Créé le: 08.08.2026
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Irréductibles
Fables, Histoire, patrimoine, Voyage — Aventure botanique 2026
Situé dans le prestigieux jardin botanique de Singapour, ce récit s’appuie sur un aspect méconnu de l’histoire de l’Extrême Orient, celui des japanese holdouts, ces soldats japonais qui refusèrent la capitulation à la fin de la Seconde Guerre mondiale et prirent le maquis.
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Obéir. Depuis son plus jeune âge, Seishiro Nakamura passait l’essentiel de son temps à obéir. A ses parents, dans leur modeste logement de Nagasaki, à ses professeurs qui lui avaient enseigné avant tout la dévotion à l’empereur et accessoirement quelques rudiments d’écriture et de lecture. Mais c’est dans les rangs de l’armée impériale du Japon qu’il découvrit la plus impitoyable des disciplines. Sous-officier, les seuls êtres humains auxquels il ne se pliait pas étaient ses subordonnés, traités sans sadisme à défaut d’humanité. Une exception à sa condition de soumis survint en septembre 1945, lorsqu’il refusa l’ordre de reddition de ses supérieurs, se sentant obligé par un serment autrement plus considérable, celui de défendre l’empereur jusqu’à la mort. Certains de ses camarades se rendirent aux Britanniques. D’autres, comme ceux de son unité, optèrent pour la mort plutôt que le déshonneur, dégoupillant des grenades tenues près du corps, en criant banzaï avec plus ou moins de conviction. C’est ainsi qu’un éclat perdu pénétra dans le bras gauche de Seishiro, alors qu’il prenait la fuite pour rejoindre la clandestinité.
Pour les Chinois du Hainan établis à Singapour, la capitulation japonaise fut bien plus qu’une libération, elle constitua une véritable renaissance après des années de terreur et de persécution. Adolescente au moment de l’invasion de l’île, Tan Siew Kim s’était forgé un caractère d’acier pour éviter, contourner ou affronter tant l’envahisseur que ceux de ses compatriotes voyant dans cette période de chaos l’occasion de profiter d’une jeune fille. Lorsqu’un soldat nippon vint s’effondrer devant elle, alors qu’elle s’aventurait dans Middle Road en quête de quelque nourriture, elle hésita entre enjamber le blessé ou l’achever à coups de briques. Mais ce presque adolescent gémissant dans les gravats ne représentait plus la moindre menace et n’appelait guère à la vindicte. Au risque de se mettre au ban de sa communauté, la jeune Chinoise, habituée à n’en faire qu’à sa tête, jugea inutile d’ajouter de la barbarie à cette époque sanglante. Elle empoigna le Japonais par le col et le traîna dans le sous-sol qu’elle occupait depuis plusieurs mois.
Bien que la station de métro Botanic Gardens se situe directement en bordure du jardin, la distance la séparant du bureau des gardiens est suffisante pour se faire rincer par le déluge en cours sur la cité-Etat de Singapour. Il n’en faut pas davantage pour convaincre Mohd bin Salleh de patienter au sec, avant de s’élancer dans le labyrinthe des allées végétales.
Un soleil vif a vite pris le relai, noyant le parc d’une enveloppe ouatée. Le jardin tout entier exhale des senteurs de terre mouillée virant parfois au pourri. Entre le clapotis des gouttes, retenues dans la canopée par les gigantesques méranti, resak et camphriers de Bornéo, émergent les cris des koëls, toujours parmi les premiers à redonner de la voix après la pluie. S’ensuit la chorale des cigales, œuvrant diligemment, avec des sonorités de scie circulaire, accompagnées çà et là dans un débat allant crescendo, par les mainates de Java, shamas à croupion blanc et loriots à nuque noire.
Ce tintamarre de sons et d’odeurs manquera à Mohd lorsqu’il prendra sa retraite, dans quelques semaines. Il devra se contenter des bruits de son quartier de Kampong Glam, cet aquarium culturel sanctuarisé par les autorités, où il passera une grande partie de ses journées, à l’ombre des gratte-ciel environnants. Il ne se plaint pas, tous ses concitoyens de l’ethnie malaise n’ont pas la chance d’occuper un appartement dans ce vestige du sultanat de Hussein Shah, qu’il ne quittera que pour l’au-delà.
