du lieu, actuellement l’on dirait, les produits du terroir.

Tout en pédalant, je rêvais et salivais déjà en pensant à cette merveilleuse brioche que je dégusterais avec un dessert tout aussi gouleyant, des oeufs en neige caramélisés flottant sur une crème vanillée…

Quant d’un coup, ma rêverie fut stoppée par un choc violent.

Je venais de toucher de plein fouet une dame âgée qui marchait tranquillement sur le bas-côté, se rendant à la messe.

Je tombai violemment entremêlée avec le vélo dont les roues tournaient encore à toute vitesse et dont la chaîne avait sauté de son pédalier.

La dame fut fortement contusionnée néanmoins sans trop de gravité.

Tandis que la petite cycliste écervelée que j’avais été, mon corps s’en souvint longtemps, il en garde encore à ce jour, une cicatrice au creux de mon bras droit.

Mes genoux déchirés par les gravillons me faisaient horriblement souffrir, pourtant je devais recouvrer des forces pour aller au village chercher la merveilleuse brioche qui me faisait rêver.

Telle la madeleine de Proust le réjouissait, je repris courage, dépassant ma douleur, toute imprégnée par le désir d’une douceur promise.

Avec une aide bienvenue, la chaîne fut remise en place ce qui me permit de repartir en vélo,doucement, la témérité m’ayant quitté, l’insouciance aussi.

Au vu de cet accident,rétroactivement, je puis dire maintenant, que j’aurais dû faire marche arrière dans mon comportement.

De l’enfance, je passai à l’adolescence, période de la vie où tout est difficile.

S’apprêter à quitter le doux monde de l’enfance protégé par un environnement parental.

Pour entrer dans le monde inconnu des adultes,qui semble inhospitalier et pressentit comme probablement cruel.

Pourtant, aussitôt baccalauréat en poche, quoique tourmentée par cette métamorphose.

Je partis en vacances au bord de la mer, exactement de la Méditerranée, au Grau du Roi.

Joli nom et joli lieu pour se baigner en profitant d’un superbe paysage.

Juchée sur un rocher, je pouvais gamberger à loisir sous la caresse du soleil.

Soleil ardent dont je calmais ponctuellement la morsure par des baignades.

Je devais y retrouver des amis qui n’arriveraient que le lendemain.

Devant tant de liberté, je ne contrôlais plus le temps, négligeant l’essentiel.

Toute à mon bonheur, béatement, je laissais à mon corps, l’abandon vers une douce somnolence.

J’honorai peu le boire et manger , n’en sentant peu le besoin.

Mon corps blanc, caché pendant tant de mois,en étude, au fond des bibliothèques.

Je l’imaginais tout doré, à la ressemblance de celui de quelques plagistes habituées de ce lieu.

Quand, soudain en fin d’après-midi, je senti un certain étourdissement.

Lorsque je me levai, rassemblant mes petites affaires, cela n’allait pas mieux.

Je me dirigeai rapidement vers la rue qui séparait la plage du village.

À peine l’avais-je traversé, que j’avisai une pharmacie juste à côté.

J’y entrai d’un pas et n’en vis plus rien.

Lorsque je repris conscience, je me trouvais dans l’arrière boutique.

Entourée de deux personnes, plutôt rassurées de me voir ouvrir les yeux.

Celles-ci m’avaient prodigué des soins de première urgence en me plaçant dans un endroit frais.

Puis, ils commencèrent à m’hydrater tout en couvrant mon corps d’une épaisse couche de crème.

C’est alors que le pharmacien s’inquiéta de ma situation au Grau du Roi.

Je ne puis lui dire simplement que j’y était seule et encore sans logis.

À ces mots, sa réaction fut immédiate.

” J’ai un studio vide à deux pas, je vais vous y conduire” dit-il.

Quelques instants plus tard, j’étais installée dans une belle chambre fraîche aux volets clos.

 

Et, maintenant…

C’est ainsi que dans cette pénombre, allongée sur un matelas, nue, le corps recouvert d’une crème réparatrice.

Hydratée, choyée à souhait.

Remise totalement aux bons soins de mes anges gardiens,

Durant une bonne semaine, je restai là.

À l’issue de ce temps, je recouvrai le droit de revoir le soleil.

Et, fière de mon corps qui s’était paré d’une belle couleur dorée, uniforme.

C’est avec bonheur que je rejoignis mes amis.

Néanmoins, au vu du manquement des loisirs que j’aurais dû partager avec eux, je pensai que j’aurais dû faire marche arrière lorsque j’étais sur le rocher.

