Même quand la blessure guérit, la cicatrice demeure.
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Clémence abordait le dernier virage d’une vie bien remplie.

J’ai bien souffert, j’ai bien aimé, Dieu merci.

Après le décès brutal de son époux, son adoré, elle avait plongé dans le travail pour échapper au gouffre de la tristesse.

Une femme qui perd son amour perd aussi son sommeil.

Ce n’était pas la première fois qu’elle était appelée pour des soins urgents au 42, avenue de la république, 5ème étage, porte gauche. Mais ce matin-là, éreintée par une énième nuit de garde, Clémence s’arrêta à l’étage inférieure et frappa, porte gauche. Dans la brume de sa fatigue, elle ne s’aperçut pas de son erreur. Une voix résonna derrière la porte :

— Entrez ! Je vous attendais.

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La porte pivota toute seule, laissant deviner une entrée plongée dans la pénombre. Elle s’immobilisa un instant, en proie à l’indécision.

— Je vous en prie. Merci de refermer la porte derrière vous, reprit la voix.

Son esprit, curieusement enchevêtré, émit une série d’alarmes stridulantes. Ce matin-là, mécaniquement et contre toute raison, Clémence pénétra au 4ème étage, porte gauche.

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Dans son dos, la porte se referma sans un bruit. Le couloir d’entrée baignait dans une douce lumière indigo. Plus loin, une seule ouverture rectangulaire, brillante comme mille soleils. En proie à la confusion et comme aimantée, elle avança, ses chaussures à talon court plus légères qu’à l’accoutumée.

Quand elle passa l’encadrement de porte, l’intensité lumineuse chuta brutalement. Elle se tenait maintenant dans une pièce de taille moyenne, nue et percée d’une unique fenêtre. Face à celle-ci se tenait un homme, en costume trois-pièces bleu marine, chapeau de feutre et tirant élégamment sur une cigarette. Il tourna la tête.

— Clémence, ma chère, vous voilà enfin. De quoi ai-je l’air ?

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L’homme reportait son attention sur le monde par la fenêtre.

— Tunis, mmm… je dirais fin des années soixante-dix. Il prit une autre bouffée. Cette ville avait vraiment du charme, les Français savaient construire, fit-il en soufflant un long filet de fumée bleutée.

Le cœur de Clémence accéléra. Cet homme, à l’allure et aux manières étrangement surannées, la troublait.

Vingt ans, vingt-cinq tout au plus. Et cette assurance, quel effronté !

Elle s’éclaircit la voix.

— Je suis confuse. Je me suis visiblement trompée d’étage, lança-t-elle, d’une voix plus aigüe qu’elle n’aurait désirée.

L’homme pivota élégamment, pinça son couvre-chef du bout des doigts en inclinant la tête.

— Non, ma chère, vous êtes exactement là ou vous devez être, ici et maintenant. Je me présente : Nicolas Rezon. Et je reviens vous chercher.

Un peu théâtral, dépassé dans ses manières. Totalement craquant, pensa Clémence. Ses joues rosirent, comme une jeune fille.

Elle se reprit, releva le menton.

— Je ne vous connais pas, Monsieur Rezon, et je trouve tout ceci très inconvenant. Je vais devoir vous laisser.

Mon dieu, voilà que je joue la petite pimbêche. Que m’arrive-t-il ?

L’homme avait posé le chapeau sur sa poitrine, la cigarette dans l’autre main. Son regard pétillait.

— Comment va votre frère Bernard ? La récolte des oranges a-t-elle été bonne cette année ? Et vos sœurs ? Eléonore doit être enceinte de son troisième et dernier enfant, un fils n’est-ce pas ? Ses yeux tombèrent sur la sacoche. Et je constate que vous avez suivi le désir paternel en faisant médecine. Le droit était pourtant votre passion.

— Mais qui êtes-vous ?

— Ma chère, nous nous sommes tant aimés pendant près de trente ans.

— Vous divaguez, répondit-elle le souffle court.