Pour l’heure, il décide, comme tous les matins, de faire un crochet par la Rain Forest, unique survivance de la jungle primitive dans l’artificiel singapourien. Il guette un autre vestige, bien humain celui-là, cet être en antique uniforme militaire, croisé lui semble-t-il à différentes reprises durant sa carrière. Un vieillard qui paraît ne jamais vieillir.
La chance lui sourit. Dépassant d’un bosquet de tembusu, une ombre tente de se fondre dans la végétation dégoulinante. L’œil aiguisé du gardien a saisi le gris clair, la couleur recherchée. Encore vêtu de ses habits de ville, il franchit la barrière délimitant le parcours des visiteurs pour se retrouver derrière un écran généreux de fougères nid-d’oiseau. Les pieds dans la boue, il avance tel le varan malais entre les longues feuilles plissées à la manière d’un éventail, côtelées, palmées, fenêtrées, dentelées ou alors lisses pour les sans imagination. Déception : à quelques mètres de lui un macaque, effectivement gris clair, s’apprête à dévorer un sachet plastique coloré, sans distinction entre son contenu et son contenant. Le singe entend l’homme, se retourne et le toise avec suffisance. Déçu par cette rencontre, Mohd se résout à aller prendre son poste. Mais à peine a-t-il quitté les lieux, que le macaque reçoit un formidable coup de bambou sur l’arrière du crâne, laissant sa dépouille sur le sol mouillé et la jouissance de son sachet à son agresseur.
Dans l’immédiat après-guerre, le quartier de Chinatown était probablement le pire endroit de Singapour pour abriter un couple constitué d’un déserteur japonais et d’une Hainanaise. Sous l’impulsion de la jeune fille, ils se mirent donc en route pour Bukit Brown Cemetery, l’immense cimetière chinois situé au nord de la ville. Des dizaines de milliers de tombes, éparpillées dans une jungle encore densifiée par l’abandon dû aux années d’occupation, offriraient un refuge de ruines et de verdure.
Toutefois, l’état encore chancelant de Seishiro et les patrouilles de soldats anglais les contraignirent à une halte dans le jardin botanique. L’occupant ne l’avait pas négligé durant ses quatre années de présence. Le parc présentait toujours bonne figure, les prisonniers à disposition ayant fourni un personnel nombreux, faute d’être motivé, pour entretenir les multiples essences, les plans d’eau et surtout le jardin des orchidées, trésor national.
De provisoire, le séjour clandestin des deux jeunes gens dans le jardin devint permanent. Essentiellement composés des injonctions de Siew Kim et des approbations de Seishiro prononcés dans des langues maternelles différentes, leurs échanges verbaux se limitaient au minimum. Ceux des corps, en revanche, se firent plus intenses, comme il arrive lorsque l’on est jeune. S’ensuivirent la fécondation de Siew Kim, sa mise au monde d’un garçonnet geignard, mais aussi le trépas de la jeune femme, dans des conditions d’enfantement naturellement peu propices. Avant de rendre son dernier soupir, la jeune Chinoise fit jurer à son compagnon de prendre soin de leur enfant. Le Japonais ne comprit qu’à moitié, mais jura et pleura beaucoup sur la dépouille de son aimée, qu’il enterra dignement, fleurissant sa sépulture d’une abondante couverture d’orchidées.
– Salut Mohd. On a deux événements notoires ce matin. Un visiteur allemand s’est fait voler un paquet de bonbons. Il vient de sortir en menaçant d’avertir son ambassade. Et Selvam a constaté, en arrivant, que la moitié des fleurs des frangipaniers a disparu cette nuit. Encore un coup de ton soldat fantôme !
Le ton rigolard d’Harold Simon agace Mohd dès son entrée dans le bureau, où les gardiens s’appliquent à retarder le moment de leur tournée dans la touffeur du parc, sirotant des kopi glacés sous les climatiseurs.
– Vous avez consulté les images de la CCTV ? ne peut s’empêcher de demander Mohd.
– Evidemment. Mais ça s’est passé de nuit et les caméras sont trop éloignées de la Frangipani Collection. On devine juste une ombre. Un jeune con de touriste bourré ou un gradué de la NTU qui fêtait sa réussite.