Et, maintenant…La vie continue vers un âge plus ingrat encore car il sera celui de l’amour. De l’amour de ses vingt ans, âge béni s’il en soit, selon le dicton populaire mais beaucoup plus nuancé dans la réalité. Cette réalité où tout à coup vous ne vous appartenez plus, où tout votre être est en émoi, où tout chavire. Tant votre corps est si ébranlé qu’il semble disloqué, et votre coeur chaviré dont le rythme frise la tachycardie, votre estomac qui semble rétrécit de moitié tant les aliments ont peine à y rentrer, et, des jambes qui se dérobent à chaque pas qui vous conduisent vers l’être aimé comme si la rencontre devait être immortelle. Immortelle car le moment est empreint à la fois d’une joie immense mais aussi d’une crainte démesurée. Crainte que cet être vénéré ne vienne pas, que le lieu ou l’heure ne soient pas ceux qui avaient été convenus. Aucune objectivité dans cet état mental qui vous envahit à cet instant. Toute intelligence semble avoir disparue de votre cerveau pour faire place à un chaos, un tumulte cérébral à vous donner la migraine et le vertige. Vertige du sentiment indescriptible et tellement envahissant qu’il inhibe tous vos sens. C’est donc sans dessus dessous que chiffonnée comme un vêtement en lin après un long voyage, que vous accueillez celui qui vous a mis dans cet état. À son apparition, le feu envahissant vos joues et l’émoi vous privant de salive, asséchant la langue qui ne peut plus articuler un seul mot, c’est un face à face muet mais vibrant de tant d’émotions que la communication verbale est superflue. Deux êtres réunis intensément par un même émoi, laissant parler leurs corps. Leurs regards transmettant tout, et plus encore ce que les mots pourraient dire. Leurs battements de coeur complétant leur dialogue d’amour. Rêve comblé dans cette belle unité, partage et complémentarité exprimant une totale plénitude. Prévoyant de très beaux lendemains, ensoleillés dès l’aube jusqu’au zénith sans nuage au crépuscule vers une nuit étoilée

Et puis, le temps passa, l’auréole d’amour s’estompa et vint un certain assombrissement de l’humeur. Suite à la concrétisation des beaux sentiments par un magnifique mariage dont la suprême fut la naissance d’un enfant qui vint sceller les fondations. Fondations qui néanmoins se fragilisèrent peu à peu. De malentendus en malentendus, les dialogues devinrent de plus en plus difficiles, d’évitement au mutisme, la communication non verbale devint celle qui prima au quotidien. Et, contrairement à celle qui portait fort et haut l’amour, celle-ci porta plutôt un sentiment adverse qui s’amplifia chaque jour. Chaque jour, pour devenir celui qui trop souvent arrive, la haine. La haine face à l’amour, ou plutôt au verso de l’amour, dévorant avec autant d’intensité ce qui portait le sentiment premier, enveloppant toute la tête, l’envahissant jusqu’à donner la migraine. La migraine, fait analogue produit par l’amour naissant. Mais contrairement à l’amour naissant, ce sentiment là ne conduisit pas au bonheur. Ce bonheur qui emplissait chaque instant, chaque seconde, chaque minute comme une douce caresse du soleil. Soleil qui devint ombre, suivi de vents qui portèrent l’orage. Des orages qui devinrent ouragans emportant tout sur leurs passages. Ravages de l’amour devenus lambeaux. Déchirant le coeur jusqu’au point de non retour. Point de non retour qui se nomme séparation. Séparation, déchirement total qui conduit à la ruine du sentiment. Du sentiment si fort jusqu’à son éclatement alors qu’il semblait vouloir traverser tous les obstacles à travers le temps. Le temps qui malheureusement érode souvent toutes choses et plus encore celles plus sensibles, subjectives, délicates comme les vibrations sentimentales du coeur.

Et, maintenant… Que,de lumière et d’’ombre,de ciel bleu au noir d’orage, des vents aux tempêtes, d’alizés en ouragans, tous les climats ayant jalonnés ma vie, n’aurait-il pas fallut qu’à tout instant j’eusse dû faire marche arrière?!…

Puis vint le temps de l’apaisement là où toute chose prend sa place en relativisant les faits dans leur temps avec leur représentation et leur poids réel, installant l’élément philosophique qui permet de prendre distance. Distance nécessaire pour recouvrer une certaine sérénité. Sérénité grâce à l’objectivité qui apparaît sur les faits anciens, permettant ainsi l’apaisement. L’apaisement des sens qui conduit au calme, au ralentissement de la pensée. La pensée où la gamberge évolue en championne. Championne surtout dans la remémoration, dans le ressassement, la noirceur le plus souvent entraînant une certaine mélancolie. Mélancolie qui empêche d’atteindre la nostalgie. Nostalgie qui permettrait d’être positiviste en toutes choses vers une sorte de romance.

Néanmoins, le temps participant au travail de mémoire. Mémoire apaisée apportant petit à petit la douceur aux choses comme les enveloppant d’une fine membrane. Membrane à la ressemblance de la peau, fine et résistante, merveilleux filtre protégeant l’intérieur. Cet intérieur fragile, vulnérable, qui ne laissera plus passer que des éléments adoucis vers la pensée. Pensée qui peut enfin être empreinte de romance, parcourant d’un pas feutré certaines étapes de vie. Cette vie à la fois si riche et si rude, dont la rudesse est comparable à l’écorce d’un chêne et les glands qu’il porte sous son feuillage généreux, à sa richesse.

C’est ainsi qu’au fil du temps, petit à petit, l’apaisement enveloppe l’être, le conduisant vers la contemplation. Contemplation, regard porté aux petites choses. Choses infimes sans intérêt auxquelles les tourments annulaient leur existence. Existence sans importance car l’égocentrisme dominait tout, refusant toute ouverture à autrui, si petit soit-il. Néanmoins cette négligence prit fin pour s’ouvrir à la tranquillité enrobée d’une quiétude infinie désormais les yeux baignés de lumière au lieu de larmes.

Ainsi, la phrase initiale porteuse du texte: ” J’aurais-je dû faire marche arrière ”

À ce stade de l’écriture, laisse le libre choix pour l’interrogation?!…

Et, maintenant…

Epilogue

” Le silence a le poids des larmes ”

Louis Aragon

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