— Eh bien ma tendre, attendons la prochaine décharge.

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30 Amps. Dégagez !

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L’homme était accoudé à la fenêtre. Il était maintenant vêtu d’un jean retroussé et d’un veston noir et blanc.

— Londres, je dirais. Période Punk. J’entends Rock the Casbah.

Clémence scruta la pièce. Rien n’avait changé. Le même parquet, la même lumière indigo. L’homme tourna sur ses talons et se rapprocha.

— Vous voyez que les mini-jupes vous vont à ravir, énonça-t-il d’un air coquin, en passant à ses côtés.

Clémence portait une jupette à damiers bleu et blancs, un chemisier en flanelle écru et chaussait de petites baskets blanches. Elle sentit un doux parfum de jasmin. Elle frémit malgré elle.

Le parfum, harmonie du cœur qui chante…

— Ne vous en faites pas pour votre sacoche. Nous devrions la retrouver dans quelques sauts, rajouta l’homme, de manière plus lointaine.

Clémence tira sur sa mini-jupe.

— Je ne comprends pas. Que se passe-t-il ? murmura-t-elle en proie à un léger vertige.

— Les scientifiques l’appellent poétiquement l’échappe quantique. Votre cerveau se met en mode panique et tente de relancer le système, poussant l’esprit à plisser le temps et l’espace. En bref, vous vous mettez en mille-feuilles. Dans cet environnement exotique, les fils du temps se relâchent. J’ai saisi un de ces fils et vous avez frappé à ma porte. Hélas, votre passé s’est effacé et j’ai peu de temps pour vous convaincre de rester. C’est ma nature, je choisis donc toujours la séduction, dit-il en se collant à elle.

Clémence manquait d’air.

Je perds la tête.

— Je… je dois délirer. Peut-être suis-je même inconsciente.

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40 Amps. Clear !

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Clémence se dégagea en faisant quelques petits pas vers la fenêtre. Elle regarda ses pieds enveloppés de chaussons en soie.

— Qu’est-ce que…

— Inde probablement. Laissez-moi vérifier.

L’homme, maintenant vêtu d’un dohti ivoire, la rejoignit devant la fenêtre.

— Oui, c’est cela. Nous sommes dans le Taj Mahal. Vous m’aviez caché ce voyage, ma chère.

— Ridicule, je ne suis jamais allé en Inde. C’est un rêve.

— Mmm… ce monde est le rêve d’un rêve.

Elle s’éloigna puis fixa le visage de l’homme dont les traits s’étaient étrangement affirmés. Un front large, une mâchoire carrée, des ridules au coin des yeux.

Un homme qui vit et rit amplement.

— Ma chère, vous êtes sur un lit d’hôpital dans la banlieue de Tunis, solidement sanglée, votre corps ravagé par la maladie. Le personnel soignant tente de relancer votre cœur.

Par reflexe, Clémence mit ses mains sur sa poitrine, ventilant. Le regard de l’homme trahissait un mélange d’envie et de détresse. Sa voix devint plus rauque.

— Clémence, vous devez me suivre. Il n’y a plus rien pour vous là-bas.

Repoussant l’homme par reflexe, elle perdit l’équilibre puis s’écroula.

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Bip.

Bip.

Bip.

— Ils vous ont récupérée mais votre état est critique, annonça Nicolas.

Elle se tenait dans un coin sombre de la pièce bleutée, accroupie. Ils avaient quitté le Taj Mahal depuis un long moment.

— Nous sommes à bord d’un bateau, notre croisière en méditerranée en 1999. Nous avions un peu épaissi j’en ai peur, reprit-il en contemplant son pantalon à pinces.

Elle se sentait étrangement à l’aise avec cet étranger qui la connaissait si bien. La douleur dans la poitrine s’était allégée.

Et lui…

— Je ne m’en souviens toujours pas, répondit-elle d’un ton faussement boudeur.

Ma parole, je badine.

— Votre esprit s’accroche, ma tendre, et semble vous ancrer dans vos premières années d’adulte, en vous laissant ensuite dériver le long d’une subtile frontière entre souvenirs et rêves. Le scenario s’ingénie à m’exclure, à mon grand désarroi.

— Nous nous connaissons donc ? demanda-t-elle en battant subtilement des cils.

— Vous êtes l’amour de ma vie, ma princesse aux yeux de biche.

Il soupira.

— J’ai l’air bête dans ce pantalon qui me boudine et cette chose sur la tête, vous m’en voyez désolé, dit-il en retirant un bob crème de son crâne. Il passa sa main sur sa tête. Misère, à cette époque, je perdais déjà mes cheveux.

Échange de regards. Clémence avait des papillons dans le ventre.

L’amour ne connait pas de saison.

Ils rirent de concert.

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Nicolas était accroupi aux côtés de Clémence, jouant avec son chapeau mou et balançant son centre de gravité d’une jambe à l’autre.

— Vous êtes sous sédation. Le mille-feuilles s’est écroulé, momentanément.

Elle était maintenant habillée d’une succession de larges morceaux d’étoffe qui cachaient ses formes. D’un regard triste, elle contempla ses pieds boudinés dans des sandales hautes. Nicolas croisa son regard.

— Vous serez toujours ma magnifique Clémence. J’ai tremblé d’amour pour vous toute ma vie.

La jeune femme haussa un sourcil, esquissant un sourire.

Le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort [1].

Nicolas sourit à son tour, répliqua.

Et il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour [2].

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— Combien d’années avons-nous passé ensemble, dites-vous ?

— Nous nous sommes mariés en 1989. Vous êtes ma seconde épouse. J’ai eu deux enfants d’un premier mariage, mais aucun de notre union. Nous sommes restés ensemble jusqu’à ma fin.

Nicolas se tenait de nouveau devant la fenêtre, les yeux perdus dans le vague. Clémence sentit chez lui un regret profond.

— Vous étiez très proche de ma benjamine, ajouta-t-il en s’éclaircissant la voix.

Elle se rapprocha lentement de la fenêtre, peinant à chaque pas.

— Dommage que je n’en ai aucun souvenir.

— Ce n’est pas fini mon amour, dit Nicolas d’une voix devenue fragile.

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20cc d’adrénaline. 30 Amps. Dégagez !

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Elle était de retour dans la pièce bleutée. Nicolas se tenait au chambranle de la fenêtre, le visage horriblement émacié. Clémence s’approcha et nota son fond d’œil d’un jaune alarmant. Nicolas passa la langue sur ses lèvres craquelées. Il avait brusquement vieilli.

— Permettez-moi de m’assoir. La tête me tourne, fit-il en esquissant un faible sourire. Dans ce mille-feuilles où je réside depuis mon trépas, je vous attends… Dans cet enfer bleuté où vos rêves et mes espoirs valsent ensemble sans se toucher, j’ai prié pour vous revoir et vous retenir. Enfin, vous apparaissez, plus éblouissante qu’au premier jour, avec votre petite sacoche.

Les yeux de Nicolas roulèrent dans leurs orbites puis se fermèrent quelques instants. Clémence posa sa main sur la poitrine de l’homme. Le cœur pompait follement. La main brûlante de Nicolas se referma sur celle de Clémence. Il reprit connaissance.

— La mort n’est rien en soit et il n’y pas d’amour perdu. Je réside ici, me nourrissant de cet espoir insensé. Il toussa, des glaires pointèrent à la commissure des lèvres. On se sépare deux fois, d’abord quand l’amour se meurt, une seconde fois quand un sentiment renaît…

C’est lui. Ça l’a toujours été.

Les yeux baignés de larmes, Clémence approcha ses lèvres de celles de l’homme.

— Je vous vois, mon adoré, mon Nicolas.

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On la perd ! 50 Amps. Choc !

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— Clémence, vous m’entendez ?

Dans son lit d’hôpital, le corps amaigri, Clémence gisait, câblée de toute part. Sa main, chaude et flasque, reposait sur un drap blanc. Elle était recouverte par celle d’une jeune femme brune, le visage mangé par un masque chirurgicale. Derrière elle, un homme aux tempes grisonnantes se tenait debout, le regard voilé de larmes.

— Maître, êtes-vous avec nous ? demanda-t-il d’une voix étouffée.

Clémence bougeait les lèvres.

— Où… où suis-je ?

— Vous êtes à l’hôpital. Vous avez été admise il y a un mois, à cause de cette saloperie de pandémie, répondit la jeune femme en détachant chaque mot.

— Elle est désorientée, murmura l’homme. Après un mois de coma, on le serait à moins.

Clémence bougea encore les lèvres, ses yeux cherchant un point invisible dans l’espace. La jeune femme rapprocha de nouveau son oreille.

— Nicolas…

À ces mots, le regard de Clémence s’était brutalement fixé sur la jeune femme, en quête de sens. Derrière son épaule, l’homme éclata en sanglots.

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— J’avais peur de ne plus jamais vous revoir, mon gendre.

Clémence se leva de son siège médicalisé en s’aidant de sa canne. Avec ses cheveux courts, plus sel que poivre, elle accusait ses soixante-dix ans passés. Mais l’homme s’en fichait. Il la prit dans ses bras, en faisant attention de ne pas trop serrer.

— Vous êtes magnifique, Maître.

Elle sourit tristement, passa sa main dans sa chevelure.

— Oui, certes, cela me change. Mais bon, je m’y suis habituée, répondit-elle d’une voix qui avait récupéré une certaine jeunesse, nota l’homme.

Derrière lui, une jeune femme brune se tenait en retrait, une main sur la bouche, des rivières de larmes striant ses joues. Clémence crispa les lèvres, tremblante d’émotion. Raffermissant ses appuis sur sa canne, elle tendit un bras, un sourire éblouissant son visage.

— Venez ma chérie. Comme je suis heureuse de vous revoir, ma tendre belle-fille.

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Sur son lit de mort, Clémence attendait. Un mois auparavant, le scanner l’avait condamnée. Des hordes de métastases enragées avaient envahi ses chairs, ses organes et ses os.

Faut-il avoir beaucoup aimé pour supporter les grands désespoirs.

Son dernier repas solide remontait à trois semaines et, depuis, sa sœur et sa nièce tournaient autour de son lit médicalisé comme des abeilles, nuit et jour. Elle peinait dorénavant à rester consciente plus que quelques minutes. Mais elle devait tenir, quelques heures encore. Sa sœur s’approcha de son lit.

— Ils ont atterri. Ils seront là dans une heure, juste une heure.

Vraiment, le temps est un trésor que personne ne comprend.

À son chevet, une coupelle remplie de fleurs de jasmin.

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Trois jours étaient passés depuis que son gendre et sa belle-fille les avaient rejoints. Dans son lit, le corps de Clémence était dévasté.

— C’est la fin, annonça sa sœur après avoir vérifié le pouls.

La respiration avait cessé mais le cœur se battait encore, comme un chien fou, aiguillonné par le cerveau en panique. Sous le choc, le gendre rejoignit le reste de la famille dans la pièce attenante. Le petit groupe, dans un mouvement d’ondulation liquide, se leva pour se précipiter dans la chambre de Clémence. Les cris et les pleurs percèrent l’espace et le temps. Le mille-feuilles s’ouvrit.

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Au 42, avenue de la république, 4ème étage, porte gauche, Clémence lissa sa longue jupe une dernière fois. Sa sacoche était vide. Elle entra sans frapper.

Derrière la porte, Nicolas, dans son élégant trois-pièces bleu marine, s’écarta pour la laisser passer. Clémence saisit sa canne, lissa sa chevelure sel et poivre en souriant comme une jeune fille, puis entra dans la lumière.

 

FIN

 

[1] Oscar Wilde
[2] Barjavel

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