Mohd sait très bien où se trouvent les fleurs de frangipaniers, mais il ne le dira à personne. Tout comme les orchidées, épisodiquement dérobées, au grand dam du conservateur en chef. Elles recouvrent deux amoncellements de pierres, dissimulés entre un collecteur d’eau et un vieux nyatoh putih. Régulièrement, les fleurs fanées sont remplacées par des fraîches.
Fidèle à tous ses serments, Seishiro éleva son fils Hiro dans l’adoration de l’empereur et peut-être encore davantage de sa défunte mère. Il lui enseigna la chasse au gecko, à la grenouille et à la loutre. Ensemble ils virent le parc évoluer, avec des visiteurs de plus en plus envahissants, les contraignant à toujours plus de dissimulation. Le père désignait au fils les immeubles poussant du côté de Queenstown, lui expliquant qu’il s’agissait de tours de protection aérienne, érigées par les Britanniques pour contrer la prestigieuse aviation japonaise. Avec une dévotion de pèlerin, les deux hommes se rendaient périodiquement sur la sépulture de la mère et compagne, non sans avoir fait une riche provision d’orchidées.
La faune et la végétation du jardin suffisaient à assurer leur subsistance, mais le chapardage des victuailles des visiteurs apportait de la variété dans leur quotidien. Seishiro se prit ainsi de passion pour les titbits et autres sucreries, à tel point qu’au tournant du nouveau siècle, il contracta une vilaine rage de ses dents cariées, avec abcès à l’appui. Il demanda à son fils de lui cueillir force boutons de girofliers pour apaiser la douleur. Hiro était plutôt bon chasseur, habile pêcheur mais piètre herboriste. Il confondit le giroflier avec le Cerbera odollam, souvent surnommé l’arbre à suicide, dont il fit une généreuse décoction. L’esprit perturbé par la fièvre, Seishiro absorba la potion et en mourut presqu’aussitôt.
Accablé, le fils enterra le père au côté de la mère. Il déposa dans la tombe le fusil dont Seishiro n’avait jamais fait usage, mais qu’il avait toujours fidèlement porté à l’épaule. Hiro, voyant dans cette pratique une nécessité divine, se munit d’une branche coudée d’Adina eurhyncha, lointainement comparable à une arme d’ordonnance. Et pour différencier la sépulture paternelle de la maternelle, il recouvrit la plus récente d’un épais duvet de fleurs de frangipanier.
Le responsable de la surveillance du parc vient de conclure la cérémonie de départ en retraite de Mohd, dont il a rappelé la loyauté et l’engagement au service de la nature et de la grandeur de la Garden City. L’orateur n’a pu s’empêcher de terminer son allocution par une allusion à l’obsession de Mohd pour le mystérieux résident du jardin, faisant ricaner poliment l’assemblée.
Le fraîchement retraité quitte le bureau des gardiens sans regret. Il pénètre dans la Rain Forest, où la densité végétale donne toujours une longueur d’avance à l’obscurité. Un écureuil lui file entre les jambes. Quelques mètres plus loin, un coq bankiva course une poulette. Au croisement de deux sentiers, quatre adolescents expriment leur plus parfaite indifférence au milieu ambiant, entièrement et individuellement absorbés par l’écran de leur smartphone. Légèrement à l’écart, un épouvantail à la crinière blanche dérobe les sachets estampillés KFC déposés par les jeunes gens. L’apparition porte un improbable uniforme gris de poussière, plus lambeau que véritable vêtement. A son épaule une branche recourbée. Le pied gauche est chaussé d’un brodequin, le droit est nu, surmonté d’une bande molletière en loques. Le regard du voleur croise celui de l’ex-gardien. Tous deux ont l’impression de se connaître depuis toujours. Tous deux se gardent de faire le moindre bruit. Tous deux se détournent, chacun dans sa direction.
Depuis sa retraite, Mohd bin Salleh se rend plusieurs fois par semaine au jardin botanique, près de la Rain Forest. Il passe préalablement dans un des innombrables hawker centres de la ville pour y acheter deux repas, de cuisine malaise, indienne, hainanaise ou parfois japonaise. Il s’assoit sur un banc, mange sa part et s’en va, laissant le solde bien en vue. Cet délit d’irréductible, hautement répréhensible dans une Singapour viscéralement attachée à la propreté, est fort heureusement bien vite effacé.
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