Plaidoyer en faveur de la femme pècheresse, qui ne serait coupable que de trop aimer.
Reprendre la lecture

A vous les médisants, concupiscents jaloux de n’avoir osé franchir le pas,

A vous les sycophantes perfides et persifleuses, qui m’en veulent de les faire passer pour des « mal baisées »,

A vous qui n’acceptez pas que je sois trop libre pour vouloir des enfants; trop amoureuse pour me satisfaire d’un amant, et qui me reprochent de m’insinuer dans les lits conjugaux,

 

Je le confesse: j’aime à détourner les maris, conquérir les coeurs déjà pris, apaiser les turpitudes d’une âme qui au mieux s’ennuie, au pire s’oublie. Ils sont ces soldats dont la droiture n’a d’égal que la virilité. Des bons pères de famille effacés par les années de mariage, qui n’attendent que mes petits doigts graciles d’emmerdeuse pour faire se craqueler leur verni d’éternels amoureux. Pénétrer leur routine, c’est dénouer des liens invisibles, faire souffler l’euphorie et l’enthousiasme d’un romantisme révolu aux années de jeunesse – à vos premiers émois de couple, qui sait? C’est les encourager à laisser éclater leur sensibilité et leur romantisme. Soudain, ils se découvrent l’inspiration du poète. L’interdit contraint à la créativité: il s’agit de s’aimer aux heures indues, sur les aires d’autoroute ou dans les lieux oubliés. Les mots d’amour pleuvent, les escapades aussi originales qu’inédites s’enchaînent, la séparation meurtrit de nouveau, la libido est de retour.

 

Vous devez vous demander qui je suis. Il est toujours plus facile d’haïr son ennemi quand on en garde à l’esprit un profil bien défini. Je suis de toutes ces enragées de l’amour qui ne pourront jamais se satisfaire du tiède, ni du conventionnel. Celles qui n’ont trouvé comme unique solution face à leur indépendance et leur besoin d’aimer que de séduire l’homme d’une autre. Vous m’imaginez sans doute l’insolence de la vingtaine, la naïveté de ces nymphettes qui croient que se rouler dans le stupre et la fornication est une preuve d’amour; je vous répondrai que je ne couche pas. Ou peu. (Et que j’ai trente ans passés). Votre mari ne cherche pas à me revoir pour cela, d’ailleurs. Ce qui l’attire, c’est l’illusion de posséder, pendant une heure ou deux, ce corps encore ferme de nullipare sur la taille duquel il se plaît à accrocher son bras. Mais c’est aussi l’épaule attentive sur laquelle il repose sa tête lourde d’avoir trop joui et à laquelle il abandonne des confidences qu’il n’ose dire à personne d’autre, « pas même à ma femme ». L’occasion qui lui est offerte de redevenir un enfant qu’on cajole. La possibilité de profiter de cette parenthèse hors du temps et des conventions auxquelles il se plie d’ordinaire. Lors desquelles il est libre de n’être que celui qu’il est, sans avoir de compte à rendre à personne, sans rien à prouver ou à justifier.

 

L’euphorie de la liberté semble bien plus excitante que toute partie de jambes en l’air. Leur affection en témoigne. Mon honnêteté aussi. Car, oui, je m’estime intègre, dans la mesure où vous ne saurez jamais si votre époux appartient ou non à ce florilège de spécimens que vous jugez déjà amoraux. Il en va de notre contrat: le moindre doute engendre la rupture immédiate et définitive. Tout comme l’exigence de l’exclusivité. Ils ne le sont pas; pourquoi la leur devrais-je? Ainsi, combien de fois n’ai-je refusé la demande en mariage, le divorce, l’éclatement de la cellule familiale si durement préservée? Vous condamnez celle qui protège votre ménage tout en faisant perdre à votre mari ses kilos en trop. Et quand vous vous drapez de la robe de la justice pour m’accuser de détourner celui d’une autre, vous ignorez que votre geste prétendument chevaleresque étouffe les braises d’un feu matrimonial qui était sur le point de se raviver. Car ces hommes, galvanisés par ce sentiment d’amour retrouvé, illuminent leur foyer. Ils culpabilisent aussi, et par là même redécouvrent votre loyauté. Combien ont quitté mes bras stupéfaits de retomber amoureux comme au premier jour, plus conscients que jamais de la chance qu’ils ont de vous côtoyer? Car je ne vous dénigre jamais ni ne vous accuse de quoi que ce soit; je cherche à comprendre le lien qui vous unit et les aspirations individuelles qui vous éloignent. Nous établissons, entre deux baisers, les stratégies susceptibles d’offrir le bonheur à chacun des membres de ce triangle amoureux. Trouver la solution pour connaître l’exaltation sans blesser personne. Pouvez-vous en dire autant, lorsque vous médisez au point de séparer deux amants et de dévaster l’épouse qui surprend cet état de fait? Lorsque, sous couvert d’abaisser la lame vengeresse du justicier, vous transpercez le coeur de trois êtres jetés en pâture à leurs contemporains qui ne tarderont pas à les couvrir d’opprobre?

 

L’amour ne peut se réaliser que dans la joie et la tristesse ne devrait apparaître que dans l’absence. Au coeur de ces extrêmes n’existe que l’affection, dont mon tempérament ne saura jamais se contenter. Je suis coupable de trop aimer.

 

 

Dans ton ombre ensoleillée, sur cette colline d’où l’on surplombe l’horizon. Dans les chants du sud et la chaleur de la terre. Ta main frôle la mienne qui frôle ma robe d’été. J’observe en contrebas le lieu de nos rendez-vous clandestins, à l’heure où les embruns s’élèvent de la grève et où les pêcheurs déchargent leurs cargaisons, parenthèse matinale durant laquelle il nous est permis de nous aimer. Les ventres creux passeront à la boulangerie; plus tard, seulement.
Dans cette nature aride et chantante, nous marchons sans fatigue. Le soleil ne semble pas t’atteindre. Ma peau, au contraire, ne peut rivaliser avec le hâle de ton tain. Tu rayonnes, et cette lumière me touche, car elle me semble toute destinée. Ta peau est douce, et chaude, et salée. Elle s’enflamme à l’heure de la sieste, quand les corps, d’ordinaire, s’endorment d’avoir trop mangé, ri et nagé. Nous veillons, les stores baissés. Ton sourire est celui d’un enfant; ton étreinte, celle de l’amant passionné.
– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –
Nous sommes comme de vieux amants qui se frôlent depuis des années et se sont vus vieillir avant de se sauter dessus. Des étreintes épisodiques et imprévues, quand l’alignement des planètes le permet – ce qui n’est pas plus mal; plus souvent, nous ne nous conviendrions pas – et pourtant, à chaque fois, la chaleur qui terrasse et ce sentiment de s’être quittés hier.
Hier, c’était Noël dernier. A 9h30, je suis montée en trombe dans la brume pour que nous puissions nous croiser – littéralement – entre deux portes. Les rues étaient recouvertes de neige et, à cette altitude, dans mon caraco de réveillon, j’avais un peu froid. Nous nous sommes aimés mal, vite et en riant. Comme des adolescents. Et avant que tu aies eu le temps de reprendre tes esprits, nous roulions de nouveau en direction de nos familles respectives.
J’ai suivi ton conseil et suis redescendue prudemment, mais heureuse d’être en vie. Nous nous sommes revus autour d’un café mutin, comme souvent lorsque nos agendas sont trop chargés, les fêtes annulées, les gens trop nombreux à la maison.

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus